| Le gouvernement
iraqien transitoire qui a pris le pouvoir fin juin dernier
se tourne vers le monde arabe à la recherche de soutien,
voire de réinsertion. La principale problématique reste
la suivante : l'Iraq est aux yeux de l'opinion arabe,
mais aussi aux yeux de nombreux officiels, un pays occupé.
Ce gouvernement est souvent qualifié d'agent des Etats-Unis.
Difficile donc de le reconnaître véritablement. Mais il
est en même
temps impossible pour les pays arabes, qui sont dans leur
plus grande majorité des alliés de Washington, d'ignorer
la situation véritable dans ce pays. Ne doivent-ils pas
trouver une nouvelle approche pour chercher de sortir
l'Iraq de l'occupation et du cercle de violence qui le
mine et qui pourrait les toucher eux aussi ? C'est
sans doute dans ce contexte que s'est tenue au Caire la
réunion des pays voisins de l'Iraq en présence notamment
du premier ministre iraqien Iyad Allaoui. La conférence
a été suivie d'une tournée du premier ministre iraqien
dans d'autres pays de la région, dont la Syrie, le Liban
et des pays du Golfe, notamment le Koweït, ce pays dont
l'invasion en 1990 par l'Iraq de Saddam Hussein a été
à l'origine d'un ouragan qui n'a jamais pu être apaisé.
Pour le gouvernement
d'Allaoui, il s'agissait d'obtenir deux choses essentielles :
tout d'abord reconnaissance et crédibilité de manière
à briser l'isolement où il se trouve. Et ensuite une assistance
militaire pour pouvoir contrôler les frontières et les
fermer aux éléments armés qui cherchent à déstabiliser
le pays, selon ses dirigeants.
Selon Abdel-Ghaffar
Chokr, directeur du centre d'études arabo-africaines,
ce deuxième aspect reste le plus important pour Iyad Allaoui
et son gouvernement, puisqu'il conditionne bien d'autres
aspects y compris cette reconnaissance. Les pays arabes
hésiteraient à jeter leurs poids dans la balance si l'Iraq
reste meurtri et en proie à des conflits internes, d'autant
plus que
la nature de la résistance reste peu claire. S'agit-il
vraiment d'éléments infiltrés ? Si c'est oui, quel
poids représentent-ils par rapport à d'autres opposants
à l'occupation ? Et si les Arabes contribuaient à
la sécurité du pays, seraient-ils accusés de protéger
l'occupation américaine et de servir de boucliers aux
GI'S ? Pour Chokr, les pays arabes ont dit « oui »
aux demandes d'Allaoui, notamment en ce qui concerne le
contrôle des frontières. « Des promesses, mais il
faut reconnaître qu'il s'agit d'une tâche difficile. Les
frontières entre l'Iraq et certains pays sont très longues
et difficiles à contrôler, comme c'est le cas avec la
Syrie et l'Iran », ajoute Chokr. Le politologue souligne
d'ailleurs que l'Iran, même s'il a été représenté lors
de la réunion, doit être exclu de ce système. « Bagdad
ne veut guère d'une ingérence iranienne étant donné la
situation des chiites en Iraq. Ils représentent 60 %
de la population et une présence militaire iranienne les
rendraient maîtres du pays, de quoi attiser les risques
d'une guerre civile ». Un autre voisin important
mais inopportun est la Turquie. Celle-ci a des problèmes
avec les Kurdes au nord de l'Iraq. Bagdad ne voudrait
guère d'une contribution turque qui mènerait sans doute
à une scission des zones kurdes. De toute façon, le gouvernement
iraqien avait refusé toute aide des pays qui ont des intérêts
vitaux en Iraq ou voudraient y procéder à des règlements
de compte. |
Bagdad
compte donc sur les pays arabes avant tout et il l'a fait
savoir lors de la réunion du Caire. Le ministre iraqien
des Affaires étrangères, Hoshyar Zebari, a réclamé « une
coopération effective et pas seulement dans les mots »
de la part de ces pays pour empêcher les infiltrations
de combattants à travers leurs frontières. Il a même noté
que les pays frontaliers avaient intérêt à « établir
des règles de bon voisinage, d'autant plus que nous veillons
aux intérêts des voisins
et à ne pas menacer leur sécurité nationale ». En
clair, une étanchéité réciproque des frontières pourrait
peut-être éviter que des groupes terroristes présents
en Iraq n'étendent davantage leur champ d'action. Les
participants à la réunion ont souligné pour leur part
la « nécessité de liquider les groupes armés terroristes
opérant en Iraq et dans la région, qui constituent un
grand danger pour ce pays et ses voisins ». Mais
cette approbation n'a pas pris une forme très ferme ou
très concrète. Le nouveau régime de Bagdad n'a obtenu
qu'un vague engagement de ses voisins de fermer leurs
frontières aux éléments armés qui cherchent à le déstabiliser.
Mais le processus
politique ne pourra pas aller de l'avant en Iraq si « la
sécurité ne se matérialise pas », estime Abdel-Wahab
Al-Qassab, qui dirige le Centre Azzaman d'études stratégiques
à Bagdad. « L'essentiel c'est la sécurité, mais aussi
de pouvoir empêcher les puissances de la région de s'ingérer
dans la politique iraqienne », relève-t-il, exprimant
les vues iraqiennes sur la question.
Les pays
arabes ont-ils cependant les moyens de soutenir l'Iraq ?
Certains se sont trouvés embarrassés, même si leurs intérêts
leurs dictent de ce faire. « Les pas arabes sont
hésitants face à un rôle en Iraq en raison de la présence
des forces d'occupation américaines et des conflits internes »,
relève Chokr. L'exemple de l'Egypte est probant avec l'épisode
de l'enlèvement d'un diplomate égyptien en Iraq en réponse
à la disposition dont Le Caire a fait preuve d'aider le
nouveau régime (lire article page 5). Une situation complexe
qui explique cette réponse évasive et vague des pays arabes.
L'envoi de
troupes arabes en Iraq reste plus difficile encore. Tous
les pays arabes à quelques exceptions près ont dit non.
La Jordanie, Bahreïn et le Yémen ont, dans un premier
temps, dit oui. Une attitude qui fait dire au chef de
la diplomatie iraqienne que « si les pays arabes
demandent le retrait des troupes américaines, l'Iraq n'y
verrait pas d'inconvénient, à condition que les Arabes
envoient, eux, des forces à leur place ». Mais il
a tout de suite reconnu qu'aucun pays arabe « ne
saurait maîtriser les conflits en Iraq. Quel rôle alors
pour ces troupes arabes ? « Juste une valeur
symbolique pour confirmer les objectifs du gouvernement
iraqien », estime Chokr qui va jusqu'à affirmer que
« les fores arabes n'auraient aucun rôle véritable
à jouer. Elles seraient mises sous le commandement des
forces américaines. Aucun gouvernement ne doit y être
impliqué ». D'ailleurs, cela ne fera que soulever
encore plus la résistance iraqienne.
Mohamad Saïd
Idriss, chercheur au Centre d'Etudes Politiques et Stratégiques
(CEPS) d'Al-Ahram, va dans le même sens. Un rôle arabe
est conditionné par un objectif déterminé, « le retour
de la stabilité et de la démocratie en Iraq ». Or,
le choix, selon lui, ne se pose pas encore. Seule option :
« Soutenir le point de vue américain et combattre
le terrorisme dans ce pays, puisque la résistance est
qualifiée de terroriste, et soutenir un gouvernement inféodé
à l'occupation. C'est soutenir le fait accompli américano-anglais ».
Immobilisme
arabe
Une fois
de plus les pays arabes se trouvent dans une situation
difficile où ils manifestent une incapacité d'agir. Les
observateurs rappellent ainsi les sommets houleux qui
ont précédé l'invasion américaine de l'Iraq et où aucune
solution n'a été trouvée. Aujourd'hui, il y a une incapacité
également de trancher le nœud gordien : pas d'aide
à l'occupation américaine, pas d'assistance à un régime
jugé inféodé aux Etats-Unis. Mais comment faire pour y
mettre fin ? Ainsi, l'Egypte comme le dit Chokr n'a
qu'un bureau d'intérêts en Iraq, à l'exemple de la plupart
des pays arabes et souligne qu'elle ne nommera un ambassadeur
que lorsqu'un gouvernement soutenu par le peuple verra
le jour.
Du côté des
analystes iraqiens, on estime que certains pays arabes
et l'Iran ont intérêt à utiliser l'Iraq comme élément
de leur politique étrangère et à ouvrir leurs frontières
aux combattants hostiles au pouvoir iraqie, Pour la Syrie
et l'Iran, cela leur permet de détourner sans fin les
regards Etats-Unis, qui seront ainsi toujours occupés
par le dossier iraqien. Ils peuvent aussi faire la preuve
de leur influence sur l'Iraq, de leur capacité à « rendre
service aux Américains », en contenant plus ou moins
les « terroristes » dans leurs frontières. La
Jordanie, l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis
ont intérêt à soutenir en Iraq les sunnites les plus radicaux,
pour barrer la route à l'influence de l'Iran chiite et
contester « l'exclusivité du pouvoir des chiites
dans un Iraq pacifié », selon ces analystes.
Par crainte
de commettre de plus graves erreurs et de soutenir l'occupant,
sans présenter d'alternative, les pays arabes font preuve
d'immobilisme. Le choix qui leur reste est, selon Mohamad
Saïd Idriss, de « soutenir la revendication iraqienne
de départ des forces d'occupation qui seraient remplacées
par des troupes arabes sous la bannière de l'Onu pour
superviser la tenue d'élection et désigner un gouvernement
librement élu ».
Un processus
qui va dans le sens des revendications de l'Union Européenne
(UE) pour un plus grand rôle de l'Onu. L'UE, représentée
par Javier Solana, a d'ailleurs fait savoir qu'elle était
prête à participer à la reconstruction des systèmes de
sécurité, judiciaires et administratifs. Les Nations-Unies
ont été invitées à jouer un rôle grandissant afin d'accompagner
le processus de stabilisation du pays. Cette sixième rencontre
des pays voisins de l'Iraq est la première depuis que
la coalition a transféré la souveraineté au gouvernement
intérimaire. Une réunion des ministres des Affaires étrangères
de la « troïka arabe » chargée de la question
iraqienne se tiendra le 29 juillet à Tunis, a annoncé
jeudi le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa.
« Les
chefs de la diplomatie de la troïka arabe (Tunisie, Algérie
et Bahreïn) se réuniront ce jeudi à Tunis avec la participation
de leur homologue iraqien, Hoshyar Zebari, pour examiner
la situation en Iraq », a déclaré M. Moussa en indiquant
qu'il participerait à la réunion. M. Allaoui a indiqué
avoir demandé à la Ligue arabe d'« appuyer l'Iraq
dans sa requête pour l'envoi de troupes arabes et islamiques
en Iraq ». M. Moussa a affirmé que la demande de
M. Allaoui serait discutée pendant la réunion de la troïka.
Lors de leur
dernier sommet à Tunis, fin mai, les pays arabes avaient
refusé d'envoyer des troupes en Iraq sous la supervision
de la coalition dirigée par les Etats-Unis. Le gouvernement
intérimaire iraqien a indiqué de son côté que s'il voulait
bien de troupes arabes sur son territoire, il refusait
d'accueillir des soldats de ses voisins (Iran, Syrie,
Arabie saoudite, Jordanie, Koweït).
La mission
d'un contingent arabe en Iraq serait limitée à la protection
des installations de l'Onu, qui ont été la cible de plusieurs
attentats.
En attendant,
et avec les résultats flous de la réunion du Caire, l'incertitude
reste de mise. L'Iraq est toujours isolé comme il l'a
été depuis 1990 ; les pays arabes sont toujours dans
une sorte de valse hésitation. |