Je
viens de recevoir par la poste cette semaine deux commentaires
de deux amis pour lesquels j'ai beaucoup d'estime : le
frère Ahmad Kadhaf Al-Dam, le coordinateur des relations égypto-libyennes,
et Mounir Fakhri Abdel-Nour, chef de l'opposition à l'Assemblée
du peuple. Ces deux personnes ont commenté des articles que
j'ai publiés. Comme ces commentaires me semblent d'une grande
importance, j'aimerais en débattre.
Khadaf Al-Dam
commente ma manière d'écrire qu'il juge trop sarcastique en
parlant du « frère » Moammar Kadhafi. En effet,
j'avais émis des critiques quant à l'attitude de Kadhafi pour
son renoncement aux Armes de Destruction Massive (ADM) et
ce, sans aucune allusion à l'arsenal d'ADM d'Israël. Il est
même allé plus loin en conseillant la Syrie de renoncer, elle
aussi, à ses armes comme le revendiquent les Etats-Unis et
Israël.
Si je badinais
en surnommant Kadhafi « frère », comme il aime à
être nommé, le coordinateur des relations égypto-libyennes
ne se devait pas d'en faire un drame. Le coordinateur a insisté
sur le fait que Kadhafi préfère cette appellation à celle
par exemple de « votre excellence M. le président ».
Il m'a de même expliqué que le président Libyen a déclenché
une révolution populaire dont l'objectif était l'égalité entre
les différentes couches sociales. Je n'ai sans doute pas besoin
de faire remarquer au frère Kadhaf Al-Dam qu'en Egypte nous
avons été les premiers à utiliser cette expression au lendemain
de la Révolution de Juillet pour exprimer cette même égalité.
Toutefois, il m'est difficile de considérer Kadhafi comme
un frère, alors qu'il ressasse les propos des Etats-Unis et
d'Israël et s'en va même octroyer des conseils à la Syrie
pour qu'elle renonce à ses armes. Par ailleurs, je sais que
Kadhafi répète actuellement que la Libye est un pays africain
et non arabe. Pourtant, il est arabe jusqu'à la moelle. Lors
de sa rencontre en Egypte avec des intellectuels il y a quelques
années, je me souviens de sa manière provocatrice d'affirmer
que la Libye tournerait le dos aux Arabes et qu'elle se considérait
dorénavant un pays africain et non arabe. Il avait réussi
en effet à choquer son assistance qui a débattu et argumenté
sur l'arabité de son pays. Malgré ce débat et cette provocation,
Kadhafi désirait en fait que les Arabes défendent l'arabité
de son pays parce qu'il avait été blessé à cause de l'attitude
passive des Arabes au moment de l'embargo imposé par les Etats-Unis
contre son pays. Le seul à l'avoir soutenu selon ses dires
était le leader africain Nelson Mandela qui est intervenu
en personne auprès du président des Etats-Unis pour défendre
la Libye contre l'embargo injuste.
J'avais bien
compris que Kadhafi voulait nous inciter à prendre position
et j'ai voulu agir de même. Surtout que le président libyen
était un vrai frère à l'époque. En le saluant à la fin de
la rencontre, je lui demandai la date de sa prochaine visite
pour Israël. Il n'avait jamais été question de cela, mais
je voulais le provoquer pour qu'il révèle la vérité. Il a
rétorqué alors de manière impulsive qu'il ne se rendrait jamais
en Israël. Et moi de continuer sur le même ton : N'êtes-vous
pas africain et non pas arabe. Il n'y a pas de conflit politique
entre les Africains et Israël, pourquoi alors refusez-vous
d'y aller ?
Et lui d'insister :
Non, je n'irai pas en Israël.
Et moi de poursuivre :
Vous êtes donc toujours arabe, vous n'avez pas changé.
Le frère Kadhafi
sourit calmement en réalisant qu'il était tombé dans le piège
que je lui avais tendu.
Ceci
pour expliquer en quelques mots, cher ami Kadhaf Al-Dam, l'essence
de ce frère le colonel Kadhafi, comme je l'ai connu et dont
les dernières positions m'ont fait mal comme pour beaucoup
d'autres.
Vous dites dans
votre commentaire que le leader libyen a sauvé par cette nouvelle
position la vie de millions de citoyens. Parce que la Libye
était un objectif pour les Américains bien avant l'Iraq. Cette
manière d'argumenter est peut-être logique, mais permettez-moi
de ne pas partager la même opinion. Dans la vie politique,
deux écoles existent. La première admet le fait accompli pour
sauver la vie de millions de personnes et l'autre essaye de
se battre pour changer la situation si elle n'est pas dans
l'intérêt des citoyens.
Il existe dans notre monde arabe beaucoup d'adeptes de la
première école. Ceux qui prétendent la sagesse pour « sauver
les millions de citoyens » approuvent le fait accompli.
Kadhafi lui-même attaquait ces personnes et il continue à
le faire. Le récent sommet de Tunis en est l'exemple le plus
éloquent. D'autant qu'il se considérait comme l'un des adeptes
de la deuxième école qui revendique la résistance et non la
résignation. Mais apparemment, il a dévié récemment vers la
première école sous prétexte que la Libye est visée. Nous
sommes tous visés, cher ami, l'Arabie saoudite, l'Egypte la
Palestine, le Soudan, la Syrie et dans un futur proche le
reste des pays arabes. Ceci veut-il dire que nous sommes obligés
de baisser les bras devant les Etats-Unis et obéir à tout
ce qu'ils nous demandent ? Vous pouvez donc continuer
à le surnommer « frère » dans votre République libyenne,
qu'elle soit africaine ou arabe. Quant à nous, nous attendons
de revoir le Kadhafi que nous avons connu pour qu'il soit
digne d'être surnommé « frère ».
Le deuxième commentaire
m'est parvenu de l'ami Mounir Fakhri Abdel-Nour, chef de l'opposition
à l'Assemblée du peuple. C'était à propos de mon article sur
le nouveau gouvernement où je démontrais que certains reprochaient
à ses membres d'être des technocrates sans expérience politique.
J'avais dit dans
l'article que la fonction du président du Conseil des ministres
en Egypte n'avait pas les prérogatives pour penser la politique
du pays et que c'était du ressort du président de la République
en personne. J'avais dit également que cette situation prévalait
même avant la Révolution et l'adoption du système républicain.
L'ami Mounir
Abdel-Nour estime, quant à lui, que le régime politique d'avant
la Révolution accordait le droit des prises de grandes décisions
politiques au premier ministre, donc à l'autorité exécutive
et non au roi. Ainsi, d'après lui, le roi Farouq en décidant
de la guerre de Palestine, le faisait en sa qualité de commandant
suprême des forces armées et non en tant que roi.
Mais alors une
question s'impose : qui est celui qui prend les décisions
dans le système ministériel et qui exécute ? Le premier
ministre prend-il ses ordres du commandant suprême des forces
armées ou le contraire ? Est-il plausible que le commandant
suprême des forces armées prenne la décision et engage le
premier ministre à l'exécuter ou vice-versa ?
Abdel-Nour m'a
fait remarquer que le roi tenait la position du commandant
suprême des forces armées, mais je pense toutefois qu'une
décision aussi délicate que la guerre ne tenait pas son importance
du fait qu'elle ait été prise par le commandant suprême des
Forces armées uniquement, mais également parce que le roi
en personne tenait ce commandement. Abdel-Nour avance l'exemple
de la séance du Parlement durant laquelle cette décision a
été débattue. Mais je pense que le premier ministre, en défendant
la décision de la guerre devant le Parlement, le faisait parce
que c'était le roi en personne qui l'avait prise et ce, alors
qu'Ismaïl Sedqi, premier ministre de l'époque, la refusait
catégoriquement et que Fouad Serragueddine émettait des réserves
contre d'éventuels conflits armés avec les sionistes. Le premier
ministre défendait en fait une décision prise par le roi et
non pas par le commandant suprême. Si ce dernier n'était pas
en même temps le roi du pays, la décision n'aurait pas eu
le même impact et aurait peut-être suscité plus d'objections
de l'opposition. Mais Abdel-Nour a raison sur le fait que
le commandant suprême des forces armées avait pris cette décision
en vertu du fait qu'il était aussi le roi du pays.