Al-Ahram
Hebdo : Quels changements le gouvernement de José Luis
Rodriguez Zapatero va-t-il apporter dans la politique de l'Espagne
vis-à-vis du monde arabe et islamique, par rapport
à la politique du gouvernement précédent
de J. M. Aznar ?
Javier
Valenzuela : Aznar a rompu de manière unilatérale
le consensus existant en Espagne sur la politique étrangère.
Aznar s’est aligné pour des raisons personnelles,
dans une attitude inféodée aux visions des cercles
ultra-conservateurs et bellicistes de Washington. Le premier
ministre Zapatero a rétabli le consensus brisé
par Aznar et pour cette raison, sa politique externe a l’appui
de la grande majorité du peuple espagnol. Avec Zapatero,
les trois axes de l’action internationale de l'Espagne
seront à nouveau la construction européenne,
la solidarité avec l’Amérique latine et
le maintien de bonnes relations avec le monde arabe et islamique.
La première décision de Zapatero a été
de donner l’ordre pour le retour au pays des troupes
espagnoles qu’Aznar avait envoyées en Iraq. Pour
l’actuel gouvernement, qui est sur la même longueur
d’ondes et partage l’avis de 90 % de notre peuple,
l’invasion et l’occupation de l’Iraq ont
été basées sur de faux principes, non
conformes à la légalité internationale
représentée par le Conseil de sécurité
des Nations-Unies. Nous pensons également que ce fait
est une immense erreur dans la guerre contre le terrorisme
d’Al-Qaëda et des groupes similaires. « Le
trio des Açores » (ndlr : George W. Bush, Tony
Blair et José Maria Aznar) a agi comme un pyromane
qui n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.
Par ailleurs, la première visite de Zapatero à
l’étranger s’est faite au Maroc et plus
récemment, le 14 juillet, en Algérie. De plus,
Zapatero a reçu à Madrid, le 19 mai, le premier
ministre palestinien Ahmad Qorei. Donc le message ne peut
être plus clair.
— Du temps d’Aznar, les relations avec le monde
arabe, notamment le Maroc, étaient tendues. Comment
le nouveau gouvernement espagnol compte-t-il régler
les différends qui l’opposent à ce pays
et revenir à une situation plus normale dans ses relations
avec le monde arabe ?
— Lors des élections du 14 mars dernier
qui ont donné la victoire au Parti socialiste de José
Luis Rodriguez Zapatero, les Espagnols ont donné une
preuve de courage. Trois jours après les attentats,
ils ont opté pour le changement, pour l’alternance
politique, qui sont les piliers de la vie démocratique.
Mais celle-ci n’a pas été la seule démonstration
de courage de notre peuple. Nous, les Espagnols, avons poursuivi
notre vie normalement. Il n’y a pas eu d'appel pour
la proclamation d’une loi d’urgence, pour le rétablissement
de la peine de mort. Il n’y a pas eu non plus de manifestations
collectives de racisme ou de xénophobie contre les
Marocains ou les Arabes en général. En Espagne,
aucun incident anti-arabe n’a eu lieu après les
attentats. Et ceci est quelque chose que nos voisins marocains
ont bien compris. De plus, pour sa première visite
à l’étranger, Zapatero s’est rendu
au Maroc, et son objectif était de cicatriser les blessures
ouvertes par l’attitude belligérante de José
Maria Aznar. Les relations entre l’Espagne et le Maroc
sont maintenant excellentes. Nos deux pays sont en train de
coopérer activement dans la lutte contre le terrorisme
d’Al-Qaëda. Finalement, il faut dire que le président
Zapatero est un ferme opposant à l’idée
du « choc des civilisations ».
— Après le retrait des troupes espagnoles d'Iraq,
quelle est la politique de Madrid vis-à-vis
de ce pays ?
— C’est bien l’Espagne de Zapatero
qui a participé très activement à l’élaboration
de la dernière résolution des Nations-Unies
sur l’Iraq, et qui a évidemment voté pour
cette même résolution (qui réglemente
le transfert du pouvoir aux Iraqiens). Nous désirons
donc aider le peuple iraqien à retrouver la paix, le
plus tôt possible, à garantir l’unité
de ce pays et à y rétablir un régime
démocratique. Nous désirons également
aider les Etats-Unis, amis et alliés de l’Espagne,
à sortir de la meilleure manière possible de
ce bourbier dans lequel ils se trouvent actuellement à
cause de leur politique aventuriste.
— Le président George W. Bush justifie
ses guerres, dont celle en Iraq, par la nécessité
de combattre le terrorisme. Qu'en pensez-vous ? Quel est le
meilleur moyen de lutter contre le terrorisme ?
— On ne peut pas combattre le terrorisme international
avec des guerres préventives comme celle menée
contre l’Iraq. L’Espagne souffre depuis trente
ans du fléau du terrorisme de l’ETA, et depuis
le 11 mars dernier de celui d'Al-Qaëda. Elle pense qu’on
doit employer d’autres instruments pour lutter contre
ce phénomène. A court et moyen termes, on doit
intensifier l’action de la police et des services de
renseignements, et promouvoir une coopération internationale
plus étroite dans ces domaines. A long terme, on doit
éradiquer les raisons qui nourrissent le culte du terrorisme.
Ceci passe par une solution juste et définitive des
problèmes, notamment celui de la tragédie du
peuple palestinien, des questions comme celle de la démocratisation,
du développement économique et celui de la cohésion
sociale du monde arabe et islamique. Pour ce qui est des pays
occidentaux, on doit travailler pour une intégration
totale des immigrés musulmans, dans le cadre des droits
et devoirs d’une démocratie.
— Qu’entend faire l'Espagne pour rendre
son rôle et celui de l'Union Européenne (UE)
plus actifs dans la recherche d'une solution à la question
palestinienne ?
— Le premier ministre Zapatero, ainsi que le
ministre des Affaires étrangères Miguel Angel
Moratinos, qui est d’ailleurs un très grand connaisseur
de ce dossier, ont déclaré que l’Espagne
avait l’intention de jouer un rôle très
actif au sein de l’UE pour faire redémarrer le
processus de paix israélo-palestinien sur la base de
la Feuille de route. L'objectif est de créer un Etat
palestinien viable dans les territoires occupés en
1967. L’Espagne pense que nous, les Européens,
devons être plus énergiques sur cette question.
Il s’agit là non seulement d’un impératif
moral, mai aussi et surtout d'une question de sécurité.
— La Cour Internationale de Justice (CIJ) a
condamné dans son jugement, le 9 juillet, le mur de
sécurité construit par Israël en Cisjordanie.
Quelle est la position de l’Espagne sur ce sujet ?
— L’Espagne a condamné de manière
très ferme la construction de ce mur et a soutenu sans
réserves toutes les déclarations dans ce sens
de l’Union européenne. Notre respect pour la
décision de la CIJ est total et profond.
— Que pensez-vous du plan présenté
par l'Egypte visant à faciliter le retrait israélien
de la bande de Gaza ?
— Toute initiative, comme celle de l’Egypte,
qui situe le retrait israélien annoncé de Gaza
dans le cadre de la relance du processus de paix, est considérée
comme la bienvenue par l’Espagne.
— L'Espagne organise l'année prochaine
une conférence au sommet réunissant les pays
du pourtour méditerranéen pour célébrer
le dixième anniversaire du processus de Barcelone.
Comment entendez-vous relancer ce processus que certains Européens
qualifient d'échec ?
— Zapatero vient de communiquer au président
algérien Abdelaziz Bouteflika son intention de relancer
le processus euro-méditerranéen avec la tenue
d’un sommet à Barcelone l’année
prochaine, à l'occasion du 10e anniversaire de la conférence
qui a lancé ce processus. Des événements
incroyables comme les attentats de Madrid du 11 mars dernier
font que la relance de la coopération stratégique
entre les deux rives de la Méditerranée est
une nécessité impérieuse.