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Ce prix
prestigieux, acquis de haute lutte, consacre sa réussite
qu'elle doit d'abord à un goût bien connu
de l'ordre et de la justice. « Ecrire pour moi,
c'est restaurer l'ordre dans le désordre. Tout
être doit accomplir son devoir selon ce que lui
dicte sa conscience », dit-elle. Dès ses
débuts de nouvelliste à la revue Sabah Al-Kheir,
en 1971, après l'obtention d'une licence ès
lettres anglaises, elle met en cause l'ordre social où
la femme n'est pas traitée à pied d'égalité
avec l'homme. Elle privilégie un regard critique
des comportements masculins et des relations entre hommes
et femmes inscrites dans un paradoxe insurmontable, poussant
celles-ci dans des retranchements étouffants. Avec
une précision de bon aloi et nul esprit vindicatif,
elle s'attaque au complexe de Shahrayar qui enferme les
hommes dans une attitude de despotes. Shahrayar, personnage
mythique de la littérature arabe, déflorait
les pucelles qu'il épousait la veille, pour les
décapiter le lendemain. Ravalée ainsi au
rang d'objet de plaisir, la femme est étrangère
à l'homme en dehors de ce statut. Dans son premier
roman, Wala nazal asdéqaa lil abad (Que nous restions
amis à l'éternité), Iqbal explore
les difficultés que rencontre une jeune femme intellectuelle
et ambitieuse dans une société virile qui
ne voit en elle qu'une belle chose, faite pour le plaisir
des yeux. Cependant, les critiques raillent ce roman écrit
par Iqbal sans scrupules sur la langue, la qualifiant
de « romancière qui a fait rire Sibawayh
(Ndlr : le grand linguiste arabe) ». Le fameux critique,
le Dr Abdel-Moneim Téleima, apprécie, tout
de même, l'audace de son style, et fait l'éloge
de son roman dans un programme à la radio, lui
prédisant un destin d'exception. Pour faire un
travail bien pesé, Abdallah Al-Toukhi, rédacteur
à Sabah Al-Kheir, lui conseille de maîtriser
la langue arabe et l'inscrit à la section de ce
nom à la faculté des lettres de l'Université
du Caire. Planchant sur la littérature et la philosophie
arabo-musulmane, elle ne renonce pas à sa cible
: faire ressortir le complexe de Shahrayar inhérent
à la conduite des hommes, à travers les
actes des personnages de son œuvre. « L'écrivain
ne peut rien faire sans cible. La cible ou objectif est
verbe, et le verbe est action. La conscience de la cible
est la source d'énergie essentielle pour triompher
des difficultés et des aversions », argumente-t-elle.
Son second roman, Temsah al-bohayra (Crocodile de la rivière),
révèle les mille astuces qu'emploie un simple
secrétaire au service d'un homme d'affaires riche,
pour séduire sa fille. Et à la mort de ce
notable, il courtise son épouse pour hériter
de sa fortune et son prestige social. Révoltée,
la fille du notable le tue, dans un style s'apparentant
à celui de Hamlet. Iqbal reprend le thème
de l'exploitation et de la discrimination de la femme
par l'homme, à nouveau, dans son roman, Al-Fagr
li awel marra (L'Aube pour la première fois). Un
intellectuel communiste y use des charmes d'une infirmière
sans lui payer ses soins. Le frère de cette dernière,
conscient de sa débauche, essaye en vain de la
faire chanter pour lui extorquer de l'argent, puis finit
par l'assassiner. Ignorant sa conduite immorale, une jeune
femme cultivée, amoureuse de cet intellectuel de
gauche, lui tend la main pour l'extraire à la confusion
où il se noie. A travers ce héros, Iqbal
fustige l'ambivalence éthique des communistes tant
voués à glorifier l'utopie totalitaire sans
pouvoir matérialiser ses idéaux en réalité.
Cet homme de gauche initie l'infirmière au droit
au plaisir sans lui procurer l'arme nécessaire
à défendre sa liberté sexuelle. Par
ces portraits d'hommes, ces intrigues, Iqbal entraîne
ses lecteurs dans un monde écartelé entre
passion et intérêts, utopie et décadence,
agitation et violence, où la femme des couches
sociales inférieures ou moyennes, est tantôt
victime, tantôt affranchie et désabusée.
L'aspect macabre des situations n'est jamais surexploité,
juste le nécessaire pour donner une crédibilité
aux sentiments et réactions des personnages. Sentiments
de vivants.
Cependant, Iqbal est controversée par des femmes
assagies, dont la capacité à s'enthousiasmer
pour changer de destinée, s'ouvrir au monde et
prendre ses responsabilités s'est émoussée.
Elle attise, de même, la colère des hommes,
dont elle fait voler en éclats le monde bien étanche,
interdit à l'intrusion des femmes, pour préserver
pouvoirs et privilèges. Elle pense que le véritable
ennemi de la femme n'est pas l'homme mais l'ignorance
et la régression de la pensée libérale.
« Quoi de plus frustrant que l'imposition du voile,
appartenant à une époque révolue,
à la femme pour l'exiler de l'espace social, réduire
ses droits et la contraindre à vivre dans l'ombre
de l'homme ? », s'indigne Iqbal. Et ce après
tant d'évolutions et de luttes pour émanciper
la femme, commencées au début du XIXe siècle
par Réfaa Al-Tahtawi, promoteur de la pensée
arabe contemporaine, relayé par l'avocat Qassem
Amine, et enfin par l'écrivain Malak Hefni Nassef,
qui a établi le courant de pensée féminine
dans la littérature arabe moderne. Forte de ces
repères historiques et de leurs pensées
progressistes, Iqbal rend caduques les idées réductrices
des chantres du port du hijab, en offrant une fine et
éclairante perception de l'islam dans son livre,
Al-Maraa al-mosléma fi séraa al-tarbouch
wal qobbaa (La Femme musulmane dans le conflit entre tarbouch
et chapeau ). « L'islam est une révolution
éthique et civilisationnelle, venue réformer
les fondements obscurantistes d'un ordre social archaïque,
au XIVe siècle. Cependant, l'enfermer dans ce contexte
historique, c'est frapper l'islam de sécularisation,
sabordant le plan de Dieu pour les hommes et la portée
universelle de son message valable pour tous les temps
», souligne Iqbal dans le livre. Citant le grand
penseur islamiste, Gamaleddine Al-Afghani, elle ajoute
: « La voie de l'Ijtihad en islam n'est jamais fermée
ou exclusive à des érudits ou des époques.
Il est toujours possible de puiser dans le Coran et les
hadiths (discours du prophète) des textes explicatifs,
adaptés aux besoins du présent, et orientant
l'avenir ». D'après Iqbal, le prophète
Mohamad serait présent à notre époque,
où la femme astronaute explore l'espace, la femme
officier de marine, juge ou même mécanicienne
s'active dans son domaine du travail, à l'instar
des hommes, il aurait toléré son habit moderne,
supprimant le voile. Et ce, à la surprise des monaqqabat,
« femmes camisolées, traversant l'espace
social comme des fulgurances insignifiantes », selon
l'expression d'Iqbal. La connaissance de son histoire
est une urgence pour la femme, surtout, lorsque les oulémas
de la régression s'emploient à effacer ses
traces de la longue histoire de son pays.
Cette fibre révolutionnaire au naturel chez Iqbal
concourt au rôle qu'elle tient à la tête
de la rédaction de la plus prestigieuse revue féminine
arabe, Hawa. De prisonnière des questions de mariage,
de divorce et des problèmes domestiques, Iqbal
la transforme en fenêtre sur le monde et les autres
cultures. Avec son équipe, elle force la note parlant
du kholea (divorce des femmes), du phénomène
menaçant du mariage orfi, du tribunal de la famille,
de l'attribution de la nationalité de la mère
à l'enfant d'une Egyptienne mariée à
un étranger, etc. Les résonances de leurs
écrits parviennent aux hautes sphères politiques
et inspirent les législateurs dans la promulgation
des lois sur ces questions.
Fidèle au principe républicain qui garantit
l'égalité des droits et des chances aux
hommes et aux femmes, Iqbal explore les conditions présentes
pour permettre à celles-ci l'exercice d'un partenariat
politique adéquat. « Les femmes doivent occuper
25 % des sièges du Sénat et du Parlement
et être présentes dans la même proportion
sur les listes des candidats des différents partis
», suggère-t-elle. Et d'ajouter : «
La femme doit prendre sa place dans l'Histoire non pas
en tant que femme, mais combattante pour l'intérêt
de sa nation. La base de la nation, c'est le peuple. Et
celui-ci est constitué d'hommes et de femmes ».
Elle rappelle que l'Egyptienne a gouverné son pays
dans l'Antiquité, et a joué un rôle
de premier ordre dans la lutte pour sa libération
de l'occupant britannique. Cependant, Iqbal n'ambitionne
aucun pouvoir, car elle n'appartient à aucun régime,
si ce n'est le régime de la liberté. Elle
veut juste continuer à écrire des romans
et dans la presse, comme ses pairs, romanciers et dramaturges,
Ossama Anouar Okacha, Mohamed Salmawy, Mahfouz Abdel-Rahmane,
etc. Après avoir acquis notoriété
en littérature et sans abandonner les délices
de l'écriture romanesque, ceux-ci trouvent satisfaction
à rédiger un article concis mais profond,
politique et autre, prenant le parti de murmurer lorsque
le monde tempête, rire quand le contexte pleure,
rêver car c'est là où se crée
le monde, dans un style parfois onirique, parfois déclaratif
et frontal.
Confiante en elle-même, Iqbal sait renaître
à travers batailles et déceptions, débordante
de douceur et de tous les excès, menant de front
son œuvre et la gestion de sa revue, toujours fidèle
à son unique compagnon de vie, son mari. Son parcours
n'est pas un mirage, mais une honorable lutte pour un
monde juste envers la femme.
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