Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Littérature

 

La Une
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Livres
Arts
Société
Sport
Environnement
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Ibrahim Abdel-Méguid, écrivain égyptien de la génération des années soixante, vient d'obtenir le prix de la Créativité. L'Hebdo publie cette semaine un extrait de son dernier roman, Borg al-azraa (Le Signe de la vierge, Dar al-adab, Beyrouth, 2004).I
Le signe de la vierge

Dans le couloir, près de la salle d'attente, il y avait un grand vacarme. Un vacarme torrentiel. Comment n'avaient-ils donc pas entendu ce vacarme, alors que le couloir n'était pas très loin de la salle d'attente ? Des centaines de pieds et de mains se bousculaient. En une seconde, il fut séparé de la fille aux hémorroïdes. Il se retrouva seul. Elle était, sans doute, retournée dans la sale d'attente : elle n'avait pas supporté la cohue. Et même si ce n'était pas là la raison, elle finirait par y retourner. Elle aura pensé que lui aussi s'en serait retourné dans la salle d'attente. Ils se retrouveront, sans nul doute. Il accéléra le pas dans le couloir à deux sens. Il avait pris la file droite car moins fréquentée. Ceci est un hôpital et un hôpital possède un centre : c'est le bureau du directeur. Il finira bien par y arriver, bien qu'en le quittant il n'eût pas passé par ce couloir. Il ne savait plus de quel côté il était venu. Mais ce n’était pas grave. « SCANNER ET IRM ». Une pancarte collée sur une porte close. Il l'ouvrit pour demander si Assaad Saïd était passé par là. Les femmes nues sous les appareils lui crièrent au visage et le médecin radiologue se tourna vers lui d'un air désapprobateur. Comment a-t-il pu oublier de frapper à la porte ? Il oublia ce qu'il voulait demander, car il était interloqué par le spectacle d'hommes également nus, allongés sous les appareils aux côtés des femmes, et par la vision de l'un d'eux dont le pénis était en érection. Il marcha dans le couloir, rencontrant beaucoup d'hommes chauves qui se dirigeaient vers le service de cobalt, ainsi que des femmes qui se couvraient la tête de châles et de fichus car elles avaient elles aussi perdu leurs cheveux. Il sait que le traitement au cobalt fait cela à tout le monde. Parmi les hommes et les femmes, il y avait également des enfants qui couraient avec leurs têtes chauves qui brillaient sous les lumières du couloir. Mais le couloir fut tout d'un coup envahi par une cohue de malades qui venaient de deux autres directions et il se retrouva au milieu d'un grand nombre de têtes chauves, de mâchoires tordues, de seins tombant jusqu'au nombril, d'orbites sans yeux, de cous enflés tombant sur les épaules, de nuques flasques s'épanchant sur les dos, ceux qui étaient sur des chariots et qui n'avaient plus qu'une seule main et ceux qui n'avaient plus de jambes. Tous se déplaçaient lentement, se pliant, se retournant, s'appuyant au mur pour reprendre leur souffle, puis se remettaient à avancer. Certains laissaient couler leurs larmes, d'autres les cachaient, d'autres encore les essuyaient. Tous se tournaient les uns vers les autres, puis regardaient vers le plafond au-delà duquel il y a le ciel. Oui, certainement. Personne ne pensait qu'au-dessus de ce plafond, il y a un autre plafond et peut-être même plusieurs autres plafonds, car l'hôpital comporte plusieurs étages. A la fin, il y aura toujours le ciel qui est assez vaste pour les prières de tous ceux-là qui y vont. Il leur ouvre, sans aucun doute, les portes à eux ainsi qu'à leurs prières. Maintenant, c'est l'unique chemin qui reste à prendre.

Il continua à ouvrir les portes de toutes les pièces qu'il rencontrait dans le couloir sans lire les pancartes qui étaient accrochées dessus. Et dans toutes les pièces dont il ouvrait les portes, il voyait des appareils et des gens qui étaient dessus ou dessous et personne ne pouvait lui dire si quelqu'un du nom d’Assaad Saïd était passé par là. Il avait oublié qu'il cherchait le bureau du directeur, lequel direc­teur était à même de l'informer où il pouvait trouver Assaad. Dans toutes les pièces, il rencontrait des mines renfrognées des médecins, des infirmières et des malades. Il remarqua que, dans le couloir, évoluait un personnage insignifiant, grand et large, un fils de chien, qui tenait un bâton de roseau avec lequel il faisait régner l'ordre. Il levait le bâton sans frapper les gens. Il avait une grande barbe, ses yeux fixaient le vide et il criait : « Restez à votre place respectable monsieur. Ne bouge pas de ta place, le malade. Ton tour, frère ». Puis le couloir se termina dans un grand vestibule, au sol carrelé et froid, où subsistait une humidité confinée depuis des années et où il se trouva en face de trois ascenseurs.

« Où mènent donc ces ascenseurs ? », se dit-il à voix haute.

Il vit à ses côtés un jeune homme dont il n'avait pas remarqué la présence :

— Ça monte.

— Je sais. Je veux dire vers quel service.

— Vers tous les services.

Le jeune homme avait esquissé un sourire. Il essaya de contenir sa contrariété et dit :

— Oui, d'accord. Je veux le bureau du directeur.

— Le mieux ce serait d'aller de l'autre côté. Mais puisque tu es venu par ici, monte donc avec moi.

L'ascenseur arriva et la porte s'ouvrit. Ils entrèrent. Dans l'ascenseur, le jeune homme continua à le regarder et à sourire. Le jeune homme avait appuyé sur un bouton et Rached remarqua que c'était l'étage où se situait le bureau du directeur. S'apercevant que le jeune homme continuait à sourire, il détourna son regard.

Le jeune homme, dont le regard était....., lui demanda :

— Tu as peur ?

— Non. Pourquoi aurais-je peur ?

— Je croyais. Nous sommes montés dans le grand ascenseur. On ne l'utilise que pour descendre les morts. Tu as de la chance. D'habitude, c'est plutôt la nuit qu'il y a des morts.

Il avala sa salive et décida de ne pas lui répondre. Mais il changea d'avis et lui demanda :

— Tu travailles ici ?

— Je suis un malade.

Le jeune homme avait dit cela en souriant, puis il ajouta :

— Mais j'ai guéri, Dieu soit loué.

Rached fut décontenancé un laps de temps puis il dit, alors que lui parvenait le grincement des poulies de l'ascenseur :

— Pourquoi restes-tu donc ici ?

Le jeune homme sourit et dit :

— Oirais-je? Ici il y a le cancer, mais dehors le cancer est pire.

Il ne sut quoi lui répondre. Le jeune homme continua :

— Je suis l'ami des malades. Je leur rends des services. Un malade fatigué, je l'aide à aller aux toilettes. Quelqu'un de contrarié, je lui tiens compagnie. J'ai une belle voix. Je sais chanter. Je te chante ?

— Non, merci.

Il avait dit cela avec un sourire et le jeune homme continua :

— Même les pavillons des femmes n'ont pas peur de moi. Les femmes aiment mon chant. La nuit je dors ici. Je n'ai pas de chambre. Je dors dans le sous-sol. Je dors dans la morgue, avec les morts. L'infirmier de la morgue profite de l'occasion pour dormir. Il compte sur moi pour garder les morts. Je n'ai jamais peur. Imagine, je chante parfois dans la morgue. J'ai l'impression qu'ils m’écoutent.

L'ascenseur s'arrêta et la porte s'ouvrit. Il se précipita rapidement hors de la cabine et entendit le jeune homme lui dire :

— Devant toi il y a le service de la médecine interne, après il y a le bureau du directeur.

Les portes du service de la médecine interne étaient situées de part et d'autre de l'étroit couloir. Elles étaient toutes fermées. Des portes derrière lesquelles des malades cohabitaient avec la mort qui occupe les coins, souriante, en attendant son heure. Il ne frappa à aucune porte. Il n'en ouvrit aucune. La dernière porte était entrouverte. Il avait oublié qu'il voulait le directeur. Mais il n'avait pas oublié qu'il cherchait Assaad Saïd.

Il poussa doucement la porte qui était entrouverte et découvrit une grande salle carrée. En face de lui, il vit une grosse infirmière qui tenait un fin cathéter qui se terminait par un sac en plastique gonflé par une solution qu'il contenait. Elle lui dit :

— Ça ne se fait pas, monsieur. Ici c'est le service de la chimiothérapie et c'est réservé aux femmes. Fermez la porte.

Mais il ne referma pas la porte. Il était figé tandis que ses yeux parcouraient les femmes assises en une sorte de cercle dans la salle. Des femmes muettes, portant toutes un foulard sur la tête, pauvrement vêtues, et qui avaient toutes livrer leurs bras à des tubes reliés à des solutions et des produits chimiques contenus dans des sacs de plastique, suspendus à des supports métalliques. Des femmes assises, muettes et absentes. Elles ne le remarquèrent pas tout comme elles ne firent pas attention à ce que lui avait dit l'infirmière.

Traduction de Djamel Si-Larbi

Ibrahim
Abdel-Méguid

Originaire d'Alexandrie, Ibrahim Abdel-Méguid a obtenu en 1973 un diplôme de philosophie. Il travaille dans le secteur de la culture depuis 1974. Il a écrit entre autres romans Al-Massafate (Les Distances, 1982), Al-Sayad wal yamam (Le Chasseur et les colombes, 1985), ainsi que 4 recueils de nouvelles, dont Al-Chagara wal assafir (L'Arbre et les oiseaux, 1985) et Ighlaq al-nawafez (Fermeture des fenêtres, 1992). L'Université américaine du Caire (AUC) lui a rendu hommage deux fois en lui décernant le prix Naguib Mahfouz en 1996 pour son roman Al-Balda al-okhra (L'Autre pays). L'AUC a également traduit en janvier 2000 son œuvre La Ahad yanam fil Iskandariya (Personne ne dort à Alexandrie).

Cette dernière a été traduite en français en 2001 par Desclée de Brouer (T. de Soheir Fahmi), de même que L'Autre pays (1994) par Actes Sud (T. de Catherine Tissier Thomas). Ses romans les plus récents sont Toyour al-anbar (Les Oiseaux d'ambre, 2000), en cours de traduction par l'Université américaine, et Borg al-azraa (Le Signe de la Vierge, 2003).

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631