| |
|
Métiers
à risque . Ils sont
pompiers, dompteurs, ou peintres en bâtiments. Et ils
encourent un danger de mort chaque jour. Entre le goût
du risque et la peur de la mort, ils gèrent un quotidien
des plus difficiles. Focus.
|
Vocation
casse-cou |
Entourée
de ses serpents, elle se sent à l'aise comme si elle
se trouvait parmi les siens. Faten Al-Helw, charmeuse
de serpents et dompteuse de fauves, ne laisse apparaître
aucune expression de peur sur son visage. Elle se balade
avec beaucoup d'aisance parmi les fauves, caresse un
lion ou porte un serpent à sa bouche pour l'embrasser.
Pourtant, elle est consciente du danger qu'elle court
en exerçant son métier qui se perpétue dans sa famille.
Son mari, mort récemment, était aussi dompteur. « Chaque
jour, je me rends à mon travail avec la peur de ne pas
rentrer chez moi », lance la femme dont les
sentiments sont partagés entre la peur de perdre la
vie et l'amour de son métier.
C'est depuis l'âge de neuf ans que
Faten Al-Helw, la quarantaine, travaille dans ce domaine,
avec au jour le jour des animaux sauvages comme compagnons.
Elle sait qu'elle risque sa peau, mais elle est arrivée
à maîtriser cette peur. Témoin d'accidents graves ayant
coûté la vie ou causé un handicap sérieux à plusieurs
membres de sa famille, elle avoue pourtant être incapable
de mettre fin à sa carrière. Elle se souvient du jour
où son oncle et beau-père, Hag Mohamad Al-Helw, a été
attaqué par un lion. Malgré sa longue expérience, ce
dompteur chevronné n'a pas réussi à maîtriser un lion
qui lui a sauté au cou. Il a succombé à ses blessures.
Un autre drame : sa sœur est depuis plusieurs mois
paralysée. La cause, une chute alors qu'elle préparait
un numéro d'acrobatie. Des risques au quotidien et de
nombreux accidents. Mais cela ne l'effraye guère. « C'est
notre seul gagne-pain », comme l'affirme la
forte et faible dompteuse de lions. Et d'ajouter :
« J'aime ce métier. Dès que j'entends les applaudissements
chaleureux des spectateurs, j'en oublie tous les risques ».
Chaque jour, elle affronte des situations difficiles.
Et elle sait qu'en un laps de temps, elle risque de
perdre un être cher. Et les mauvaises surprises, tout
comme les crises de panique, ne manquent pas. Faten
se souvient encore du jour où, alors que son mari présentait
son numéro, il y eut une panne d'électricité. « Effrayé,
j'ai couru chercher ma voiture afin d'éclairer la scène
pour sauver la vie au père de mes enfants. Les lions
sont capables de voir dans l'obscurité, pas lui ».
Mais le risque est aussi synonyme d'aventure.
Faten n'hésite pas à se lancer dans l'inconnu. Tout
en essayant de garder les pieds sur terre et de tenter
de garantir à sa petite famille un minimum de sécurité,
surtout depuis la mort de son mari. Elle confie même
avoir été heureuse, voire soulagée lorsque ses deux
filles ont décidé de choisir une autre carrière que
la sienne. « Mes deux enfants sont devenues
instables et anxieuses, à force de voir leurs parents
exercer un métier à risques. Elles ont bien fait de
ne pas suivre notre lignée ».
|
Assurances sociales minimes
|
|
Outre
la gestion du quotidien qui présente de multiples risques,
la peur de l'avenir fait partie des craintes de Faten
et de tous ceux qui pratiquent des métiers à risque. Faten
a certes la chance d'avoir une sécurité sociale, mais
nombreux sont ceux qui n'ont pas ce droit élémentaire,
devenu un luxe. C'est le cas des maçons et des peintres
en bâtiments qui travaillent pour leur compte et qui risquent
leur peau au quotidien. Faute de trouver un emploi adéquat,
Mohamad Chahine, 33 ans, diplômé technique, a décidé de
suivre une formation pour devenir peintre en bâtiments.
Aujourd'hui, il est à la tête d'une équipe d'ouvriers
qui se charge de peindre les façades de grands immeubles
et villas. Ayant acquis une expérience, il mène un rythme
de vie qui lui fait oublier tous les risques de ce métier.
Ce n'est que lorsqu'il apprend qu'un ouvrier a fait une
chute du haut d'un immeuble ou s'est fracturé la jambe
en tombant d'une échelle qu'il s'en souvient. « Je
crois avoir perdu le sens du danger », explique
Chahine tout en se laissant glisser du haut d'un échafaudage
installé contre un immeuble situé dans le quartier d'Al-Moqqatam.
Des gestes à la fois mécaniques et précis. Aujourd'hui,
il trouve plus facile de se faufiler entre les barres
de métal d'un échafaudage que de descendre par les escaliers
de l'immeuble. « Il ne faut pas avoir peur lorsqu'on
exerce un tel métier ». Pourtant, chaque fin
de week-end, il fait ses adieux à sa femme et sa petite
fille installées dans le gouvernorat d'Al-Gharbiya comme
s'il ne devait plus les revoir, puis repart à son travail.
« Nous les ouvriers en bâtiments, nous touchons
entre 20 et 50 L.E. par jour en fonction des compétences
de chacun. En cas d'accidents, l'entrepreneur verse une
dizaine de L.E. à la victime. Celle-ci se retrouve sans
revenu du jour au lendemain, et si par malheur l'accident
ne lui permet plus d'exercer le métier, elle doit se débrouiller
pour nourrir sa famille. Même ceux qui ont voulu instaurer
un système de sécurité sociale ont rencontré beaucoup
de difficultés face aux procédures compliquées, et ils
ont fini par baisser les bras ». A tout cassé,
en cas d'accident ou de maladie, il ne percevra que quelques
dizaines de L.E. du ministère des Affaires sociales, c'est
pourquoi Chahine ne refuse aucun travail afin de gagner
le maximum d'argent pour assurer l'avenir de sa petite
famille. Il est prêt à grimper sur des cordages pour peindre
la façade d'un immeuble d'une dizaine d'étages ou plus.
La vie lui a appris à prendre des risques,
mais aussi à vérifier les moindres détails pour éviter
la catastrophe. « Il faut vérifier que les barres
de l'échafaudage sont bien fixées, faire surtout attention
aux fils électriques et aux produits chimiques. Ces précautions
nous permettront de retourner sains et saufs dans nos
familles ». Mais dans ce métier, le risque zéro
n'existe pas et Chahine le sait parfaitement.
A force de braver le danger, certains
ouvriers ont fini par avoir une autre conception de la
vie. Tout l'argent qu'ils gagnent la journée, ils le claquent
en une soirée, à boire, à manger, bref, à vivre au jour
le jour, car ils ne sont pas sûrs d'être encore en vie
le lendemain. Une conception qui ne plaît pas à Chahine
qui fait tout économiser de l'argent.
|
Côtoyer la mort au quotidien
|
|
Autre métier, mêmes risques. Khamis est
à la tête d'une agence qui s'occupe d'affiches publicitaires
qu'il a héritée de son père. Il employait une centaine
de personnes chargées de concevoir et d'accrocher les
panneaux publicitaires sur les façades des immeubles,
des salles de spectacles ou au-dessus des ponts. « Avec
le progrès de la nouvelle technologie et le système d'affiches
imprimées, nous avons de moins en moins de commande. J'ai
gardé seulement trois employés pour accrocher les panneaux
en cas d'extrême urgence ; d'autres viennent uniquement
le jour de l'affichage, car ils travaillent ailleurs »,
explique Khamis qui s'interroge pourquoi endurer le risque
d'un tel métier avec un revenu aussi modeste. L'annonce
de la mort d'un de ses collègues tombé du haut d'un pont
ou d'un autre qui a perdu l'usage de ses pieds suite à
un accident du même genre l'attriste. « Je n'ai
pas le choix, même si je risque ma vie en exerçant un
tel métier. Dernièrement, j'ai failli recevoir une barre
de fer sur la tête alors que j'accrochais une affiche.
Je l'ai échappé belle. Une telle situation me fait penser
que la mort est là bien présente à tout moment, mais que
faire d'autre ? C'est le métier que j'ai hérité de
mon père », explique Khamis.
Et les déboires de la profession n'en
finissent pas. Il lui arrive parfois de suspendre des
affiches qui déplaisent aux gens, surtout celles qui représentent
les femmes en tenue sexy ou dans des positions peu décentes.
C'est alors qu'il reçoit des jets de pierre et parfois
des jets de soude caustique. Il se souvient du jour où
il a posé l'affiche du célèbre film de Adel Imam Le
Terroriste et dès qu'il a terminé de l'accrocher,
des intégristes sont venus la brûler.
Sacrifier sa vie pour servir les autres
ou sauver des vies humaines est l'objectif des casse-têtes.
Des qui travaillent en permanence sous la menace d'un
danger réel, devenu avec le temps une simple routine pour
eux. C'est le cas d'Ahmad, pompier qui malgré l'amour
qu'il porte à son métier et les moyens technologiques
très avancés mis à la disposition des soldats du feu,
il avoue qu'il ne peut pas oublier qu'il est exposé au
danger à chaque intervention. Lui, et environ 3 000
autres au Caire ont été bien entraînés pour utiliser des
dernières technologies dans le domaine des incendies et
le déminage des bombes. Ils portent aussi des uniformes
conformes aux normes internationales. Cependant, cela
ne les empêche pas d'affronter chaque jour la mort. Ahmad
avoue que la chance lui a souri jusque-là, lui qui a bien
frôlé la mort plusieurs fois et particulièrement lors
de l'incendie qui s'est déclenché en mars dernier dans
l'immeuble d'Abbas Al-Aqqad à Madinet Nasr qui s'est effondré.
Ahmad raconte qu'il est arrivé sur les lieux du drame
un peu en retard, car il habite loin de ce quartier. « Treize
de mes collègues y ont péri », dit Ahmad, non
sans amertume. « Même si on a l'équipement nécessaire,
il y a toujours des risques », ajoute-il. Or,
ceci n'a pas mis à mal l'engouement d'Ahmad pour son travail.
Et malgré le salaire modeste des hommes de feu, ils considèrent
leur travail comme étant un devoir et un engagement, même
s'ils risquent leur vie pour seulement 4 L.E. de prime
de risque par mois.
|
|
Doaa Khalifa
|
|
|
|
|