Ibrahim
Al-Salahi est calme et serein. Comme s’il vivait dans
un autre temps ou peut-être même en dehors du temps. Une
boutade rapportée par ses amis décrit bien le personnage.
Alors qu’il était sous-secrétaire d’Etat du ministère
de la Culture à Khartoum, un voleur se hasarde dans son
appartement, mais repart, déçu, n’ayant rien trouvé de
précieux à emporter. Ibrahim Al-Salahi, qui se trouvait
dans sa chambre à coucher, s’aperçoit de la venue de l’intrus
et le rattrape pour le convaincre de prendre quelque chose.
Boutade ou vérité ? Le sourire d’Ibrahim Al-Salahi
en dit long sur ses intentions. Car cet homme qui se dit
« naïf » dans les rapports humains détient
le secret de la vérité et de la sagesse. Cela lui a permis
d’être le peintre qu’il est, mais encore mieux, d’être
cet homme dont émane cette quiétude qui fait toute la
richesse. Une manière de vivre qu’il a apprise à Oum Dorman
sur les berges du Nil soudanais où famille prolongée,
entraide et partage sont des données de la vie communautaire.
Son père, qui était professeur de fiqh
et de sciences religieuses dans un institut
religieux, répétait souvent lorsque ses 11 enfants réclamaient
plus de choses : « Lorsqu’on a du surplus,
il est pour ceux qui sont dans le besoin ».
Et cela se pratiquait dans le quotidien de manière naturelle
et presque innée. Revenu pour les vacances avec des
dollars alors qu’il travaillait au Qatar, dans le Golfe,
Ibrahim propose à sa sœur de lui acheter ce dont elle
a besoin de la zone franche, n’ayant pu le faire avant
son arrivée. Il part dans une voiture du voisinage et
rapporte pleins de sacs de sucre, de farine, de lentilles …
Sur la route du retour, ils accompagnent des enfants
qui repartent en emportant chacun un sac. Ibrahim est
étonné. Mais tout le monde, autour de lui, dont sa sœur,
trouve cela parfaitement naturel. Le lendemain, il repart
de nouveau acheter pour sa famille — car il n’en
restait plus — d’autres sacs de denrées qui sont
distribués de la même manière. Et il ajoute : « Ce
qui restait pour ma sœur était juste le nécessaire et
elle en était satisfaite ».
Leçons de vie qui resteront gravées
dans la mémoire et surtout l’âme de ce peintre qui vivra
de la même manière en Angleterre et au Soudan, car il
restera égal à lui-même où qu’il soit, emportant avec
lui dans ses nombreux périples une philosophie de vie
ancrée dès le plus jeune âge. Philosophie qui, tout
en lui offrant cette grâce de la sérénité que beaucoup
lui envient, lui épargnera les souffrances et les contradictions
de l’insatisfaction. Il sera donc naturel au fil des
ans pour cet homme de faire des lectures soufies et
d’épouser cette manière de voir de monde qui repose
sur l’essence même des choses pour rejeter tout ce qui
est superflu et inutile. Cette relation, de plus en
plus pure avec les vérités de l’au-delà, lui épargne
la présomption et le narcissisme de peintre. « Je
pense que je suis guidée par une force supérieure lorsque
je peins et cela m’épargne l’orgueil de penser que je
suis le seul créateur de mes œuvres ». D’ailleurs,
à cause de cela même, il se laisse aller à sa créativité
sans trop se préoccuper de l’angoisse d’interrompre
un jour ce qui pour lui est une source de bonheur infini.
Pour l’heure, il jouit de cet état
de grâce et laisse son pinceau suivre les lignes qui
lui plaisent. Il commence par un noyau ou une forme
qui se transformera au gré du hasard. « Lorsque
je décide de rationaliser les choses et d’en prendre
conscience, souvent je gâche ma peinture »,
affirme-t-il, comme s’il fallait être le plus modeste
possible pour accéder au cœur des choses. Une autre
vérité soufie qu’il a intégrée à son comportement même.
Dans sa manière de contempler et d’écouter plus que
parler, dans cette manière d’exprimer simplement, mais
clairement de choses auxquelles il a longtemps réfléchi.
Il vous regarde droit dans les yeux et se raconte sans
apparat s’il le faut.
Pour la toile, le procédé est le même.
Si le silence, le recueillement et l’état de pureté
sont indispensables pour préparer et accueillir la créativité,
l’exactitude des traits et le travail de perfectionnement
de la peinture sont nécessaires pour qu’elle émerge
et prenne forme. Avec le calme qu’on lui connaît, ce
peintre, qui vit à Oxford et qui expose dans les plus
grandes galeries du monde, n’oublie jamais l’apport
de la culture traditionnelle de son pays et de sa famille
dans son univers artistique. Il garde la simplicité
des Soudanais et cette manière spontanée de voir le
monde. Lorsqu’il parle du Soudan, cela signifie toutes
les strates de cultures historiques qui ont parcouru
l’histoire de son pays et lui ont donné ses couleurs
actuelles.
Ibrahim Al-Salahi dit tenir ces qualités
de son père et de sa première enfance. Il avait rêvé
devenir médecin pour soigner ses confrères plus pauvres.
Son talent, lui, l’a poussé dans la direction de l’art.
Dans un endroit vague devant leur demeure, son père
avait créé un espace pour apprendre aux enfants le Coran.
Le petit Ibrahim avait intégré cet espace dès l’âge
de 2 ans. Vers 4 ou 5 ans, on demandait aux enfants
de décorer de fioritures et d’arabesques les sourates
qu’ils avaient étudiées. Travail d’autant plus merveilleux
qu’on utilisait des couleurs naturelles fabriquées avec
des ingrédients de la nature. Son père insistait alors
sur l’exactitude et la précision des lignes qu’on traçait
à partir d’un noyau de dattes. Les enfants circulaient
alors à travers les lieux et les habitants leur donnaient
quelques sous de récompense pour un travail bien fait.
Et c’est à ce moment qu’advint la première blessure
de l’enfant. Une blessure qu’il garda enfouie en lui.
Il n’en parla que tout dernièrement. Fier de son œuvre
d’art, l’enfant montrait son œuvre à de nombreuses personnes.
Mais qu’elle ne fut pas sa surprise lorsque, sans raison,
un homme lui demanda de lui passer un récipient d’eau
et le renversa sur sa petite toile, effaçant ainsi les
formes et les couleurs. Acte de méchanceté gratuite
et brutale ? Première humiliation artistique ?
Il est certain que l’expérience le marqua pour toujours.
Ibrahim Al-Salahi, toutefois sans comprendre
les raisons de certains actes de la vie et aidé par
sa confiance en l’au-delà et les marques du destin,
s’est contenté d’admettre ce qu’il ne pouvait comprendre.
Et cela s’est poursuivi dans des moments
encore plus difficiles de la vie. Ainsi, sa détention
lors du coup d’Etat avorté contre le président soudanais
Némeiri en 1975. Sans raison aucune, il se retrouva
en prison alors qu’on l’avait rappelé d’Angleterre pour
fonder un ministère de la Culture. Il essayera
de deviner les raisons de cet acte et fera de nombreuses
suppositions. Comme le fait d’être un parent éloigné
du fomenteur du coup d’Etat qu’il ne connaissait pas.
Mais il n’en a jamais rien su. Il souffrit longtemps
et se révolta un moment contre ce fait. Mais il finit
comme d’habitude par se confier aux mains du destin
et accepta sa condition. Il trouva même des aspects
positifs à ce séjour forcé. « Tous les jours,
un détenu racontait sa trajectoire. C’était très enrichissant
humainement ». Mais surtout comme le dit sa
grande amie la chercheuse Chahida Al-Baz, « tout
ce que vit Ibrahim s’intègre et se cuisine en lui pour
faire profiter l’homme et le peintre ». Et
de ce séjour absurde et plein de souffrance, il esquissera
des portraits qu’il illustrera par des dessins dans
un livre qu’il n’a pas encore publié. Ibrahim Al-Salahi
décide à la sortie de prison de rester au Soudan, « car
il est nécessaire de combattre l’injustice pour ne pas
la laisser prendre de grandes proportions ».
Sans avoir jamais été inscrit à un
parti, Al-Salahi a été toujours défenseur des droits
des hommes à la justice et à la démocratie. Actuellement
en Angleterre, il est inscrit au Parti travailliste
et ne se défend pas de manifester et de donner son opinion
contre tout ce qui est contre les droits de l’homme.
Ainsi, les injustices quise déroulent dans le monde
arabe à l’extérieur ou à l’intérieur ne sont pas pour
le rendre heureux. Est-ce en signe de rébellion qu’il
ne cesse de peindre aujourd’hui un arbre millénaire
qui pousse sur les rives du Nil au Soudan et dont les
propriétés le fascinent ? Ce genre d’arbre est
tout sec au moment des crues et redevient tout vert
au moment de la sécheresse. Ce qui plaît à ce peintre,
aux allures calmes, mais qui sait se révolter, « c’est
la faculté de cet arbre de dire non. A la nature et
aux habitudes ». Al-Salahi a commencé à le
dessiner comme il était, mais au fur et à mesure, ses
lignes se sont stylisées. Quelquefois, on entrevoit
les barrières d’une prison avec un arrière-fond verdoyant.
Espoir d’une âme capable de rebondir toujours et partout
et de renaître à elle-même ?
Vivant à Oxford, avec sa femme anglaise
et ses enfants, dont il souffre de ne leur avoir pas
assez donné d'assises orientales dans leur éducation,
parce que souvent absent, Ibrahim Al-Salahi engage un
dialogue douloureux, mais enrichissant pour eux et pour
lui sur l’identité.
Il ne cesse à 74 ans, riche de ses
solides bases de pensée, de conquérir de nouveaux mondes
de réflexion et de s’exprimer par la musique du zikr
qui communique avec les strates profondes de son histoire.
Soudanais et Anglais à la fois, rêvant
de vivre entre Oxford et l’Egypte, Ibrahim Al-Salahi
nous laisse entrevoir combien beau et humain serait
notre monde si la tolérance y régnait.