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L'écrivaine Salwa Bakr adopte une voix ironique et tente de capter, dans son dernier roman Sawaqi Al-Waqt (Les Fontaines du temps, éditions Al-Hilal) les récentes transformations sociopolitiques et la chute des derniers remparts de résistance. En voici un extrait.

Les Fontaines du temps

Avec le temps, et comme l'argent circulait dans mes mains comme coule l'eau dans la rivière, je fus saisi par l'ambition de changer mon style de vie, et de mener une autre existence ; différente. Je pensai à meubler un appartement élégant, équipé de tout type d'appareils modernes et de tous les moyens d'agrément et de confort, de ceux que je voyais tout le temps dans les séries et les films qui passent à la télévision.

Mon modèle idéal en la matière était un appartement luxueux dans lequel se déroulaient les faits d'une série télévisée mexicaine. J'avais suivi avec assiduité ce feuilleton sur une chaîne satellite arabe. Cet appartement était meublé dans un style rustique italien d'une élégance luxueuse et représentait un sommet de raffinement et de goût. J'avais pensé à plusieurs reprises prendre des photos de ce mobilier pour avoir les modèles sous les yeux au moment où j'entamerais la fabrication de mon nouveau mobilier. Mais je ne tardai pas à renoncer à cette idée quand je vis, quelque temps après, un film arabe sur une des chaînes égyptiennes et dans lequel le mobilier ne déméritait en rien pour ce qui est de la magnificence par rapport à ce que j'avais vu dans le feuilleton mexicain. Je m'étais dit alors qu'il y avait décidément dans le marché égyptien de l'ameublement une magnificence, un luxe et un goût tels que je n'en avais jamais soupçonné l'existence.

Et je me mis sérieusement à penser à changer de domicile en achetant un appartement dans un de ces nouveaux quartiers qui poussaient de temps à autre, comme des champignons, dans le désert qui entoure le vieux tissu urbain de la ville. Les spots publicitaires qui passaient à la télé et les pages entières de pub qui s'étalaient quotidiennement à longueur de pages de journaux et de magazines, tous vantant ces nouvelles villes et ces nouveaux quartiers avec leurs habitations de haut standing, m'aguichaient et exerçaient sur moi une sorte de séduction à laquelle il était difficile de résister. En effet, les appartements présentés dans les messages publicitaires paraissaient spacieux, bien agencés, d'une architecture superbe, et les immeubles avaient un nombre d'étages limité qui ne dépassait guère cinq ou six étages. Les entrées des immeubles étaient magnifiques, et le tout était entouré de jardins et d'espaces verts qui s'étalaient entre les rues tracées de manière impeccable.

La seule chose qui me faisait hésiter à m'installer dans un de ces nouveaux quartiers, c'était leur éloignement relatif de la vieille ville et le fait qu'ils étaient entourés de tous les côtés par un désert aride. Ces nouveaux quartiers étaient coupés de toute vie urbaine par leurs sables arides, comme si c'étaient des villes bâtardes, nées dans le péché ; créées sans justification légitime de leur existence, ne répondant à aucun besoin humain, comme si elles étaient venues au monde au mauvais moment ou le temps d'une lubie subite, sans préparation ni planification.

J'y pensais tout le temps. Cela valait-il la peine pour parcourir toutes ces longues distances, s'aventurer dans la cohue des transports et, avant d'y arriver, être contraint de marcher tous les jours dans ce désert désolé pour parvenir à mon travail dans la concession ? En vérité, je ne pus parvenir à la bonne décision quant à cette question : un œil rivé sur le paradis et l'autre rivé sur l'enfer pendant que je continue à vivre dans mon vieil appartement, sans cesser d'être habité par un sentiment de contrariété du fait de continuer à vivre dans le quartier d'Al-Hadaëq. Un quartier qui s'était délabré avec le temps ; il avait perdu sa superbe d'antan, était devenu populeux, sale, bruyant, après qu'il eut perdu toute mesure et que plus rien ne venait fixer des normes et des règles en matière de démolition, de construction, de surélévation des ses vieilles demeures et de ses célèbres et superbes villas qui étaient habitées jadis par les célébrités égyptiennes et les grands artistes de ce pays tels Georges Abiad, Naguib Al-Rihani et bien d'autres.

Le quartier d'Al-Hadaëq était devenu une sorte de marché sauvage et vulgaire. Ses rues étaient pleines de commerces de toutes sortes et de tous genres. Rien n'empêchait qu'une gargote côtoyât un atelier de mécanique auto. Les fumées d'échappements des voitures et les odeurs de carburant venaient se déposer sur les aliments de la gargote voisine. Ici, une boutique de vente de jus de canne à sucre y côtoie une autre spécialisée dans le poisson frit ou grillé. Là, une clinique ou un hôpital, sous lequel une boutique vend des cassettes enregistrées et diffuse ses chansons tonitruantes à longueur de journée et même à une heure assez tardive dans la nuit, sans tenir compte de l'état des patients ni de leurs souffrances. Le quartier avait perdu son âme d'antan. Ses traits avaient vieilli ; il avait perdu toute beauté et était devenu hideux. Son nom — Al-Hadaëq, qui veut dire les jardins — n'avait plus aucun sens. Il n'y avait plus ni jardins ni arbres, ni beaux espaces verts comme cela avait été il y a bien longtemps. Il serait plus juste de l'appeler « quartier des jardins de béton ».

Comme ma situation avait changé, je me mis à envisager de voyager et de faire du tourisme. Il m'arrivait souvent de penser aux paroles que ne cessait de répéter mon ami Khalil, le fils de tante Naguiya, avant d'aller s'installer à l'étranger : « Hassan, essaie donc de voyager. A l'étranger, la vie est tout autre. Tu dois voyager pour mieux voir la réalité que nous vivons dans notre pays. Tu te rendras compte de l'aspect hideux de nos villes, de la saleté de nos quartiers, de la misère de nos campagnes, de la disparition de la beauté de nos maisons et de nos immeubles et même de notre vie ».

Ce qui m'incita à penser au voyage, ce fut une publicité d'une agence touristique. Ainsi, je commençai à mettre en pratique les vieux conseils de mon ami Khalil. Le représentant commercial de l'agence touristique, qui ne cessa de me vanter la formule de voyage déclinée par son agence — et qu'il récitait tellement par cœur qu'on aurait dit que c'était une bande enregistrée et non un être humain qui parlait — me fatigua tellement que, de désespoir et de lassitude, je finis par céder. C'est ainsi que, pour le faire taire, j'achetai un séjour d'une semaine dans un des hôtels de Charm Al-Cheikh, dans le Sinaï. Quand je fus arrivé sur les lieux, je m'étais retrouvé dans un tout autre monde ; un monde que je n'avais jamais connu auparavant et dans lequel je ne pus sentir à aucun moment que je pouvais être en Egypte.

Les clients de l'hôtel italien étaient pour la plupart des étrangers, venus prendre un chargement de soleil sous forme de bronzage sur leurs peaux, pratiquer la plongée dans les eaux exceptionnelles de la mer Rouge et son merveilleux monde marin. C'était un univers étrange pour moi. J'eus l'impression qu'il avait été complètement fabriqué et qu'il lui manquait l'âme magique des stations estivales telles qu'Alexandrie, Marsa Matrouh, Ras Al-Bar ou Baltim. Mais je m'y sentis quand même bien, tout entouré que j'étais par des blondes et des brunes venues du monde entier, avec leurs maillots deux-pièces et même parfois une seule pièce qui s'arrêtait vingt centimètres sous le nombril.

La concession avait changé jusqu'à mon mode d'alimentation ainsi que mon goût en matière de breuvages et de boissons. Mon café du matin que je prenais habituellement et qui était fait avec le café de Sayad Al-Bannan, je ne sais comment je lui avais substitué le café soluble de marque Nescafé. Il me semble que je l'avais trouvé plus facile à préparer et plus convenable dans mon lieu de travail qu'est la concession. Je m'en convainquis avec le temps, bien que cela fût le résultat d'un pur hasard. J'avais acheté une boîte de sachets de Nescafé, juste comme ça, pour essayer. Et pendant que j'en buvais une tasse, à titre d'essai, je reçus la visite d'un client que je m'ed'inviter à en prendre. Et, chose étrange, le résultat fut époustouflant : l'homme acheta non pas une mais deux montres au prix de 1 000 L.E. pièce, pendant qu'il dégustait la tasse de ce breuvage magique, par moi offert et qu'il répétait de temps à autre : « Non, non, vous n'avez pas à chercher à me convaincre de la qualité de cette montre. Je vous crois sur parole et puis vôtre goût est le meilleur des arguments : vous êtes un buveur de Nescafé … hahaha ».

Et depuis ce jour-là, je suis devenu un adepte du Nescafé. J'avais en effet découvert qu'en plus de son goût très particulier, ce breuvage avait un effet mystérieux et magique sur les clients de la concession.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Salwa Bakr

Née au Caire en 1949, Salwa Bakr a commencé à écrire dans les années 1960, mais elle n'a eu le courage de publier que vers la fin des années 1970 dans des revues littéraires. En 1977, elle a été emprisonnée pour sa participation aux manifestations des étudiants de l'université. En 1986, elle publie son premier recueil de nouvelles Zeinat wa ganazet Al-Raïs (Zeinat et les funérailles du président). Ce recueil a eu beaucoup de succès, notamment après l'adaptation d'une nouvelle en œuvre télévisée réalisée par Inaam Mohamad Ali. Puis, elle multiplie les recueils comme Aguine al-fallaha en 1992 et les romans comme Wasf al-bolbol (Description du rossignol) en 1994 et Leil wa nahar (Jours et nuits) en 1998. Son écriture est préoccupée par la femme marginalisée, célibataire, la divorcée ou veuve, celle qui vit en dehors de la protection masculine, pour aboutir à la femme marginalisée dans le monde arabe en général.

 

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