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La vie mondaine
A 74 ans, Ibrahim Al-Salahi, peintre soudanais, sait vivre la complexité de sa culture et de ses mondes dans une sérénité qu’on ne peut que lui envier. A travers sa peinture, mais aussi son être, le monde prend les couleurs de l’arc-en–ciel.

En état de grâce

Ibrahim Al-Salahi est calme et serein. Comme s’il vivait dans un autre temps ou peut-être même en dehors du temps. Une boutade rapportée par ses amis décrit bien le personnage. Alors qu’il était sous-secrétaire d’Etat du ministère de la Culture à Khartoum, un voleur se hasarde dans son appartement, mais repart, déçu, n’ayant rien trouvé de précieux à emporter. Ibrahim Al-Salahi, qui se trouvait dans sa chambre à coucher, s’aperçoit de la venue de l’intrus et le rattrape pour le convaincre de prendre quelque chose. Boutade ou vérité ? Le sourire d’Ibrahim Al-Salahi en dit long sur ses intentions. Car cet homme qui se dit « naïf » dans les rapports humains détient le secret de la vérité et de la sagesse. Cela lui a permis d’être le peintre qu’il est, mais encore mieux, d’être cet homme dont émane cette quiétude qui fait toute la richesse. Une manière de vivre qu’il a apprise à Oum Dorman sur les berges du Nil soudanais où famille prolongée, entraide et partage sont des données de la vie communautaire.

Son père, qui était professeur de fiqh et de sciences religieuses dans un institut religieux, répétait souvent lorsque ses 11 enfants réclamaient plus de choses : « Lorsqu’on a du surplus, il est pour ceux qui sont dans le besoin ». Et cela se pratiquait dans le quotidien de manière naturelle et presque innée. Revenu pour les vacances avec des dollars alors qu’il travaillait au Qatar, dans le Golfe, Ibrahim propose à sa sœur de lui acheter ce dont elle a besoin de la zone franche, n’ayant pu le faire avant son arrivée. Il part dans une voiture du voisinage et rapporte pleins de sacs de sucre, de farine, de lentilles … Sur la route du retour, ils accompagnent des enfants qui repartent en emportant chacun un sac. Ibrahim est étonné. Mais tout le monde, autour de lui, dont sa sœur, trouve cela parfaitement naturel. Le lendemain, il repart de nouveau acheter pour sa famille — car il n’en restait plus — d’autres sacs de denrées qui sont distribués de la même manière. Et il ajoute : « Ce qui restait pour ma sœur était juste le nécessaire et elle en était satisfaite ».

Leçons de vie qui resteront gravées dans la mémoire et surtout l’âme de ce peintre qui vivra de la même manière en Angleterre et au Soudan, car il restera égal à lui-même où qu’il soit, emportant avec lui dans ses nombreux périples une philosophie de vie ancrée dès le plus jeune âge. Philosophie qui, tout en lui offrant cette grâce de la sérénité que beaucoup lui envient, lui épargnera les souffrances et les contradictions de l’insatisfaction. Il sera donc naturel au fil des ans pour cet homme de faire des lectures soufies et d’épouser cette manière de voir de monde qui repose sur l’essence même des choses pour rejeter tout ce qui est superflu et inutile. Cette relation, de plus en plus pure avec les vérités de l’au-delà, lui épargne la présomption et le narcissisme de peintre. « Je pense que je suis guidée par une force supérieure lorsque je peins et cela m’épargne l’orgueil de penser que je suis le seul créateur de mes œuvres ». D’ailleurs, à cause de cela même, il se laisse aller à sa créativité sans trop se préoccuper de l’angoisse d’interrompre un jour ce qui pour lui est une source de bonheur infini.

Pour l’heure, il jouit de cet état de grâce et laisse son pinceau suivre les lignes qui lui plaisent. Il commence par un noyau ou une forme qui se transformera au gré du hasard. « Lorsque je décide de rationaliser les choses et d’en prendre conscience, souvent je gâche ma peinture », affirme-t-il, comme s’il fallait être le plus modeste possible pour accéder au cœur des choses. Une autre vérité soufie qu’il a intégrée à son comportement même. Dans sa manière de contempler et d’écouter plus que parler, dans cette manière d’exprimer simplement, mais clairement de choses auxquelles il a longtemps réfléchi. Il vous regarde droit dans les yeux et se raconte sans apparat s’il le faut.

Pour la toile, le procédé est le même. Si le silence, le recueillement et l’état de pureté sont indispensables pour préparer et accueillir la créativité, l’exactitude des traits et le travail de perfectionnement de la peinture sont nécessaires pour qu’elle émerge et prenne forme. Avec le calme qu’on lui connaît, ce peintre, qui vit à Oxford et qui expose dans les plus grandes galeries du monde, n’oublie jamais l’apport de la culture traditionnelle de son pays et de sa famille dans son univers artistique. Il garde la simplicité des Soudanais et cette manière spontanée de voir le monde. Lorsqu’il parle du Soudan, cela signifie toutes les strates de cultures historiques qui ont parcouru l’histoire de son pays et lui ont donné ses couleurs actuelles.

Ibrahim Al-Salahi dit tenir ces qualités de son père et de sa première enfance. Il avait rêvé devenir médecin pour soigner ses confrères plus pauvres. Son talent, lui, l’a poussé dans la direction de l’art. Dans un endroit vague devant leur demeure, son père avait créé un espace pour apprendre aux enfants le Coran. Le petit Ibrahim avait intégré cet espace dès l’âge de 2 ans. Vers 4 ou 5 ans, on demandait aux enfants de décorer de fioritures et d’arabesques les sourates qu’ils avaient étudiées. Travail d’autant plus merveilleux qu’on utilisait des couleurs naturelles fabriquées avec des ingrédients de la nature. Son père insistait alors sur l’exactitude et la précision des lignes qu’on traçait à partir d’un noyau de dattes. Les enfants circulaient alors à travers les lieux et les habitants leur donnaient quelques sous de récompense pour un travail bien fait. Et c’est à ce moment qu’advint la première blessure de l’enfant. Une blessure qu’il garda enfouie en lui. Il n’en parla que tout dernièrement. Fier de son œuvre d’art, l’enfant montrait son œuvre à de nombreuses personnes. Mais qu’elle ne fut pas sa surprise lorsque, sans raison, un homme lui demanda de lui passer un récipient d’eau et le renversa sur sa petite toile, effaçant ainsi les formes et les couleurs. Acte de méchanceté gratuite et brutale ? Première humiliation artistique ? Il est certain que l’expérience le marqua pour toujours.

Ibrahim Al-Salahi, toutefois sans comprendre les raisons de certains actes de la vie et aidé par sa confiance en l’au-delà et les marques du destin, s’est contenté d’admettre ce qu’il ne pouvait comprendre.

Et cela s’est poursuivi dans des moments encore plus difficiles de la vie. Ainsi, sa détention lors du coup d’Etat avorté contre le président soudanais Némeiri en 1975. Sans raison aucune, il se retrouva en prison alors qu’on l’avait rappelé d’Angleterre pour fonder un ministère de la Culture. Il essayera de deviner les raisons de cet acte et fera de nombreuses suppositions. Comme le fait d’être un parent éloigné du fomenteur du coup d’Etat qu’il ne connaissait pas. Mais il n’en a jamais rien su. Il souffrit longtemps et se révolta un moment contre ce fait. Mais il finit comme d’habitude par se confier aux mains du destin et accepta sa condition. Il trouva même des aspects positifs à ce séjour forcé. « Tous les jours, un détenu racontait sa trajectoire. C’était très enrichissant humainement ». Mais surtout comme le dit sa grande amie la chercheuse Chahida Al-Baz, « tout ce que vit Ibrahim s’intègre et se cuisine en lui pour faire profiter l’homme et le peintre ». Et de ce séjour absurde et plein de souffrance, il esquissera des portraits qu’il illustrera par des dessins dans un livre qu’il n’a pas encore publié. Ibrahim Al-Salahi décide à la sortie de prison de rester au Soudan, « car il est nécessaire de combattre l’injustice pour ne pas la laisser prendre de grandes proportions ».

Sans avoir jamais été inscrit à un parti, Al-Salahi a été toujours défenseur des droits des hommes à la justice et à la démocratie. Actuellement en Angleterre, il est inscrit au Parti travailliste et ne se défend pas de manifester et de donner son opinion contre tout ce qui est contre les droits de l’homme. Ainsi, les injustices quise déroulent dans le monde arabe à l’extérieur ou à l’intérieur ne sont pas pour le rendre heureux. Est-ce en signe de rébellion qu’il ne cesse de peindre aujourd’hui un arbre millénaire qui pousse sur les rives du Nil au Soudan et dont les propriétés le fascinent ? Ce genre d’arbre est tout sec au moment des crues et redevient tout vert au moment de la sécheresse. Ce qui plaît à ce peintre, aux allures calmes, mais qui sait se révolter, « c’est la faculté de cet arbre de dire non. A la nature et aux habitudes ». Al-Salahi a commencé à le dessiner comme il était, mais au fur et à mesure, ses lignes se sont stylisées. Quelquefois, on entrevoit les barrières d’une prison avec un arrière-fond verdoyant. Espoir d’une âme capable de rebondir toujours et partout et de renaître à elle-même ?

Vivant à Oxford, avec sa femme anglaise et ses enfants, dont il souffre de ne leur avoir pas assez donné d'assises orientales dans leur éducation, parce que souvent absent, Ibrahim Al-Salahi engage un dialogue douloureux, mais enrichissant pour eux et pour lui sur l’identité.

Il ne cesse à 74 ans, riche de ses solides bases de pensée, de conquérir de nouveaux mondes de réflexion et de s’exprimer par la musique du zikr qui communique avec les strates profondes de son histoire.

Soudanais et Anglais à la fois, rêvant de vivre entre Oxford et l’Egypte, Ibrahim Al-Salahi nous laisse entrevoir combien beau et humain serait notre monde si la tolérance y régnait.

Soheir Fahmi

Balises

1930 : Naissance à Oum Dorman au Soudan.

1951 : Bourse à l'Ecole des beaux-arts à Londres.

1975 : Détention de 6 mois à Khartoum.

De 1977 à 1998 : Il s'occupe des affaires culturelles à Qatar.

Depuis 1998 : Il exerce en peintre indépendant à Oxford en Grande-Bretagne.

2004 : Préparation d'un livre sur ses œuvres complètes à l'Université de Cornell de New York.

 

 

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