Dans le couloir, près de la salle d'attente, il y avait un
grand vacarme. Un vacarme torrentiel. Comment n'avaient-ils
donc pas entendu ce vacarme, alors que le couloir n'était
pas très loin de la salle d'attente ? Des centaines
de pieds et de mains se bousculaient. En une seconde, il
fut séparé de la fille aux hémorroïdes. Il se retrouva seul.
Elle était, sans doute, retournée dans la sale d'attente :
elle n'avait pas supporté la cohue. Et même si ce n'était
pas là la raison, elle finirait par y retourner. Elle aura
pensé que lui aussi s'en serait retourné dans la salle d'attente.
Ils se retrouveront, sans nul doute. Il accéléra le pas
dans le couloir à deux sens. Il avait pris la file droite
car moins fréquentée. Ceci est un hôpital et un hôpital
possède un centre : c'est le bureau du directeur. Il
finira bien par y arriver, bien qu'en le quittant il n'eût
pas passé par ce couloir. Il ne savait plus de quel côté
il était venu. Mais ce n’était pas grave. « SCANNER
ET IRM ». Une pancarte collée sur une porte close.
Il l'ouvrit pour demander si Assaad Saïd était passé par
là. Les femmes nues sous les appareils lui crièrent au visage
et le médecin radiologue se tourna vers lui d'un air désapprobateur.
Comment a-t-il pu oublier de frapper à la porte ? Il oublia ce qu'il voulait
demander, car il était interloqué par le spectacle d'hommes
également nus, allongés sous les appareils aux côtés des
femmes, et par la vision de l'un d'eux dont le pénis était
en érection. Il marcha dans le couloir, rencontrant beaucoup
d'hommes chauves qui se dirigeaient vers le service de cobalt,
ainsi que des femmes qui se couvraient la tête de châles
et de fichus car elles avaient elles aussi perdu leurs cheveux.
Il sait que le traitement au cobalt fait cela à tout le
monde. Parmi les hommes et les femmes, il y avait également
des enfants qui couraient avec leurs têtes chauves qui brillaient
sous les lumières du couloir. Mais le couloir fut tout d'un
coup envahi par une cohue de malades qui venaient de deux
autres directions et il se retrouva au milieu d'un grand
nombre de têtes chauves, de mâchoires tordues, de seins
tombant jusqu'au nombril, d'orbites sans yeux, de cous enflés
tombant sur les épaules, de nuques flasques s'épanchant
sur les dos, ceux qui étaient sur des chariots et qui n'avaient
plus qu'une seule main et ceux qui n'avaient plus de jambes.
Tous se déplaçaient lentement, se pliant, se retournant,
s'appuyant au mur pour reprendre leur souffle, puis se remettaient
à avancer. Certains laissaient couler leurs larmes, d'autres
les cachaient, d'autres encore les essuyaient. Tous se tournaient
les uns vers les autres, puis regardaient vers le plafond
au-delà duquel il y a le ciel. Oui, certainement. Personne
ne pensait qu'au-dessus de ce plafond, il y a un autre plafond
et peut-être même plusieurs autres plafonds, car l'hôpital
comporte plusieurs étages. A la fin, il y aura toujours
le ciel qui est assez vaste pour les prières de tous ceux-là
qui y vont. Il leur ouvre, sans aucun doute, les portes
à eux ainsi qu'à leurs prières. Maintenant, c'est l'unique
chemin qui reste à prendre.
Il continua à ouvrir les portes de toutes les pièces qu'il
rencontrait dans le couloir sans lire les pancartes qui
étaient accrochées dessus. Et dans toutes les pièces dont
il ouvrait les portes, il voyait des appareils et des gens
qui étaient dessus ou dessous et personne ne pouvait lui
dire si quelqu'un du nom d’Assaad Saïd était passé par là.
Il avait oublié qu'il cherchait le bureau du directeur,
lequel directeur était à même de l'informer où il pouvait
trouver Assaad. Dans toutes les pièces, il rencontrait des
mines renfrognées des médecins, des infirmières et des malades.
Il remarqua que, dans le couloir, évoluait un personnage
insignifiant, grand et large, un fils de chien, qui tenait
un bâton de roseau avec lequel il faisait régner l'ordre.
Il levait le bâton sans frapper les gens. Il avait une grande
barbe, ses yeux fixaient le vide et il criait : « Restez à votre place respectable monsieur. Ne bouge pas de ta place, le
malade. Ton tour, frère ». Puis le couloir se termina
dans un grand vestibule, au sol carrelé et froid, où subsistait
une humidité confinée depuis des années et où il se trouva
en face de trois ascenseurs.
« Où mènent donc
ces ascenseurs ? », se dit-il à voix haute.
Il vit à ses côtés un jeune homme dont il n'avait pas remarqué
la présence :
— Ça monte.
— Je sais. Je veux dire vers quel service.
— Vers tous les services.
Le jeune homme avait esquissé un sourire. Il essaya de contenir
sa contrariété et dit :
— Oui, d'accord. Je veux le bureau du directeur.
— Le mieux ce serait d'aller de l'autre côté. Mais puisque
tu es venu par ici, monte donc avec moi.
L'ascenseur arriva et la porte s'ouvrit. Ils entrèrent. Dans
l'ascenseur, le jeune homme continua à le regarder et à
sourire. Le jeune homme avait appuyé sur un bouton et Rached
remarqua que c'était l'étage où se situait le bureau du
directeur. S'apercevant que le jeune homme continuait à
sourire, il détourna son regard.
Le jeune homme, dont le regard
était....., lui demanda :
— Tu as peur ?
— Non. Pourquoi aurais-je peur ?
— Je croyais. Nous sommes montés dans le grand ascenseur.
On ne l'utilise que pour descendre les morts. Tu as de la
chance. D'habitude, c'est plutôt la nuit qu'il y a des morts.
Il avala sa salive et décida de ne pas lui répondre. Mais il
changea d'avis et lui demanda :
— Tu travailles ici ?
— Je suis un malade.
Le jeune homme avait dit cela en souriant, puis il ajouta :
— Mais j'ai guéri, Dieu soit loué.
Rached fut décontenancé un laps de temps puis il dit, alors
que lui parvenait le grincement des poulies de l'ascenseur :
— Pourquoi restes-tu donc ici ?
Le jeune homme sourit et dit :
— Oirais-je?
Ici il y a le cancer, mais dehors le cancer est pire.
Il ne sut quoi lui répondre. Le jeune homme continua :
— Je suis l'ami des malades. Je leur rends des services.
Un malade fatigué, je l'aide à aller aux toilettes. Quelqu'un
de contrarié, je lui tiens compagnie. J'ai une belle voix.
Je sais chanter. Je te chante ?
— Non, merci.
Il avait dit cela avec un sourire et le jeune homme continua :
— Même les pavillons des femmes n'ont pas peur de moi.
Les femmes aiment mon chant. La nuit je dors ici. Je n'ai
pas de chambre. Je dors dans le sous-sol. Je dors dans la
morgue, avec les morts. L'infirmier de la morgue profite
de l'occasion pour dormir. Il compte sur moi pour garder
les morts. Je n'ai jamais peur. Imagine, je chante parfois
dans la morgue. J'ai l'impression qu'ils m’écoutent.
L'ascenseur s'arrêta et la porte s'ouvrit. Il se précipita
rapidement hors de la cabine et entendit le jeune homme
lui dire :
— Devant toi il y a le service de la médecine interne,
après il y a le bureau du directeur.
Les portes du service de la médecine interne étaient situées
de part et d'autre de l'étroit couloir. Elles étaient toutes
fermées. Des portes derrière lesquelles des malades cohabitaient
avec la mort qui occupe les coins, souriante, en attendant
son heure. Il ne frappa à aucune porte. Il n'en ouvrit aucune.
La dernière porte était entrouverte. Il avait oublié qu'il
voulait le directeur. Mais il n'avait pas oublié qu'il cherchait
Assaad Saïd.
Il poussa doucement la porte qui était entrouverte et découvrit
une grande salle carrée. En face de lui, il vit une grosse
infirmière qui tenait un fin cathéter qui se terminait par
un sac en plastique gonflé par une solution qu'il contenait.
Elle lui dit :
— Ça ne se fait pas, monsieur. Ici c'est le service de
la chimiothérapie et c'est réservé aux femmes. Fermez la
porte.
Mais il ne referma pas la porte. Il était figé tandis que ses
yeux parcouraient les femmes assises en une sorte de cercle
dans la salle. Des femmes muettes, portant toutes un foulard
sur la tête, pauvrement vêtues, et qui avaient toutes livrer
leurs bras à des tubes reliés à des solutions et des produits
chimiques contenus dans des sacs de plastique, suspendus
à des supports métalliques. Des femmes assises, muettes
et absentes. Elles ne le remarquèrent pas tout comme elles
ne firent pas attention à ce que lui avait dit l'infirmière.