Ibrahim
Aslane
vient d’obtenir le prix d’Etat pour la littérature,
consécration tardive pour un écrivain de la
génération des années soixante, auteur
de Malek al-hazine, dont une traduction en français
vient de paraître chez Actes Sud sous le titre Kit-Kat
café. Nous publions cette semaine trois courtes nouvelles
extraites de son dernier recueil Hikayat min Fadlallah Osmane,
Récits de la rue Fadlallah Osmane. |
| Voyage |
| Dans
l'après-midi, un vieil homme termine de ranger le canapé
sur lequel il dort. Il lave les verres et ramasse les journaux
et les revues qu'il passe son temps à feuilleter, puis
les pose sur le bord de la table. Il est en marcel et sous-vêtements
; ses bras sont très maigres.
Il s'assit sur le canapé et met d'abord ses chaussettes,
sa chemise puis son costume. Avant de sortir il appuie sur
le bouton de la télévision, tire les volets
de la fenêtre, éteint la lumière et ferme
la porte derrière lui.
Il descend les escaliers et se retrouve dans la rue. Il marche
sans se presser jusqu'à la station de microbus. Il
en prend un en direction de la gare.
L'homme trouve un train qu'il prend.
Il avait acheté un ticket jusqu'au terminus et il était
assis à regarder les stations dans lesquelles s'arrêtait
ou ralentissait le train, et les passagers, et les vendeurs
ambulants qui le regardaient de la fenêtre.
Le train hésite quelque peu dans une station abandonnée.
Il s'empresse de descendre.
Il reste seul sur le trottoir, entre un petit bâtiment
en pierre et un vieux banc. Il suit le train du regard, qui
continue son voyage et devient une vague tache de plus en
plus transparente, qui disparaît.
Il descend prudemment du trottoir de la station et traverse
les rails ; il hume l'odeur du mazout dans les cailloux coincés
entre les rails. Il avance vers l'entrée du village,
cherchant du regard la grange à blé et le moulin
dont le sifflement discontinu habitait ses oreilles pendant
toute la période des vacances d'été.
Mais il n'y a plus rien. Les maisons de boue ont été
remplacées par des bâtisses en brique rouge dont
certaines sont encore en construction. Il voit des magasins
de chaussures, des ateliers de soudure, et des chemises de
nuit féminines de toutes les couleurs volant au vent
sur des cintres accrochés à un tuyau en face
d'un magasin avec plusieurs marches en pierre. Il y a un café
avec des chaises rembourrées de paille, vides. Seul
un homme en galabiya et chapeau y est installé.
Il se lève en disant tout bas :
— Al-Salamou alaykom, que la paix soit sur vous.
L'homme se lève et disparaît.
Il s'avance sur un long chemin poussiéreux comme s'il
coupait le village en deux. Il hume les odeurs anciennes,
rencontre par hasard une vache tirée par un garçon.
Il est à la recherche de la ruche, des haies de fleurs
sur le côté gauche du chemin et d'un long mastaba
oblique sur la droite et la pierre rose du moulin au croisement
du petit chemin qui mène à la grande maison
où son grand-père avait planté un palmier
dans la cour. Le vieux atteint la fin du village. Pas de trace
du grand lac et de ses fourrés verts où habitent
les oiseaux de l'eau. Il y a là-bas une colline avec
un grand mûrier entouré de tombes en pente dont
certaines sont recouvertes de chaux brillante dans la lumière
du soleil couchant. Le vieux ralentit, longuement, puis revient.
Il s'arrête devant le café et les chaises rembourrées
de paille, où personne n'est assis si ce n'est l'homme
à la galabiya:.
— « Al-Salamou alaykom ».
L'homme rassemble ses pieds sous la chaise.
Il demande en faisant signe de son bras vers le lieu tout
proche :
— Il n'y avait pas ici un moulin ?
— Ici ?
— Oui. Et la grange à blé ?
— Le moulin a toujours été derrière
la maison du maire, à l'est du village.
Un moment passe.
— Vous cherchez quelqu'un de particulier.
Le vieux ne répond pas.
Il traverse la voie du voyage et marche lentement sur la berge
d'un petit canal dont les eaux passent sous le pont en pente.
Il pisse appuyé sur le tronc d'un saule pleureur. Il
monte sur le trottoir de la station abandonnée vers
le petit bâtiment en pierre et s'installe sur le bord
du vieux banc. Un moment passe puis il s'allonge sur le côté
rassemblant ses genoux vers sa poitrine ; puis il y a des
mots, le sifflement de la vapeur et des champs, et puis il
y a une sieste. Une étoile fixe apparaît à
l'horizon brumeux, qui s'allume et s'éteint.
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Dialogue
Fin de journée.
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Un jeune
mari est assis au bord du lit. Il se voit dans le miroir terne
de l'armoire.
Un moment passe.
Une petite femme entre par la porte ouverte de la chambre. Elle
porte du linge propre qu'elle ramène de la terrasse.
Son regard rencontre le sien. Elle s'arrête.
Il se lève et s'installe sur le canapé placé
sous la fenêtre. Elle pose le linge à l'endroit
qu'il occupait. Elle met de côté les pinces à
linge en bois et se met à plier le haut de son pyjama.
Lui jette un coup d'œil vers Fadlallah Osmane dont le soleil
a disparu. Il lui demande si quelqu'un a cherché à
le voir pendant qu'il dormait.
Elle répond que personne n'a cherché à
le voir.
Passe un moment de silence.
Il regarde la lampe suspendue au fil sombre et lui demande s'il
allume la lumière.
— Allume-la.
Il lui demande à nouveau s'il ne vaut pas mieux qu'il
attende jusqu'à ce qu'ils chassent les mouches.
— Comme tu veux.
Il sourit et jette encore une fois un regard vers l'extérieur.
Il dit que comme toujours, elle n'a rien dit.
— Comment ça ?
— Je t'ai d'abord demandé si on allumait la lumière,
non ?
— Et je t'ai dit de l'allumer.
— Et après je t'ai redemandé s'il ne valait
pas mieux qu'on attende un peu ?
— Eh bien je t'ai répondu que c'était comme
tu voulais.
Elle ouvre l'armoire, range le linge déjà plié.
Puis elle ferme l'armoire et s'approche de lui.
Elle s'installe sur le canapé et lui rend son sourire.
Il éteint sa cigarette sur le bord de la fenêtre
et jette le mégot à travers les barreaux.
Il dit que ses paroles ne veulent pas dire qu'il est en colère
ou qu'il veut l'ennuyer mais il s'arrête à cet
exemple car en réalité « comme tu veux n'est
pas une réponse » et pourquoi, si elle avait dès
le départ accepté qu'il allume la lumière,
revenait-elle sur ses paroles et disait-elle
« comme tu veux ».
Elle répond qu'elle a dit ça parce qu'il ne l'avait
pas allumée alors qu'elle était d'accord. Mais
il lui avait reposé une autre question, dont elle avait
compris qu'elle voulait attendre.
Il dit qu'il ne voulait pas attendre, il lui demandait simplement
son avis, et elle aurait dû réaffirmer son désir
une autre fois même si lui préférait attendre.
Elle lui répond qu'elle n'avait envie de rien.
Elle lève ses jambes et les replie sous elle.
Passe un moment.
Il étend le bras derrière elle sur le dossier
du canapé.
Les bouts de ses doigts caressent son aisselle gauche.
Elle se redresse légèrement.
Il a la barbe naissante.
Ses yeux à elle sont mouillés.
Son nez est tout proche de ses cheveux. |
Le marché
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Je quittai
la maison de ma sœur quelques instants plus tard. Elle
avait des invités qui jeûnaient et je ne pouvais
pas fumer, ni boire un verre de thé.
J'ai marché dans la rue recouverte de fils auxquels étaient
accrochés des drapeaux argentés découpés
et des lampions en papier de toutes les couleurs. Je savais
qu'elle se terminait par cette zone de cabanes qui la séparait
de la zone où se trouvait le marché. Là,
je pourrai fumer une cigarette derrière les HLM jaunes
et boire un peu aux jarres installées sous l'unique arbre
tout près du bâtiment du gouvernement abandonné.
Je continuai à marcher en pensant à ces cafés
qui avaient fermé leurs portes de manière inhabituelle
à cette période de l'année. J'ai longtemps
cherché dans les couloirs étroits entre les maisons
en bois et les plaques en tôle habitées en penchant
la tête sous les cordes à linge tendues jusqu'à
ce que je sois sorti vers l'autre chemin.
Il était recouvert par les eaux sombres des égouts
dans lesquelles on trouvait des cadres, des bouts de carcasses
de voiture, des boîtes en plastique vides. Il n'y avait
pas de marché. Il n'y avait que quelques vendeurs dispersés
dans les endroits secs sur le trottoir sur lesquels donnaient
les habitations populaires et jaunâtres.
Je suis resté là un petit moment puis j'ai vu
un vendeur et une vendeuse. L'homme fumait. Je me dirigeai vers
lui et sortai une cigarette de ma poche. Elle était pâteuse
dans ma main et mouillée parce qu'elle était toute
proche de ma poitrine. Je l'égalisai entre mes doigts
et restai debout devant lui à regarder, tendant la cigarette
au soleil de juillet brûlant. Il n'y avait là qu'une
machine à écrire assez haute parmi les vieilles
machines noires. Le vendeur se reposait par terre ; les orteils
de son pied nu étaient courts et sombres sous sa galabiya
sale. Il s'appuyait de ses coudes sur un vieux coffre de voyage
avec des lanières en cuir découpées dont
les bouts restaient pendants. Il y avait sur ses côtés
un ensemble de passeports étrangers délavés.
D'ici, je pouvais voir l'unique arbre devant le bâtiment
gouvernemental abandonné.
Je me dirigeai vers la jeune femme en vêtements noirs
derrière le tas de cassettes usagées, les poignées
des portes, les clés, les stylos cassés, les cadres,
les lunettes, les chaussures, des livres et je me penchai. C'étaient
des livres scolaires déchirés. Ma cigarette avait
suffisamment séché pour que je puisse l'allumer
et son côté avait pris la couleur jaune et sombre
du tabac. Je retournai vers le vendeur pour récupérer
sa cigarette pour l'allumer. Il avait arrêté de
fumer. Il avait posé la tête sur son bras replié
et ses yeux étaient totalement fermés. Je cherchai
le mégot autour de lui, remis la cigarette en poche,
et repassai devant la femme qui me voyait sans lever le visage
vers moi. Je me dirigeai vers les jarres dressées sous
l'unique arbre près du bâtiment gouvernemental
abandonné. Je remarquai que leurs parois en argile étaient
sèches et je fus sûr qu'elles étaient vides.
Je remarquai ensuite le verre en métal attaché
au couvercle rond en bois et je me dis qu'il était impossible
que je ne trouve pas au fond de l'une d'elles une petite gorgée
d'eau. |
Traduction
de Dina Heshmat |
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Né
en 1935 à Tanta, Ibrahim Aslane a grandi au Caire,
principalement à Imbaba. Après ses études
primaires, il continue son apprentissage en autodidacte, lisant
le Coran et les Mille et une nuits et s'intéressant
à la poésie (Amal Donqol) et à la littérature
arabe et traduite. Ayant travaillé à une époque
à la poste, il est actuellement responsable des pages
Culture du quotidien Al-Hayat. Il publie son premier recueil
de nouvelles, Bohayret al-massaa (Le Lac du crépuscule)
en 1972. Son premier roman, Malek al-hazine (Le Héron,
1983), adapté au cinéma par Daoud Abdel-Sayed
sous le titre Al-Kit Kat, peut être considéré
comme une remémoration par l'écriture d'un âge
d'or du quartier populaire d'Imbaba. Il publie ensuite un
autre recueil de nouvelles, Youssef wal ridaa, (1987), et
puis Wardiyet leil (Equipe de nuit, 1992) traduit en français,
entre le roman et le recueil de nouvelles, situé dans
l'univers de travail des postiers. Assafir Al-Nil (Les Oiseaux
du Nil, 1999), son deuxième vrai roman, place la quête
de la mémoire collective entre le village d'origine,
l'attachement au Nil et les racines familiales. Il a publié
cette année deux œuvres : la première est
un recueil de nouvelles, Hikayat min Fadlallah Osmane (Histoires
de Fadlallah Osmane), la seconde rassemble une série
d'articles Kholwet al-ghalbane (Misérables méditations).
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