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Al-Ahram
Hebdo : Après avoir battu l'Egypte à domicile
vous avez une rencontre très importante contre le
Cameroun à Yaoundé le 4 juillet prochain. Pensez-vous
qu'elle décidera de votre qualification à la Coupe
du monde 2006 ?
Henri
Michel : Il est encore trop tôt pour parler
de la qualification à la Coupe du monde. Le système
des qualifications se joue en championnat, or, nous
n'avons disputé que deux matchs jusqu'à présent
et il en reste encore huit. Nous irons au Cameroun
pour gagner, comme nous l'avons fait en Egypte,
et il serait vraiment formidable de pouvoir sortir
de cette rencontre avec 1 ou 3 points. Mais les
Camerounais seront féroces lors de cette rencontre
car ils ont eu des difficultés contre le Bénin (2-1
à Yaoundé) et ont été tenus en échec par la Libye
(0-0 à Tripoli). Donc, ils doivent gagner impérativement
afin de rattraper ce retard. C'est vrai qu'arracher
4 ou 6 points à nos principaux rivaux nous donnerait
un bon avantage. Mais il reste encore 8 journées
à jouer et sachant que nous rencontrerons l'Egypte
et le Cameroun à Abidjan, il est possible que nous
perdions des points à ce moment-là. Il semble que
le sol ne joue pas en faveur des hôtes.
— Et
comment voyez-vous la compétition au sein du groupe
3 ?
— A
la base, nous n'étions pas très chanceux de nous
trouver dans un puissant groupe avec deux gros calibres
comme l'Egypte et le Cameroun. Les Lions Indomptables
sont les grands favoris et ont toujours réussi
à assurer leurs qualifications lors des 4 dernières
éditions de la Coupe du monde. Et l'Egypte est une
des plus puissantes équipes du continent qui a de
grands rêves et la ferme détermination de se qualifier
de nouveau au Mondial. Ceci sans compter les autres
équipes (le Bénin, le Soudan et la Libye) qui sont
capables de créer la surprise. De plus, nous avons
pu voir que le Cameroun avait perdu des points contre
des équipes moyennes comme le Bénin et la Libye.
Toutes ces équipes, même si elles sont loin de la
concurrence pour la Coupe du monde, veulent décrocher
leurs qualifications à la Coupe d'Afrique des nations
(ndlr : théoriquement, les trois premières
équipes de chaque groupe se qualifient pour la CAN
2006. Mais dans le groupe 3, les trois premiers
autres que l'Egypte seront qualifiés puisque cette
dernière est, en tant qu'hôte de la compétition,
qualifiée d'office).
— Quelles
sont vos chances dans ce groupe ?
— Nous
avons les même chances que tous les autres concurrents.
Pour l'instant, nous sommes en tête du groupe. La
Côte-d'Ivoire n'est jamais allée en Coupe du monde
et c'est devenu le rêve de la nation entière de
s'y qualifier pour la première fois de l'Histoire,
surtout que cette génération a les capacités nécessaires
pour atteindre cet objectif. Quand j'ai été assigné
à ce poste, les dirigeants ivoiriens m'ont fixé
un seul objectif : qualifier l'équipe à la
Coupe du monde 2006. Ils ne m'ont même pas parlé
de la CAN ! Une énorme motivation anime l'équipe
et ce sera l'une des clés de notre succès.
— Cela
fait maintenant 3 mois que vous travaillez avec
la sélection ivoirienne. Quel est votre sentiment
à son égard ?
— Le
potentiel est énorme dans le pays. Il y a énormément
de jeunes talents aux côtés d'anciens joueurs, ce
qui fait que nous avons une bonne combinaison. Et
tous possèdent de l'expérience du fait qu'ils évoluent
en Europe. J'essaye petit à petit d'incorporer les
jeunes talents et mes nouvelles méthodes. Nous avons
de grandes individualités qui peuvent faire la différence
lors des rencontres importantes comme ce fut le
cas contre l'Egypte. Mais j'ai encore besoin de
temps pour maîtriser totalement le potentiel de
l'équipe et je pense qu'alors nous afficherons de
grandes performances. En plus de cela, il existe
une excellente organisation du football en Côte-d'Ivoire.
C'est quelque chose qui m'a vraiment étonné, vu
les conditions de vie que les Ivoiriens endurent
actuellement. En tout cas, cela me facilite énormément
la tâche.
— En
peu de temps, la sélection ivoirienne a accompli
d'énormes progrès. Elle est même en ce moment perçue
comme la nouvelle force montante du football africain.
Comment expliquez-vous cela ?
— Il
y a une abondance de talents dans la génération
actuelle. L'artisan de ce succès est l'Académie
de Mimosas qui produit des joueurs d'un très bon
niveau (voir article). Aujourd'hui, la sélection
ivoirienne compte 7 ou 8 joueurs sortis de cette
académie comme Kolo Touré, Aruna Dindane, de la
première génération ou bien Yaya Touré et Gilles
Yapi Yapo de la deuxième génération. Et il y en
a encore d'autres qui vont émerger sur la scène
dans les prochains. Le meilleur reste à venir. Nous
venons d'être reconnus comme une puissante équipe
avec cet effectif, mais pour faire partie des grandes
nations, il faut un suivi de ce travail et du support
apporté au football en Côte-d'Ivoire.
— Vous
avez auparavant travaillé au Maroc et en Tunisie.
En quoi le football de ces pays se différencie-t-il
de celui de la Côte-d'Ivoire ?
— Ce
sont trois expériences très différentes qui, je
pense, illustrent les principales façon de vivre
le football en Afrique. La Tunisie est un pays qui
possède de grands moyens et facilités de jeu, mais
qui manque de passion, ce qui fait qu'il n'avance
pas énormément car les joueurs en retirent plus
ou moins satisfaction. Au Maroc, le foot c'est toute
la vie, les jeunes jouent dans la rue et il y a
la rage de vaincre, ce qui fait que même s'il y
a des troubles à certains moments, tout le monde
cherche à réaliser quelque chose pour soi-même et
pour le pays. La Côte-d'Ivoire représente l'Afrique
noire. Au début, c'était tout pour le jeu puis il
y a eu le professionnalisme, alors les joueurs ont
tous eu la volonté d'aller en Europe et de s'adapter
au professionnalisme. C'est la même chose pour le
Cameroun et le Nigeria, et je pense que de la même
façon que ces nations ont réussi à faire leurs preuves
sur la scène internationale, la Côte-d'Ivoire doit
pouvoir y arriver.
— Cela
fait 10 ans que vous êtes en Afrique. Pourquoi cet
attachement au continent ?
— En
1994, je travaillais à la Fédération française de
football quand j'ai été assigné au Cameroun. Depuis,
je n'ai jamais quitté l'Afrique. J'ai passé des
séjours au Cameroun, en Tunisie, au Maroc, en tant
que sélectionneur de l'équipe nationale et entraîneur
du club Raja qui vient de remporter le championnat
national, 4 ans après sa dernière victoire dans
cette compétition. Pour moi, il existe un certain
plaisir à travailler en Afrique. L'entraîneur est
quelqu'un de reconnu et respecté, on l'écoute et
on lui demande des conseils. Ce qui n'est plus le
cas en Europe où seul l'argent et les résultats
comptent. Là-bas, c'est « si tu es bon tu
restes, si tu est mauvais tu pars ». Ici,
il y a un côté humain auquel je tiens beaucoup.
Je suis quelqu'un qui aime avoir des relations proches
avec les joueurs, comme ce fut le cas partout où
j'ai été, que ce soit au Maroc ou en Tunisie, où
j'avais pris l'habitude de discuter avec mes joueurs.
Ils me demandaient des conseils sur leur avenir
et me parlaient souvent de leurs problèmes personnels.
Je n'en suis pas encore arrivé là en Côte-d'Ivoire
sachant que ça ne fait que trois mois que je suis
ici, mais j'espère que nous y arriverons dans un
futur proche. C'est d'ailleurs pour cela que j'aime
vivre dans le pays où je travaille, pour être proche
des joueurs, des dirigeants et pour ressentir l'ambiance
générale du pays.
— Comment
jugez-vous l'organisation du football africain ?
— C'est
là un point qui nous fait souffrir. Il suffit de
regarder le calendrier des qualifications :
nous devons jouer trois rencontres très difficiles
avec un écart de deux semaines seulement entre chaque
rencontre. Et avec le déplacement entre les pays,
qui prend beaucoup de temps, c'est épuisant pour
les joueurs qui viennent de terminer une longue
saison européenne. Il me semble qu'il faut maintenant
adapter les règles en fonction des nouvdonnées :
plus de 70 % des joueurs internationaux jouent
en Europe actuellement. Par conséquent, il faut
adapter le calendrier africain avec celui de l'Europe
pour ne pas créer d'obstacles inutiles aux joueurs
et à leur sélection. A chaque rencontre, nous voyons
les difficultés qu'ont les joueurs africains pour
rejoindre leur sélection. Le calendrier actuel convient
aux pays qui comptent sur des joueurs basés à l'intérieur
et pas pour les équipes qui comptent sur des professionnels
telles que celles du Cameroun, du Nigeria, du Sénégal
et d'autres encore qui sont des forces dominantes
du continent.
— Plus
généralement, que pensez-vous de l'Afrique ?
— L'Afrique,
c'est le continent des excès. Quand tout va bien,
tout le monde est heureux et fait la fête. Mais
quand ça va mal, c'est la dépression et la colère
générale. C'est un état d'esprit qui empêche de
se développer pleinement, car il ne permet pas de
mesurer le pour et le contre d'une manière objective.
Mais on n'y peut pas grand-chose, c'est une tradition
qui fait partie du charme de l'Afrique ! |