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Divertissement
. Occupant le rez-de-chaussée
ou la terrasse d'un ancien immeuble, les clubs du centre-ville
et de ses environs étaient autrefois ceux de l'élite.
Aujourd'hui, délabrés et en manque de moyens, ils attirent
des gens modestes qui en font souvent un deuxième chez
soi. Visite. |
Les
pièces de détente |
En
posant le pied dans l'immeuble du 10, rue Naguib Al-Rihani,
au centre-ville, il est difficile d'imaginer que ce même
lieu fut un jour le siège du club de l'élite cairote.
Son hall poussiéreux, ses escaliers branlants et l'état
lamentable de ses murs ne portent aucun signe d'un ancien
faste. Seul témoin de cette gloire d'antan, les histoires
racontées par les habitants du quartier et transmises
d'une génération à une autre.
L'endroit qui porte le nom du Club
d'Ezbékiya date de près d'un siècle. Fondé au début
du siècle dernier par un Grec, il est le témoin de la
belle époque d'un Caire cosmopolite et d'une certaine
aristocratie. « Khawaga Karally possédait ce club.
Cette terrasse a accueilli les plus grandes familles
égyptiennes qui avaient pour habitude de venir chaque
soir dîner et danser en plein air. Anglais, Italiens,
Français et Grecs venaient ici pour prendre un verre
et discuter. Les plus beaux mariages ont été célébrés
sur cette plate-forme qui possédait une vue exceptionnelle
sur tout Le Caire et une musique douce animait le lieu »,
raconte Farouq Ismaïl, directeur du club. Il avoue avoir
appris ces histoires de ses grands-parents qui habitaient
eux aussi le quartier d'Ezbékiya.
Aujourd'hui, il ne reste plus rien
de ce passé glorieux. Au seuil de la porte, une enseigne
écrite à la main indique que le club est spécialisé
dans les activités sportives : Karaté, kung-fu,
lutte et boxe. Situé au premier étage, il est composé
de deux petites pièces et d'une terrasse. Un espace
réduit mais qui continue à faire office de salle d'entraînement
pour les jeunes qui fréquentent le lieu. Ses murs qui
suintent d'humidité n'ont pas été repeints depuis des
dizaines d'années, son sol poussiéreux est fait d'un
assemblage de parquet et de céramique, et ses pièces
lugubres se partagent le seul ventilateur sur les lieux.
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En
effet, la question qui traverse l'esprit est comment cet
endroit est-il arrivé à ce stade ?
Il s'agit tout simplement d'une décision qui date de 1975
interdisant l'existence de tout club privé en Egypte et
stipulant que toute personne possédant un club devait
se soumettre au contrôle du ministère des Affaires sociales
et par la suite au ministère de la Jeunesse lorsqu'il
a été créé. Une décision qui avait bouleversé le destin
d'une trentaine de clubs privés, dispersés dans les quartiers
du Caire. Avec le temps, les uns ont fermé leurs portes
incapables de se maintenir vu les ressources minimes qui
leur étaient allouées. D'autres tentent de s'accrocher
malgré les circonstances et les lois qui les gèrent. Aujourd'hui,
on les appelle les clubs des pauvres. Ce sont en majorité
de petits clubs d'une pièce ou deux situés au rez-de-chaussée
ou sur les terrasses de quelques immeubles de Ramsès,
Daher, Ezbékiya, Emadeddine ou Choubra. Leurs noms sont
connus par ceux qui les fréquentent et qui sont pour la
plupart les habitants de ces quartiers. |
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Des astuces pour survivre
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Un abonnement d'un an coûte 93 L.E. pour
la première année et 55 L.E. pour le renouvellement. Des
abonnements d'été pour les étudiants ne dépassant pas
les 10 L.E. par mois. Et il n'est pas nécessaire d'être
membre du club pour pouvoir y pratiquer une activité sportive.
Une série d'offres qui sert à attirer tous les intéressés.
Des habitués du coin peuvent venir faire
de la musculation, jouer au ping-pong, ou faire un massage
et ce, contre 2 L.E. l'heure. « Malgré nos moyens
modestes, nous avons formé les plus grands athlètes d'Egypte.
Mohamad Nasr, Toni Boulos et Abdel-Halim Al-Guindi sont
tous passés par nos entraîneurs avant d'aller exercer
dans des clubs de grande renommée », se vante Mahrane,
entraîneur d'athlétisme.
Sa fidélité envers son club l'a empêché
d'accepter des offres d'emploi beaucoup plus alléchantes
ailleurs. Ici, il est dans son petit chez soi. Il prépare
des jeunes pour les championnats, fait des séances de
massage, sélectionne les meilleurs éléments pour les lancer
dans les sports qui leur conviennent et est devenu le
père spirituel de ceux qui ont besoin de ses conseils.
De plus, Mahrane n'éprouve aucune gêne à exploiter son
temps libre à nettoyer les locaux ou à participer à une
réunion du conseil d'administration. « Nous recevons
3 000 L.E. comme subvention annuelle du ministère
de la Jeunesse. Avec cette somme, nous sommes censés payer
le loyer mensuel de 640 L.E., les salaires des entraîneurs
et les frais d'électricité … Il suffit de faire
un petit calcul pour constater qu'il est difficile de
joindre les deux bouts », explique Mahrane. Cette
situation n'a laissé qu'un seul choix au personnel :
sacrifier ses honoraires et travailler comme bénévole
pour que le lieu ne ferme pas ses portes aux jeunes. Mais
le maintien du lieu ne peut compter uniquement sur les
bonnes intentions de ces gens. Le personnel a dû recourir
à la débrouillardise pour pouvoir régler les dettes qui
s'accumulent d'une année à une autre. « Nous organisons
des tournois d'été dans toutes les activités sportives
pour rassembler de petites sommes, nous offrons des prix
spéciaux pour les membres des syndicats et des unions,
nous essayons de recruter des entraîneurs peu connus mais
qualifiés, nous donnons des séances payantes de sauna
et de massage pour augmenter nos revenus », dit Farouq.
Des ficelles qui portent leurs fruits dans le quartier
et qui ramènent de nouveaux clients à ce club.
Adel est fonctionnaire dans une administration
publique située à deux pas du club. Habitant le quartier
de Daher, il profite de son temps libre pour venir faire
de la musculation ou un massage. A 15h, il cède sa tenue
de fonctionnaire pour porter son short et son t-shirt.
« Je n'ai pas les moyens pour m'abonner à un club
sportif plus chic. Ici, j'ai tout le nécessaire et à des
prix abordables. J'ai un entraîneur qui m'apprend toutes
les techniques. J'ai même inscrit mes deux enfants pour
les lancer dans le karaté. Peut-être qu'un jour ils deviendront
de célèbres champions. Ce n'est pas parce que nous sommes
des gens modestes que nous n'avons pas droit à de tels
divertissements », dit Adel.
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Un petit chez soi
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C'est
peut-être là où réside le secret de la survie de ces clubs.
Ils viennent répondre à un besoin chez des gens qui n'ont
pas les moyens. Pour eux, c'est trouver un lieu où ils
peuvent pratiquer un sport, avoir des loisirs, faire référence
à un sportif de renom, avoir droit à un divertissement,
et surtout nouer des amitiés. Bref, ressembler aux gens
de la haute société. C'est ce qui justifie pourquoi les
membres de ces clubs sont toujours aussi fidèles à ces
clubs. Il s'agit pour eux d'une preuve d'existence.
Le club Isis
pour le tennis de table situé aux alentours de la gare
est un exemple concret d'un club qui se maintient grâce
à la bonne volonté de ses membres. Ici, la solidarité
est le mot d'ordre. Les six membres du conseil d'administration
sont bien déterminés à tout faire pour que ce club ne
ferme pas. Et chacun, suivant sa fonction et ses moyens,
a apporté sa contribution. L'un a apporté un vieux téléviseur
de sa maison pour distraire les jeunes, tout en pratiquant
leur sport, un autre a acheté une nouvelle table de billard
à crédit et un troisième a changé la céramique de la salle
de bain et repeint la façade. Une entraide qui permet
au club de tenir tête malgré son petit budget.
Pendant les
années 1930, ce club proposait des cours de danse et de
chorale. Aujourd'hui, il s'est spécialisé dans le tennis
de table et le billard. Constitué d'une seule pièce, la
promiscuité a créé à son tour des rapports amicaux entre
ceux qui le fréquentent. Et un sujet de discussion peut
faire l'objet d'un débat entre une vingtaine de jeunes
présents dans la même salle. Les deux tables de tennis
de table côtoient deux autres de billard, quelques petites
tables et chaises sont disposées tout le long des fenêtres
pour permettre aux visiteurs les plus âgées de s'asseoir.
Dans un coest entreposé un frigidaire pour conserver au
frais les boissons que l'on vend. Un décor modeste mais
chaleureux. « C'est le club le moins cher du Caire.
Une heure de billard coûte 5 L.E. ici alors que dans d'autres
salles, on doit débourser pas moins de 18 L.E. Sans ce
club, j'aurai été obligé de passer tout mon temps dans
les cafés à user la pipe de mon narguilé ou dans les rues
à draguer les filles », dit Gad, un habitant de Choubra
et un habitué du coin.
Pour Hag
Ibrahim Galal, le directeur du club Isis, il s'agit d'une
série de souvenirs, d'amitiés, et de rituels à préserver.
Fonctionnaire à l'aéroport du Caire, veuf et sans enfants,
sa vie tourne autour de ce coin. « Mon oncle fut
membre du club. Il avait l'habitude de m'emmener avec
lui alors que j'avais à peine 5 ans. Aujourd'hui, c'est
devenu une habitude. Je ne peux pas me passer de ma petite
pause-café proche de cette fenêtre qui donne sur la gare
avec pour arrière-fond le brouhaha des jeunes qui jouent
du tennis de table et le son de la musique provenant de
la radio ou de la télévision ». Tous les jours à
6h, Hag Ibrahim vient ouvrir les portes de cet appartement
et attend l'arrivée des clients. Si c'est l'une de ses
connaissances, elle aura droit à une partie de domino
ou de trictrac, sinon, il éprouve un grand plaisir à regarder
les jeunes jouer, et à minuit, il ferme son club pour
reprendre le même rituel le lendemain.Un
rituel qui permet à ce vieux monsieur ainsi qu'à son club
de continuer à vivre. |
Amira
Doss |
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