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Pablo Neruda ...
Une légende oubliée dans le monde arabe
Par Mohamed Salmawy

Le ministre marocain des Affaires étrangères, Mohamed Benaïssa, qui est un ami, m'a invité à assister à la saison culturelle marocaine d'Assilah, et à participer au colloque organisé à l'occasion du centenaire de la naissance du grand poète chilien Pablo Neruda, lauréat du prix Nobel de littérature 1971. Homme à principes politiques inébranlables, Pablo Neruda avait des positions patriotiques qui lui ont valu persécution et exil, mais qui l'ont également mis au sommet de la poésie mondiale. Neruda est mort en 1973, après avoir incarné dans notre tiers-monde le symbole de la lutte nationale.

Quelle fût ma joie de participer au colloque organisé par la saison culturelle d'Assilah à la mémoire de Neruda, mais quelle fut ma honte aussi de constater que ce colloque était la seule commémoration dans le monde de ce grand Maître de la poésie. La célébrité de Neruda chez nous pendant les années 1960 était associée à ses positions patriotiques ; positions pour lesquelles il a passé des années en exil avant de revenir au Chili.

Pablo Neruda est un symbole de la lutte nationale. Son centenaire aurait dû être célébré avec beaucoup plus de faste dans le monde arabe. Mais seule la saison culturelle d'Assilah s'en est souvenu. Neruda, tout comme Guevara, était une légende de l'Amérique Latine. Ils ont tous deux influencé la conscience des peuples du tiers-monde, alors en quête de libération et d'indépendance. Deux légendes qui ont soulevé l'animosité de l'Occident pendant des années, mais dont il a reconnu la valeur plus tard : Guevara dans la lutte armée et Neruda dans la poésie.

Neruda a adhéré au Parti communiste chilien en 1941 et ensuite est entré au Parlement. Mais le gouvernement a vite faite de déclarer illégal le Parti communiste, provoquant l'expulsion de Neruda du Sénat puis de tout le pays. Pendant des années, il s'est déplacé entre l'Europe et certains pays de l'Amérique latine pour ne regagner son pays qu'en 1952, après que le gouvernement eut changé d'attitude envers la gauche.

Né le 12 juillet 1904, son talent poétique est apparu dès l'enfance. Sa famille, conservatrice, refusait qu'il devienne poète. Mais Naftali Reyes Basoalto, qui tenait à écrire de la poésie, a publié son premier recueil Crépusculaire en 1923 sous le pseudonyme de Pablo Neruda. L'année suivante, il publiait l'un de ses recueils les plus célèbres qui est Vingt Poèmes d'amour.

Neruda a occupé plusieurs postes diplomatiques. Le voyage et la découverte de cultures différentes étaient pour lui une véritable passion. Il fut nommé en 1927 consul général de son pays en Birmanie, ensuite il a été muté au Sri Lanka, puis en Argentine et enfin en Espagne. Comme il l'avait signalé dans certains de ses écrits, le salaire qu'il touchait du gouvernement chilien quant il était à l'étranger était minime. Mais malgré tout il était heureux de se retrouver à l'étranger, là où il a rencontré autant de poètes que de rebelles. Il a fait la connaissance du célèbre poète espagnol Federico Garcia Lorca à Buenos Aires où ils se sont liés d'amitié jusqu'à la mort de ce dernier alors que Neruda était en poste en Espagne. D'ailleurs, Neruda a fait son éloge dans l'un des plus beaux poèmes de son recueil L'Espagne au cœur. En Espagne également, il a fait corps avec la résistance contre le général Franco pendant la guerre civile espagnole. En 1937, il a été rappelé au Chili mais il a quitté le service consulaire pour retourner en Espagne et aider les réfugiés.

De retour au Chili en 1939, Pablo Neruda fut nommé consul au Mexique. A cette époque, il était devenu l'un des plus grands noms de la poésie latino-américaine. Il a obtenu le Prix mondial de la paix en 1950, celui de Lénine pour la paix en 1953 et le Prix Nobel de littérature en 1971. A cette dernière date, il était ambassadeur à Paris où il avait été atteint de cancer, il démissionna et regagna son pays où il devait mourir en 1973.

Au cours du dernier chapitre de sa vie, il était rentré au Chili où les forces rétrogrades se sont alliées à l'intérieur comme à l'extérieur contre le pouvoir de Salvador Allende. Ces mêmes forces prônaient démocratie et droits de l'homme, alors qu'Allende n'était pas parvenu au pouvoir par une révolution ou un putsch, mais suite à des élections. En septembre 1973, Allende fut assassiné et le chaos s'est emparé du pays et quelques jours plus tard, Neruda a trouvé la mort. Mais avant sa mort, il rédigea ses remarques sur le coup d'Etat du 11 septembre et ses terribles séquelles sur la lutte du peuple chilien et des différents peuples d'Amérique Latine. Il a laissé derrière lui tout un patrimoine de quelque 40 recueils de poésie. Il a également traduit de nombreuses œuvres poétiques étrangères. Il écrivit une seule pièce de théâtre en prose en trois actes. Son recueil Le chant général de 1950 est le plus célèbre. Ce recueil, rédigé pendant l'exil, comprend 340 poèmes sur l'histoire de l'Amérique Latine. Les sujets-clés étaient la lutte pour la justice et l'égalité sociales. C'est ce recueil qui lui a valu l'appellation de « poète du peuple ». Le livre comprend des illustrations de deux grands artistes d'Amérique Latine, Diego Rivera et David Siqueiros.

Au yeux du tiers-monde, Neruda s'est transformé en une légende vivante, surtout dans les années 1950 et 1960 où la lutte pour l'indépendance était des plus acharnées.

Pour tout cela, il était étrange que le monde entier célèbre le centenaire de sa naissance sans qu'on s'en aperçoive dans le monde arabe. D'où l'importance de la rencontre culturelle d'Assilah, organisée sur les rives de l'océan Atlantique.

Au colloque ont pris part une gamme de chercheurs, de critiques, d'hommes de lettres du Chili, du Mexique, d'Espagne, de France, d'Egypte et du Maroc. Du Chili, il y avait Juan Augustin Viquierua, président de l'institution Neruda à Santiago, qui a parlé de la personne de Neruda qu'il avait connu de près, Alexandro Carvajal, ambassadeur de Chili à Rabat, et Mauritio Elector, romancier qui a parlé de la génération de Neruda dans la littérature chilienne. Du Mexique, il y avait Edualdo Lizald. De France, il y avait le critique Jean-Clarence Lambert qui a évoqué la relation de Neruda avec un poète suédois et l'influence qu'il a eue sur sa poésie. Quant à moi, j'ai parlé du prestige de Neruda sur le monde arabe et son influence sur les poètes des années 1960. L'artiste peintre Nazli Madkour a évoqué l'influence qu'ont eue les artistes muraux comme Diego Rivera, Orosco et Siqueiro. Du Maroc, il y avait Fatma Lebaby, de l'Université de Mohammed V. Le colloque a été présidé par le Français Alain Sicard qui est un spécialiste dans la poésie de Neruda.

En parlant du colloque culturel d'Assilah, nous devons faire allusion à l'énorme effort déployé par l'institution du forum d'Assilah présidé par Mohamed Benaïssa et qui en est à sa 26e édition. J'ai participé à cette saison 3 fois, la première en 1958, la deuxième en 1988 lorsque j'ai organisé le colloque sur les relations égypto-marocaines, car à l'époque j'étais sous-secrétaire d'Etat au ministère de la Culture. C'est 20 ans après que j'ai renoué avec cette manifestation. Au cours de cette période j'ai vu moi-même la grande évolution introduite par le président de l'institution sur la saison culturelle d'Assilah. A l'époque, il était ministre de la Culture, ensuite ambassadeur du Maroc aux Etats-Unis jusqu'à ce qu'il occupa son poste actuel en tant que ministre des Affaires étrangères. Tout au long de cette période, Mohamed Benaïssa n'a pas oublié Assilah qui se trouve sur les rives de l'Atlantique et sa saison culturelle, à la laquelle il a invité, je suppose, des écrivains et intellectuels de tout le monde arabe. Rien d'étrange donc que le forum d'Assilah soit le seul à célébrer le centenaire de la naissance du grand poète Neruda à un moment où son souvenir est passé inaperçu dans le monde arabe.

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