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Collectionneurs . Ils sont philatéliste, amateur de vieilles horloges, ou encore amoureux d'objets rares ayant appartenu à la famille royale. Et ils sont prêts à tous les sacrifices pour cultiver leur passion. Portraits.

Les mordus du passé

« Mon grand-père avait eu ce privilège d'être en contact avec le cabinet royal grâce à son métier de fonctionnaire chargé des affaires administratives », raconte Tareq Garana, agent publicitaire. C'est ainsi que pour cet homme amateur de tout ce qui est authentique, avoir eu la possibilité de rassembler des objets qui datent de l'époque royale est une aubaine. Photos, enveloppes, pièces de monnaie, médailles, cendriers en cristal et même de vieux journaux rapportant des informations concernant le roi et sa famille, tout est classé avec minutie chez Tareq, dont la passion a commencé dès l'âge de 25 ans. Et pour protéger les coupures de journaux de l'humidité qui sévit sur la ville d'Alexandrie, ce collectionneur a pris les précautions nécessaires. Toute la presse est entreposée dans des caisses en carton qu'il a rangées dans un endroit bien aéré. Quant aux photos, il les a fixées sur des panneaux et a pris soin de les recouvrir de papier plastique importé d'Allemagne. « Mon père a hérité de ces documents de son propre père qui fut le témoin de ce passé glorieux », lance-t-il, non sans fierté. Au club hippique Ashab Alguïad, situé dans le quartier de Smouha à Alexandrie, Tareq en est à sa quatrième exposition. Son seul plaisir : exhiber cet héritage ancestral. Mais il n'est pas question pour lui de vendre le moindre objet. Il arrive souvent que des personnes soient intéressées et viennent lui proposer des prix alléchants, mais il refuse catégoriquement. Et dans sa vie il n'a jamais osé offrir quoi que ce soit de sa collection. « Lors d'une de mes expositions, j'ai reçu une offre alléchante pour une photo de mariage de la reine Farida, soit 30 mille L.E., et j'ai refusé », précise-t-il. Et d'ajouter : « Très jeune, j'ai commencé à aimer l'Histoire et je suis resté un nostalgique de la coquetterie, du respect de la hiérarchie et du savoir-vivre d'antan », souligne-t-il, tout en avouant qu'il est resté fidèle aux vieilles chansons de Salama Hégazi, Zakariya Ahmad et Mohamad Abdel-Mottaleb qu'il écoute toujours avec beaucoup d'entrain. Selon ses propos, les femmes ont beaucoup perdu de leur féminité. « Que sont devenues les belles et élégantes robes d'antan ? », s'interroge-t-il. Il est contrarié de voir les femmes se couper les cheveux à la garçonne, et faisant sortir délicatement de son sac une photo qu'il montre avec beaucoup de fierté, en répliquant : « Voyez comment ses cheveux sont relevés en chignon et celle-là avec ses belles bouclettes », en parlant de la reine Farida et Narimane et il ne peut s'empêcher de porter un regard admiratif sur les deux femmes.

Cela fait plus de 20 ans que Tareq entretient des liens d'amitié avec des familles d'officiers de l'époque royale. « La plupart possédaient des objets dont ils ignoraient la valeur. J'ai eu cette chance de les acheter à des prix dérisoires. J'essaye de faire mon possible pour amener mon fils aîné à prendre soin de cette richesse qui date depuis plus d'un demi-siècle », raconte Tareq, qui continue de visiter régulièrement les vieux quartiers et musées. Il recommande aussi à ses proches et amis de le prévenir en cas où quelqu'un voudrait se débarrasser de vieilles photos ou médailles de décoration de l'époque royale, car il est prêt à les acheter. « Parfois, j'éprouve un sentiment de culpabilité vis-à-vis de ma famille, car je débourse énormément d'argent et que de telles sommes auraient pu servir au budget familial », explique-t-il. Mais il lui faut faire abstraction de ce sentiment de culpabilité pour enrichir sa collection et continuer à vivre dans le passé.

Avoir cette nostalgie du passé en permanence et ne pas pouvoir disposer de beaucoup de temps pour sa famille suscite la colère de sa femme. Elle sent qu'elle étouffe parmi un tas d'objets, d'albums photos et de meubles contenant des accessoires de l'époque royale provenant du palais d'Abdine ou de Montaza. « Je ne supporte plus de vivre dans un appartement aussi encombré, tu dois me trouver une solution », lui répétait-elle sans cesse. Et pour mettre fin à ses disputes, il a dû entreposer sa collection dans la maison de ses parents. « J'ai exploité presque toute la superficie de ma chambre de célibataire et j'ai commencé à gratter sur celle du salon », précise-t-il, en consultant un journal d'Al-Ahram qui n'est pas celui de la journée ni même du mois dernier, mais qui date du déclenchement de la Révolution sous l'empire royal.


Le tic-tac qui fait vibrer les cœurs

C'est dans l'une des ruelles du Vieux-Caire et plus précisément dans la rue de Souq al-sélah (le marché des armes), à proximité de la Citadelle, qu'habite ce collectionneur pas comme les autres. Adel Al-Nadi est un homme d'un certain âge d'allure bien modeste. Fervent passionné des montres, il n'est pourtant pas horloger, mais animateur d'un programme culturel à la radio. « J'ai découvert en moi cette passion à l’âge de 23 ans. Mes parents possédaient 2 pendules qui ne fonctionnaient pas et aucun horloger n'est parvenu à les remettre en marche », raconte-t-il. Déçu, son père les avaient enfouies au fond d'une armoire comme tout objet n'ayant plus aucune utilité. « C'est par hasard que j'ai découvert l'une d'elles, qui datait des années 1920. En la démontant, j'ai veillé à esquisser un schéma détaillé de son moteur. J'ai énuméré et même colorié chaque pièce d'une teinte différente pour ne pas me tromper, car une fois réparée, je devais remonter le tout et donner à mon père la preuve que j'avais mené à bien ma mission », rapporte-t-il avec un sourire triomphant. « Il est vrai que j’ai mis plus d'un mois à réparer cette pendule, mais après avoir réussi, ma joie était indescriptible, comme si l'on venait de me décerner un prix ».

C'est suite à cette tentative qu’Adel Al-Nadi a eu ce déclic, celui de commencer à collectionner toutes sortes de pendules. Il en possède actuellement plus de 500 provenant de différents pays, notamment d'Allemagne, d'Angleterre et de Suisse. Il précise que celles fabriquées en Allemagne sont d'excellente qualité. « Les plus belles, qui ornent les murs, on été fabriquées avec la plus grande finesse », poursuit-il. Selon Adel Al-Nadi, même les Anglais qui ont bonne réputation dans ce domaine s'inclinent avec respect face au savoir-faire des Allemands. Dans son appartement exigu, on a du mal à se retrouver parmi les pendules et les horloges posées çà et là. On en trouve par terre, sur la table, accrochées aux murs, ou placées sur la télé et même sur l'ordinateur qui apparemment ne fonctionne pas.

L’esthétique et le goût du beau occupent tout son esprit, et il considère ses pendules comme des pièces d'art. Pour vivre sa passion, il fait le tour des brocanteurs des différents gouvernorats du Caire pour se procurer les pièces rares. « L’horloge la plus coûteuse que je possède vaut environ 120 000 L.E. C'est mon oncle qui m’a prêté 100 000 L.E. Je lui ai fait comprendre qu'on allait gagner énormément d'argent en la revendant », dit-il en expliquant que ce rêve ne s’est pas encore réalisé. « Dieu merci, je ne possède pas de biens immobiliers, sans ça j'aurais tout vendu pour m'acheter des pendules et des montres », ironise-t-il. Pourtant, le manque d'argent n’a jamais été un problème pour sa femme. C'est seulement le bruit des tic-tac des montres dispersées dans la chambre à coucher, et dont le nombre s'élève à 17, qui l'indispose le plus. « Lorsque je rentre du boulot, je constate que ma femme a arrêté le mécanisme de toutes les pendules. Elle n'arrête pas de se plaindre d'avoir mal à la tête à cause de ce tapage qu'elle trouve harassant », dit-il. Mais depuis 5 ans, elle me fait moins de reproches, du moins depuis qu'elle a constaté que différents médias se déplaçaient pour obtenir de lui une interview afin qu'il parle de sa collection rare. Elle a changé d’opinion et s'est même attachée à quelques pendules, ne cessant de lui répéter : « Laisse celle-ci à Aya et l'autre dans le coin à Mohamad » (ldeux enfants). Il lui arrive même de nettoyer les pendules pendant que son mari se repose. Quant à Al-Nadi, et grâce à son amour pour les pendules, il a fini par distinguer entre les sons des tic-tac des secondes, des minutes ou des heures. « Je me réjouis de faire ces nuances, même si je suis plongé dans mon sommeil », résume-t-il avec sa satisfaction.


Des timbres qui racontent l'Histoire

« Ma passion pour les timbres a commencé au début des années 1940, alors que j'avais à peine 10 ans. J'économisais 2 L.E. 50 par mois sur les 5 L.E. que mon père me donnait comme argent de poche et cela pour m'acheter des timbres », se souvient Samir Amin Fékri, 72 ans, architecte mais qui n'a jamais hésité à dépenser de l'argent pour enrichir sa collection de timbres-poste. Il précise qu'à cette époque, les frais de scolarité dans une école privée s'élevaient à 5 L.E. par mois et que disposer d'autant d'argent de poche était un luxe et un grand privilège. Fils unique, ses parents lui ont toujours accordé beaucoup d'attention et ne le privaient de rien. Ordonné et méticuleux, Samir Amin veille à ce que tout soit bien rangé et bien noté. De grands albums sont disposés soigneusement sur des étagères. Toute sa collection contient des timbres égyptiens qui racontent l'Histoire de son pays à travers des événements-clés qui l'ont marquée. Parmi ces timbres, il y en a un qui date du premier janvier 1866. Il commémore l'apparition du premier timbre en Egypte datant de l'époque du khédive Ismaïl. Un timbre de couleur unique portant une inscription en caractère arabe à consonance turque. D'autres timbres représentent une innovation dans le domaine de la philatélie, avec l'illustration du premier portrait du roi Fouad, en 1922 et 1923.

Mais pour Samir Amin Fékri, c'est l'année 1982 qui marquera un grand tournant dans sa vie. « Pour la première fois, je participais à une exposition de timbres philatéliques à Paris. A ma grande surprise, c'est un Suisse qui a obtenu le grand prix d'honneur pour sa collection de timbres égyptiens. Une distinction qui m'avait échappé en tant qu'Egyptien venu pour montrer la collection de timbres de son pays », rapporte-t-il. Samir comprendra par la suite que pour être un bon philatéliste, il fallait suivre certaines règles. Lui qui pensait que le fait de posséder des timbres de 5 pays différents et datant des années 1930 aux années 50 était un acquis remarquable, alors que le principe était de se consacrer dans la collection de timbres d'un seul pays. « Mon orgueil avait pris un coup au point que j'ai décidé de vendre un appartement qui donne sur le Nil pour avoir des devises et participer, en 1983, à une vente aux enchères de timbres, afin de m'offrir les plus vieilles collections de timbres égyptiens », ajoute-t-il non sans fierté. Ceci lui permettra une année plus tard d'être gratifié du prix Gold Medal en Australie. Par ailleurs, il a profité de sa fonction d'architecte pour délimiter ses timbres de formes géométriques qui ont fasciné les membres du jury. « Avec le temps, je suis arrivé à dissocier les timbres portant des défauts d'impression et les mettre en valeur ». Son goût inné pour l'esthétique lui a permis de faire ressortir certains détails et de se faire distinguer non seulement en tant qu'architecte, mais aussi et surtout en tant que philatéliste. L'année 1980 sera pour lui celle de la consécration, puisqu'il sera classé parmi les meilleurs philatélistes au monde En 1988, il sera choisi parmi 50 personnes de différentes nationalités et nommé jury international. Sa tâche est d'évaluer les collections de la région du Moyen-Orient.

Sa passion pour la philatélie a permis aussi à son épouse de l'accompagner dans différentes expositions en Asie et en Europe et ceci pour l'intéresser davantage à ce loisir qui lui revient très cher. « Aucun de mes enfants n'a eu cette passion pour les timbres. Je suis parvenu à concilier entre les besoins de ma famille et les dépenses que requiert ma collection de timbres », dit-il en précisant que pour suivre un tel parcours, il faut posséder trois choses : le temps, la culture et l'argent. Ceci ne l'a pas empêché aussi d'exceller dans sa fonction d'architecte. Son bureau au centre-ville lui sert non seulement de lieu de rangement pour sa collection, mais aussi de cabinet d'architecte. Des prix d'honneur qui lui ont été décernés sont accrochés aux murs. Actuellement, il est classé à la sixième place dans le monde de par les nombreuses récompenses. En mai 2004, il a obtenu en Espagne un grand prix d'honneur tout comme ceux qui lui ont été décernés en 1989 et 1990 en Inde et en Nouvelle-Zélande. Il garde soigneusement sa collection de timbres égyptiens, qui est sa plus belle fortune dans la vie. « J'ai une préférence pour les timbres suisses qui pour moi sont les plus délicats de par la forme et la couleur », avoue-t-il.

Dina Ibrahim

 

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