| Quand
André Malraux, alors ministre français de la Culture, décide
dans les années soixante de démocratiser la culture, il crée
ce qui sera son œuvre : la décentralisation. Des maisons
de la culture jaillissent partout en France. Sur cette image,
l'Egypte calque le modèle et applique le système. Il s'agit
d'ouvrir des espaces pour recevoir « les mordus »
de la création artistique dans les différents domaines :
danse, musique, théâtre, arts plastiques, chant, etc. Ils y
trouvent des animateurs pour les guider et les moyens matériels
pour concrétiser leurs rêves. Suit une politique de prestige
instaurée par Jack Lang qui dilue les petites compagnies en
faveur des troupes nationales. Par hasard mais parallèlement,
la situation en Egypte est contaminée. Résultat : discrimination
totale des amateurs. Rejetés et dispersés, ils immigrent vers
nulle part. Il faudra attendre l'émergence du centre culturel
privé Saqiet Al-Sawi pour retrouver ces jeunes maltraités.
La gestion de ce centre reprend le concept disparu, et c'est
avec bonheur qu'on peut durant les 365 jours de l'année assister
à des manifestations culturelles tous les soirs. La dernière
en date, cette semaine : le deuxième festival de théâtre.
La mort plus que la vie est présente au programme. L'amertume
plus que l'espoir. La haine plus que l'amour. Un dénominateur
commun : le non-sens de nos actes quotidiens, l'absurdité
des choix « imposés ». Le survol de quelques
pièces pourrait peut-être éclairer notre propos. La troupe de
Bachtil (ville du Delta) qui remercie le parti au pouvoir pour
son soutien, ainsi que les instances locales, raconte une histoire
populaire qui vise à nous rappeler que les paysans doivent continuer
de défendre leurs terres (par extension le territoire égyptien),
car les pachas ont été remplacés par les Mamelouks, ces derniers
par les Français et ceux-ci par d'autres méchants. Méchants
puisqu'il est question du Bien et du Mal. La morale de l'histoire,
même si elle est politique, a toujours une visée « philosophique »
dans cette pièce Histoire oubliée, comme dans toutes
les autres, à une exception près. Ensuite, venue de Mansoura,
la troupe L'Echappée présente Un Espace vide entre
parenthèses. Il est question encore une fois de la terre,
celle qu'il faut trouver pour enterrer un cadavre. Toutes les
terres arabes ne sont plus arabes. En perdition, le cadavre
errant appelle au courage des autres vivants pour récupérer
leur droit à un ensevelissement digne et humain, avec les honneurs
qu'il mérite. Un cri en guise d'apothéose : Dieu, épargnez-nous
la violence des guerres, nous ne voulons plus de martyrs parmi
nous. Théâtre sans frontière présente Régiment de
la peine de mort. A l'intérieur d'une tranchée, des soldats
sont envoyés pour mourir et non pas pour faire la guerre. Au
lieu d'être des héros, morts pour la patrie, c'est la mort qui
les attend comme une sanction, la peine de mort est au rendez-vous.
Et quand ce n'est pas une histoire de morts, c'est une histoire
de fous. Teatro présente un florilège de la folie dans
un texte très alambiqué, Que vous soyez Adam le sage.
La troupe a eu le mérite de consacrer le travail théâtral avec
une minutie que les jeunes créateurs savent rarement assurer.
Avec une bonne idée et des moyens d'une pauvreté déplorable,
la compagnie Eclats présente Pardon, direction
obligatoire pour raconter comment des civils ayant terminé leur
service militaire sont convoqués pour un nouvel entraînement
militaire sans guerre en vue, sans justification précise. Un
ordre, une obéissance et la perte de l'un d'eux. Telle est l'absurdité
du pouvoir auquel on est tous soumis. Aucune marge n'est laissée
à la réflexion. Le troupeau dans sa plus pure articulation.
Puis arrive Bagougou, présenté par les étudiants de l'Ecole
de polytechnique de Matariya qui forment la troupe Harmonie.
Enfin, une pièce à queue et à tête, avec tenants et aboutissants.
Bagougou, c'est le nom employé pour désigner les méchants (genre
de verlan égyptien). Ceux-ci même qui pullulent depuis l'éternité.
Une leçon d'histoire pour nous expliquer que les bagougous — que
ce soient les Américains en Iraq, les Israéliens en terre occupée
ou nos propres dirigeants — ne disparaîtront que si nous
réagissons en disant non à toutes les formes d'injustice. Démunis
de tout savoir théâtral, avec une écriture dramatique boiteuse,
une mise en scène inachevée, un jeu souvent hystérique, il reste
à ces jeunes troupes le mérite de vouloir envoyer à leur public
un message sorti de leurs entrailles. Ils croient à ce qu'ils
nous brandissent comme valeurs à respecter dans ce monde corrompu.
|