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Tendances . Les villages de Haute-Egypte se mettent de plus en plus à la parabole, et les villageois, souvent marginalisés et privés d'activités, découvrent avec délices les programmes des chaînes satellites. Leurs vies ayant été bouleversées. Reportage dans un hameau de Béni-Souef.

Les parabolés du saïd

C'est à Tansa Al-Malak, dans le gouvernorat de Béni-Souef, qu'habite Amr Sayed. Un village tranquille où les gens n'ont d'autres activités que la culture de leur terre. Malgré la précarité de ses ressources, Amr, paysan, a tenu à s'offrir une parabole. Sur la terrasse de sa modeste maison, il a fixé sa grande antenne parabolique de 180 cm de diamètre. Il est 9h du matin et il n'a pas encore quitté son domicile. Habituellement, c'est après la prière de l'aube qu'il se dirige vers son petit lopin de terre. Mais depuis un mois, il a modifié ses habitudes, car cette nouvelle trouvaille a bouleversé son train de vie quotidien. Et il ne le regrette pas, même si cela lui a coûté cher puisqu'il a dû débourser 1 700 L.E. pour avoir le plaisir de découvrir les différentes chaînes satellites. Le temps passe et Amr ne semble pas s'en soucier. Il est encore en face de sa télévision en train de zapper. D'Al-Jazeera à Arabia et LBC, il tente de s'informer sur le remaniement ministériel. « Les chaînes nationales ne sont que le porte-parole du gouvernement. On n'est informé que du strict minimum, ce qui n'est pas le cas des autres chaînes satellites. A présent, je suis mieux renseigné sur ce qui se passe en Iraq et en Palestine et les informations sont plus crédibles », explique-t-il tout en ajoutant que depuis qu'il est parabolé, il est au courant de tout ce qui se passe dans le monde d'autant plus que dans son village, les gens sont privés de journaux, car ceux-ci ne sont distribués que dans les provinces les plus proches du gouvernorat. En fait, Amr n'avait aucune intention de faire une aussi grosse dépense pour s'offrir cette parabole. C'est son voisin rentré d'Arabie saoudite qui a apporté dans ses bagages une antenne parabolique. Il l'a invité à plusieurs reprises à regarder des films et des émissions plus attrayantes que les programmes de la télévision égyptienne. C'est ainsi qu'Amr s'est décidé à acheter une parabole. « C'est tellement nouveau pour moi. Je reste des heures à regarder les images qui défilent devant mes yeux et ne me rends pas compte de l'heure qui passe. Il va falloir que je m'organise. Ma seule source de revenus, c'est mon petit lopin de terre. Je dois en prendre soin pour ne pas avoir à le vendre un jour ou faire faillite ». Il confie avoir embauché un paysan dans le besoin pour faire les travaux des champs à sa place. En fait, dans ce village de 8 000 habitants, Amr n'est pas le seul à profiter des chaînes satellites. Il suffit de lever les yeux pour être surpris du nombre d'antennes paraboliques. Environ, une centaine de dimensions différentes orne les toits des maisons. Et même les magasins d'installation et de vente d'antennes sont en grand nombre. On compte au moins une quarantaine à Béni-Souef et les prix sont plutôt avantageux par rapport aux grandes villes. Selon le Dr Nadia Radwane, sociologue, les antennes paraboliques ont fait leur entrée en Egypte au milieu des années 1990. Au début, seuls les gens aisés dans les grandes villes et provinces pouvaient se l'offrir mais ces cinq dernières années, la parabole a fait son apparition dans les campagnes du Saïd et a transformé la vie des habitants. « Comment peut-on demander à une couche sociale marginalisée d'améliorer ses connaissances, si on ne lui donne pas la chance de le faire. Des gens qui ne pensaient qu'à cultiver leurs terres et rentrer chez eux pour dormir après un aussi dur labeur ont vu leur vie transformée grâce à cette antenne parabolique. A présent, ils ne sont plus coupés du reste du monde », explique-t-elle, tout en ajoutant que le satellite a tout de même eu une influence négative sur les mœurs et traditions des villageois qui ont appris à veiller tard et parfois à négliger les travaux des champs. Autrefois, les hommes avaient l'habitude de se rencontrer après la prière du crépuscule pour discuter de leurs problèmes ou rendre visite à leurs proches comme affermissement du lien de parenté. Aujourd'hui, ils préfèrent être cloîtrés chez eux à regarder la télé.


A chacun son tour

Or, si Amr a pu se payer une antenne parabolique, d'autres villageois aux conditions encore plus modestes se sont entendus pour verser une somme de 50 L.E. à titre d'avance et 10 L.E. d'abonnement mensuel afin de raccorder les câbles d'une antenne appartenant à un voisin pour découvrir ces chaînes cryptées. « Ici, dans le Saïd, nous recevons uniquement trois chaînes nationales : la une, la deux et celle du Saïd, devenues peu attrayantes et monotones. La télévision est notre seul moyen de distraction après une longue journée de labeur : rien de tel qu'une tasse de thé et un beau feuilleton à regarder pour nous faire oublier notre misère », confie Gouda Bakr, habitant à Ezbet (bourg) Al-Baatra tout en ajoutant qu'il n'y a rien à craindre pour leurs enfants car ils ne captent pas les chaînes européennes « qui risquent de porter préjudice à nos mœurs », dit-il. Chaque week-end, cet homme fait sortir son téléviseur dans sa cour qui lui sert d'écurie pour profiter de la fraîcheur et invite ses amis à regarder un film ou des comédies musicales. « Isolés des femmes, nous pouvons donner libre cours à nos commentaires surtout quand la belle Elissa apparaît à l'écran et nous ensorcelle », dit-il en esquissant un sourire malicieux. Depuis qu'il a installé la parabole, Gouda ne traîne plus dans les cafés.

En fait, c'est là où il se retrouvait avec ses amis pour regarder les chaînes satellites, devenues, depuis, une source de revenus pour tous les cafés du coin. Autrement dit, le monopole de la diffusion des matchs a poussé les cafés à recourir au piratage pour attirer les clients et réaliser des gains. Actuellement, ce sont les jeunes qui envahissent les cafés au lieu des rues. Ils viennent regarder ensemble un match de football ou suivre l'actualité du jour tout en sirotant un thé. « Nous nous retrouvons chaque jour au même endroit pour suivre soit les informations, soit un bon film de Héneidi sur ART ou un match de foot sur la chaîne Nile Sport. Avant, nous avions juste la possibilité de voir jouer nos équipes. Aujourd'hui, nous pouvons voir comment évoluent les grands clubs de foot ou suivre la Coupe d'Europe. Et tout cela pour la modeste somme d'une livre égyptienne », explique Ahmad Eid, un jeune diplômé qui, depuis, rêve de se marier avec une femme jolie et bien roulée comme Nancy Agram. Et d'ajouter : « Avant que la parabole ne fasse son entrée dans le village, j'avais en tête de me marier avec une femme du style de ma mère, ne pensant qu'à sa maison et ses enfants. A présent, je veux prendre une belle femme que j'aime », commente-t-il.

Et les femmes ne sont pas aussi exclues de ce passe-temps favori. Elles, qui sont le plus souvent cloîtrées dans leurs maisons, ont fini par organiser leurs journées suivant les horaires de leurs programmes favoris. Seada, femme au foyer, raconte sa rencontre avec la parabole. « J'ai passé la première semaine à apprendre à zapper sur les différentes chaînes au point que j'ai négligé certaines corvées quotidiennes et mon mari a failli me répudier », confie-t-elle. Aujourd'hui, Seada a trouvé la solution. Le jour où elle doit pétrir son pain, elle installe son petit téléviseur sur une table basse et invite sa voisine à lui tenir compagnie. Ensemble, elles préparent la pâte, la pétrissent et ne se rendent pas compte de l'heure qui passe puisqu'elles ont les yeux braqués sur la télévision. Deux autres voisines viendront se joindre à elles portant leurs légumes à éplucher. Elles ne tiennent pas à rater le film d'Ismaïl Yassine, diffusé sur ART et qui provoquera des éclats de rire. Pendant que l'une d'elles se lève pour imiter la belle Nancy Agram dans sa danse orientale pour mettre plus d'ambiance, une autre suggère à Seada de zapper sur la chaîne Iqraa pour voir si l'émission de cheikh Amr Khaled a commencé. « C'est notre émission favorite ; elle nous permd'approfondir nos connaissances en matière de religion, d'autant plus que nous sommes pour la plupart des ignorantes dans ce domaine », dit Nachwa Sélim. Une autre propose de zapper sur la chaîne libanaise LBC, car c'est l'heure où un chef cuisinier montre ses recettes aux spectateurs. « J'ai essayé de préparer le taboulé à la libanaise, mais mon mari n'a pas beaucoup apprécié préférant manger des feuilles de roquettes comme salade ». Cependant, l'arrivée de la fille de Seada, âgée de 6 ans, viendra rompre cette discussion. Karima saisit la télécommande, elle tient à tout prix à voir les dessins animés diffusés sur les chaînes SpaceToon et ART Teenz. Seada se met en colère et lui retire la télécommande de la main. « J'ai déjà assez avec ton père qui monopolise le téléviseur toute la soirée avec ses amis. Et voilà que toi aussi tu t'y mets. Sors dehors jouer et laisse-nous regarder en paix », lui dit-elle. Mais elle finira par céder car ses pleurs commencent à l'agacer. Fière d'avoir gagné la partie, Karima sort appeler ses copines qui l'attendaient dehors. En une seconde, la pièce se trouve envahie par de jeunes gamines.

Chahinaz Gheith

 

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