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Il
ressemble à ces arbres solitaires que l'on trouve souvent
dans le désert, à proximité des villages de Haute-Egypte :
comme eux il paraît sec et dur mais en s'approchant des
branches on découvre quelques fruits, peu sucrés, mais
leur rareté, dans une nature austère, les rend plus précieux.
Comme eux également, il dégage un sentiment d'orgueil
et d'un solide enracinement qui s'exprime par son attachement
à l'accent des tribus arabes du Saïd (La Haute-Egypte)
qu'il a gardé malgré son éloignement de son village natal
depuis plus de quarante ans. On découvre cependant vite
sous cette fermeté apparente la bonne humeur d'un picaro !
Mais, alors que le picaro est souvent connu pour sa légèreté,
Mekki a un sens de la justice et un code d'honneur arabo-saïdi
qui l'empêche de mentir même pour donner de lui-même une
image plus chic ou plus conforme à celle d'un intellectuel.
Né en 1924
à Ghéreira, petit village isolé d'Esna, d'un père petit
propriétaire agricole et faisant figure de chef de famille,
Al-Taher a appris le Coran par cœur à l'âge de neuf ans
dans un kottab (école coranique traditionnelle).
Al-Taher faisait partie de ces rares élèves qui se consacraient
entièrement aux cours, ceux du kottab l'après-midi
et ceux de l'école le matin. Les autres élèves issus des
familles pauvres devaient aider leurs pères dans le travail
de la terre. Tout petit déjà, Al-Taher se révélait comme
un brillant élève et son père qui donnait toute la liberté
à ses enfants, l'encouragea dans son choix d'aller continuer
ses études dans un collège du gouvernorat d'Assiout. C'est
avec l'un de ses proches, majeur, qu'il a pris, lui et
une dizaine de collègues du village, le train pour aller
vivre à Assiout. « C'était la première
fois que je sortais de notre village. Après cela, ma vie
n'était plus qu'un perpétuel changement, un déplacement
d'un lieu à un autre, le plus souvent tout seul »,
dit-il simplement. Il est très rare que Mekki laisse voir
ses sentiments.
Au bout de
sa dernière année dans cette école d'Assiout, le
nouveau gouvernement qui s'était substitué à celui du
Wafd, avait fondé à Qéna, pour des raisons politiques,
un institut azhari. Mekki s'y inscrit. « Vu
que Qéna était une forteresse wafdiste, Al-Azhar, qui
est un ferme allié du roi, a décidé de fonder cet institut
là-bas », explique-t-il. Mekki brillait en arabe,
notamment en expression écrite. Son professeur qui était
journaliste et romancier peu connu lui conseille alors
de poursuivre ses études au Caire.
Mais pour
des raisons politiques, les Saïdis étant pro-royalistes,
il lui était impossible de se rendre au Caire à cette
époque. Il ne restait plus à Mekki que de se rendre au
Caire tout en étant toujours inscrit à l'institut de Qéna.
Il justifiait alors ses absences grâce à des certificats
médicaux et ne revenait à Qéna qu'en période d'examen.
C'est vers
cette année que Mekki est devenu un principal provocateur
des manifestations contre le Wafd. « Je
n'étais pas contre le Wafd mais j'étais avec Al-Azhar !
Je pense que le directeur de l'institut de Qéna a avalé
ma ruse juste pour se débarrasser de moi ! ».
Son premier
jour au Caire correspondait à la chute du gouvernement
wafdiste, les manifestations envahissaient les
rues. Par chance, le nouveau directeur de l'institut azhari
du Caire était originaire de Haute-Egypte. Ainsi, ce dernier
a accepté de bon gré le transfert des papiers de Mekki
de Qéna à la capitale. Parallèlement, il commence à écrire
des nouvelles qu'il publie dans des revues comme Al-Sabah.
A la capitale,
il rencontre un autre compatriote de Haute-Egypte qui
lui propose de travailler dans un journal qu'il a fondé
lui-même et qui porte le nom d'une compagnie d'emballage
de thé : Al-Bahhar. C'est également
avec un de ses proches qu'il a rendu visite à Hassan Al-Banna,
le fondateur de la confrérie des Frères musulmans. Il
commence alors à participer à leurs réunions. Mais il
découvre vite que leurs idées étaient rétrogrades, surtout
vis-à-vis de la femme. Il s'éloigne d'eux.
Un autre
compatriote du Saïd que Mekki rencontre au Caire le fait
virer communiste et adhérer au MDLN, le Mouvement Démocratique
pour la Libération Nationale. « J'ai beaucoup
appris des membres de ma cellule qui s'intéressaient beaucoup
à la culture ». Mais au bout d'un an, Mekki quitte
l'organisation après une controverse avec son responsable
de cellule sur la guerre de 1948 avec le tout nouvel Etat
d'Israël, le responsable estimant que les armées arabes
envoyées en Palestine représentaient leurs gouvernements
bourgeois et qu'elles constituaient une menace pour l'unique
Etat démocratique dans le Moyen-Orient qu'était Israël.
Après avoir
fini ses études à l'institut azhari, Mekki s'inscrit à
la faculté de Dar Al-Oloum (dans laquelle on étudie la
langue et la civilisation arabe, et la charia) d'où il
sort diplômé second de sa promotion en 1952. Déception :
alors qu'il devait être embauché comme professeur adjoint
ou bien envoyé pour une bourse en Europe, la révolution
de Juillet a ajourné tous ses rêves.
Il accepte
alors d'enseigner à l'Institut de pédagogie où il n'est
resté qu'un seul mois. « J'étais prêt à partir
en Europe sur mon propre compte mais un jour, j'ai lu
une annonce faite dans le journal par le ministère des
Affaires étrangères espagnol pour aller étudier à Madrid ».
Après avoir
réussi l'examen pour la bourse, ses professeurs en Espagne,
vu sa carrière azharie, lui proposent un sujet de nature
religieuse, à savoir l'influence du fikh islamique
sur la vie culturelle, sociale et politique en Andalousie.
C'est durant ses années d'études qu'il a accumulé une
connaissance approfondie de l'histoire arabe dans la péninsule
ibérique. Il est surtout marqué par Ibn Hazm, le fakih
de Cordoue. Ce dernier a fondé sa doctrine d'interprétation
du Coran d'après ce que les mots du texte veulent directement
dire. Cela pour couper le chemin aux interprétations opportunistes
qui veulent mettre le texte le plus sacré des musulmans
au service des princes et des califes.
De retour
en Egypte, Mekki vérifie et revoit le texte le plus connu
d'Ibn Hazm, à savoir Le Collier de la colombe.
Les anciennes relectures de ce texte étaient pleines de
fautes et d'incompréhensions. Le Collier de la colombe
ne touche pas de loin ou de près au fikh islamique :
il parle — avec la plus grande liberté — de
l'amour, de ses signes, de ses drames. Son humanisme et
son libre esprit en font un chef-d'œuvre littéraire au
Moyen-Age. Ibn Hazm, fondateur du Zahirisme,
doctrine connue pour son rationalisme parfois rigide,
y parle de la première expérience d'amour de sa vie avec
une incomparable douceur et liberté. Malgré l'humanisme
d'Ibn Hazm, ce n'est pas sa doctrine qui a régné mais
c'est celle de Malek. Ce dernier résidant à Médine, la
ville où le prophète a fondé la première société musulmane,
était connu pour son hostilité envers les Abbassides,
les adversaires, voire les oppresseurs de la dynastie
des Omeyades qui les ont obligés à fuir Damas et aller
perpétuer leur règne en Andalousie.
Le solide
attachement à la sunna du prophète était l'autre raison
pour laquelle la doctrine de Malek a triomphé en Andalousie.
« De la Tunisie jusqu'au Caire, les Fatimides,
de doctrine chiite, constituaient une autre grande menace
pour les Andalous », explique Mekki.
Il explique
également comment le passage de la doctrine malékite de
la Médine vers l'Andalousie était fait à travers l'Egypte,
notamment à travers la Haute-Egypte (étant donné que le
chemin terrestre du pèlerin andalou devait passer par
la Haute-Egypte pour ensuite prendre un bateau de la mer
Rouge vers Djeddah. Etant encore donné que les Fatimides
n'ont pas eu une grande influence sur la Haute-Egypte).
« Cela explique comment les Saïdis sont restés
jusqu'à présent des malékites comme autrefois les musulmans
de l'Andalousie et comme actuellement la grande majorité
des Marocains, des Tunisiens, et des Algériens ».
Notons q'après la chute de l'Andalousie en 1492, la population
musulmane d'Espagne — dont une grande partie
était berbère — a fui vers l'Afrique du Nord
.
« L'influence
culturelle réciproque entre l'Egypte, l'Andalousie et
l'Afrique du Nord a eu beaucoup d'aspects qui se voient
jusqu'à présent dans la langue et dans l'architecture »,
dit Mekki, qui explique également comment ses influences
n'ont pas comme unique raison la doctrine de Malek.
Or, malgré
les nombreuses études de Mekki sur la poésie andalouse
et malgré ses traductions des plus grands orientalistes
comme le Français Lévy Provençal, le nom d'Al-Taher Ahmad
Mekki est bizarrement resté attaché au Collier de la
colombe, le livre dont les Arabes se souviennent souvent
pour dire combien leur culture est douce et ouverte au
chaos des sentiments et du corps loin des contraintes
de la charia ou du fikh.
Si on fouille
dans les archives, on tombe sur un long entretien fait
avec Mekki il y a une dizaine d'années, où il a parlé
ouvertement de sa vie privée, chose qu'il fait rarement.
Il dit la raison pour laquelle il est resté célibataire ;
une petite histoire qui ressemble à celles qu'on trouve
dans Le Collier de la colombe. Il s'agit d'une
histoire d'amour avec une Andalouse, mais l'entêtement
de sa famille a empêché son mariage avec le jeune étudiant
égyptien. A la suite de ce drame, la fille est entrée
dans un couvent. « J'ai profité de mon long séjour
en Espagne et j'ai vu tous les villages de l'Andalousie,
je n'ai pas laissé un seul coin sans y aller »,
dit notre juste picaro.
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