Au début de l'année, le téléphone
a sonné peu avant l'aube. C'était Abderrahmane.
L'Iraq venait d'être bombardé. Je n'ai pas compris.
Comme si j'avais brusquement perdu la parole,
j'ai ouvert la bouche pour dire quelque chose
et je n'ai pas réussi ; elle est restée ouverte
un moment, puis je l'ai refermée.
J'ai reposé le combiné et me
suis assise sur mon siège, les yeux au plafond.
J'ai bien fermé la fenêtre et éteint la lumière.
Puis, je me suis assise par terre en tailleur,
la main sur la joue. Je suis restée comme ça jusqu'au
lever du jour. J'aurais voulu courir pieds nus
à travers les rues … Mais je ne pouvais pas.
Ma mère a frappé à la porte de ma chambre ;
elle n'avait pas encore écouté les informations.
Elle m'a regardée par terre d'un air de reproche.
Elle a fait : « Le petit déjeuner
est prêt ». J'ai répondu : « L'Iraq
vient d'être bombardé ».
Je suis partie en voiture sillonner
la ville. La brume enveloppait les immeubles,
les arbres et les rues, je n'y voyais rien. J'ai
allumé la radio et tendu l'oreille. La speakerine
a annoncé le déclenchement de l'agression américano-internationale
et légitime contre l'Iraq, l'élève rebelle. Ainsi
débutait la guerre du Golfe, comme on se plaît
à dire en Orient. Tempête du désert. Le
bulletin d'informations s'achève, suivi de l'hymne
à la grande nation … Le rêve effondré.
« Ma patrie, ma chère
et grande patrie, plus glorieuse jour après jour
Victoire après victoire, elle
grandit et se libère,
Ma patrie, ma patrie … ».
Impossible d'écouter cet hymne
utopique à un moment pareil. De quelle patrie
parle-t-on ? De quelles gloires, de quelles
victoires ?
Le rêve … Tout le rêve des
générations qui nous ont précédés, jusqu'au début
des années 1970. Il en restait quelques bribes
pour notre génération, jusqu'à cet instant-là.
Nés et élevés dedans. Et voilà qu'il s'évanouit
à jamais devant nos yeux, pour rejoindre les vestiges
du passé, des temps anciens. Chimères … Pourra-t-on
encore parler du nationalisme arabe à nos enfants
à l'école ?
Le rêve …
Effondré. Le mot est bien trop
faible pour dire ce qui vient de se passer. Un
euphémisme.
Révolu. Cela ne rend pas le sens.
C'est comme si j'avais passé
ma vie à vénérer un dieu, à l'honorer, me sacrifier
pour lui, pour découvrir ensuite qu'il n'y avait
pas le moindre dieu, que ce n'était qu'une illusion
que j'avais rêvée, personnifiée, et qui venait
de me trahir.
Le rêve.
Comment avait-il osé … ?
J'ai éteint la radio et j'ai
laissé la voiture me conduire jusque chez Abderrahmane.
Il était sur le balcon, regardant le ciel d'un
air consterné.
Il m'a ouvert la porte et est
entré dans la cuisine. Je l'ai suivi et l'ai regardé
faire le café. Nous étions debout devant le réchaud,
silencieux, les yeux fixés sur le café qui se
mit à déborder sans qu'on s'en aperçoive.
Je l'ai laissé et suis sortie
sur le balcon, cherchant quelque chose dans l'espace
voilé. Un chien aboyait à côté dans un terrain
vague où poussaient des herbes dont personne ne
se souciait. Un enfant jambes et pieds nus est
sorti en pleurant par le portail d'un immeuble.
Son pied s'enfonce dans un trou … Il tombe …
Ses pleurs redoublent … Il essuie ses yeux
de sa main sale. Mon regard le suit vers le terrain
vague et le chien. Ses aboiements diminuent et
son corps se dresse à la vue de l'enfant.
Je pousse un grand soupir, espérant
qu'il atteindra le ciel et que Dieu l'entendra.
Où est-il en ce moment ? Est-il content de
ce qui se passe ? Et s'il n'est pas content,
pourquoi est-ce arrivé ?
Je suis retourné au salon. Abderrahmane
était assis et regardait le mur en face de lui.
J'ai pris le mégot qui menaçait de brûler entre
ses doigts et l'ai éteint dans le cendrier où
les mégots entassés formaient un monticule tortueux.
Je me suis assise sur une chaise
face à lui et je l'ai observé. Son visage était
creusé de rides profonds que je n'avais jamais
vus. Il était très mat ; il n'était pas comme
ça avant.
— Abderrahmane …
Il ne m'entendait pas. Il n'a
pas levé les yeux du point qu'il fixait.
— Abderrahmane …
Soudain, sa voix a retenti :
« Rien à faire … Rien à faire ».
Puis, il a jeté la tête en arrière et fermé les
yeux en continuant à marmonner : « Rien
à faire ».
— Abderrahmane … J'ai
besoin de toi.
Mes larmes ont commencé à couler
malgré moi, puis à ruisseler. Je sanglotais.
— Abderrahmane …
Je me suis agenouillée près de
lui et j'ai enfoui ma tête dans sa poitrine. Il
est resté immobile. Puis ses doigts se sont enfoncés
dans mes cheveux, tout doucement, et je me suis
calmée un peu. J'ai levé la tête. Il gardait les
yeux fermés. J'ai touché ses lèvres ; elles
étaient mortes. D'un coup il m'a relevée et s'est
mis debout. Je me suis agrippée à lui. Nous sommes
allés au lit. Il m'a serrée contre lui sans regarder
mes yeux qui l'imploraient. Il a essayé, essayé …
En vain. Nous sommes restés silencieux.
Etrange. Ce n'était pas la première
fois que nous avions des rapports sans parvenir
à rien. Ce qui était surprenant, c'était la façon
dont je m'élançais vers lui, haletante, comme
s'il était mon sauveur, mon salut. Nos rencontres
étaient à sens unique. Je n'étais jamais en phase
avec lui. Je le prenais comme une mère prend son
nouveau-né, comme l'enfant que je n'ai pas encore
eu. Il s'est levé en me laissant derrière lui,
tête baissée. J'ai séché mes larmes, enfilé mes
habits, et je l'ai suivi. Nous sommes sortis dans
la rue, observant les visages atterrés, pleins
de stupeur ou d'hébétude.
— Quel idiot, il n'a pas
su calculer son coup.
— Tu crois qu'ils l'auraient
laissé calculer son coup ? Tôt ou tard, ils
l'auraient attaqué.
Les mots trébuchaient sur nos
lèvres. Nous nous sommes tus.
Il fallait faire quelque chose.
J'avais commencé à m'engager politiquement avec
mes camarades. Nous décidâmes d'organiser une
marche de protestation à l'université après la
fin des vacances de la mi-année, qui avaient duré
plus d'un mois, en prévision de ce qu'ils appelaient
les conspirations étudiantes. Certains étudiants
connus pour leurs activités politiques avaient
été arrêtés, ainsi que les agitateurs présumés
de l'université, par mesure de sécurité.
C'était le premier lundi après
les vacances. Mes camarades et moi sommes sortis
de la faculté de lettres pour rejoindre un autre
groupe sur le chemin de la faculté de droit. Nous
nous sommes mis en rangs avec nos banderoles.
Non à l'invasion du Koweït
Non à une intervention américaine
dans le monde arabe.
Non au sionisme.
Jérusalem, ville arabe.
J'étais à l'avant avec Samira,
Soha et Safaa. A nos côtés, Youssef, Ali, et Ossama.
Youssef menait la marche ; à l'époque, lui
aussi était concerné par les affaires de son pays.
L'université ferma ses portes,
comme toujours lorsque se produisaient des événements
portant atteinte à la sécurité de l'université
et de l'Egypte, comme déclara un officier de la
sécurité. Les gardes avec leurs talkies-walkies
étaient prêts à intervenir, de sorte que si les
choses évoluaient, à Dieu ne plaise, les forces
de la Sûreté centrale seraient là en quelques
secondes pour répondre à l'attaque scélérate lancée
par les gosiers des étudiants.
J'étais surprise, même si cela
ne m'étonne plus aujourd'hui de voir que la plupart
des étudiants ne s'intéressaient plus à ce qui
arrivait à leur pays ni à eux-mêmes. Les yeux
bandés, ils étaient occupés, ou faisaient semblant,
à voyager et faire des fêtes … Je les maudissais
- aujourd'hui j'ai pitié' d'eux. J'ai détournai
le visage et me suis mise à entonner avec les
autres, Pays, mon pays, à toi mon cœur et mon
amour.
C'était la première fois que
je prenais part à une manifestation étudiante,
que je me mêlais à la foule avec mes camarades.
Ma relation avec Abderrahmane, et avant ça avec
Sanjay, m'avait éloignée de tout le reste. J'étais
un peu comme ces étudiants que je venais de maudire.
Et comme c'était la première fois, je ne me doutais
pas des conséquences.
Après la manifestati, nous sommes
montés à notre département. Je fus stupéfaite
d'apprendre que Samira, Youssef et moi étions
renvoyés de l'université. Ce n'était pas nouveau
pour Youssef, qui avait déjà été renvoyé et emprisonné,
mais Samira et moi n'avions jamais connu ça. Nous
sommes descendues ensemble voir le responsable
pour lui demander des explications.
— Je vous ai renvoyées parce
que vous avez perturbé les cours et saccagé des
plantes qui nous ont coûté cinq cents livres.
— Nous n'avons pas marché
sur les plantes, ai-je rétorqué, ni perturbé les
cours. Vos étudiants passent leur temps à organiser
des fêtes et des excursions et à vendre des billets.
— Ce que vous avez fait
est une haute trahison, ce n'est pas un renvoi
que vous méritez. C'est la peine capitale.
J'ai failli m'exclamer de colère.
Samira m'a fait les gros yeux. Le responsable
l'a regardée en disant : « Et en
plus, ça porte du rouge. Communiste ! ».
Samira s'est montrée surprise
et lui a demandé ce que cela voulait dire. J'ai
bien aimé sa repartie, qui a mis fin à la conversation.
Nous avons été exclues pour un
mois. Je ne l'ai pas dit tout de suite à mes parents.
Mon père était au Caire, je ne voulais pas le
contrarier ou l'inquiéter. Et puis je savais très
bien qu'il ne me soutiendrait pas, parce qu'il
était partisan du Occupe-toi de tes affaires.
Comme si mes affaires étaient distinctes de
celles de la société.
Ce jour-là, je suis rentrée chez
moi. Je n'ai parlé à personne. Je suis rentrée
dans ma chambre et l'ai arpentée de long en large
jusqu'à l'heure du dîner. Puis je suis sortie
et j'ai raconté ce qui s'est passé. « Ne
te mêle pas à ces histoires ma fille, occupe-toi
de tes affaires. Ce que vous faites là ne sert
à rien. Untel a assisté à une manifestation il
y a cinquante ans ; jusqu'à aujourd'hui,
chaque fois qu'il se passe quelque chose il se
fait arrêter … Pourquoi t'attirer des ennuis,
et à nous aussi … Tu vas te faire malmener
pour rien. Vous n'arriverez à rien ».
Je me suis enfuie dans ma chambre,
m'abritant entre ses murs sourds. J'ai appelé
Abderrahmane et lui ai raconté …
— Ils ont raison, tu feras
mieux de les écouter.
Sa réponse me consterna. Comment,
lui, pouvait-il dire une chose pareille.
J'ai mis fin à la conversation
et reposé le combiné, me frappant une paume contre
l'autre. Ils ont raison, tu feras mieux de
les écouter …
Nous n'avons rien pu changer.
Et nous sommes encore là à piétiner sur des chemins
brumeux. Est-ce qu'ils avaient raison ? Nous
sommes-nous trompés ?
Des questions, encore des questions.
(…)
Abderrahmane m'a téléphoné un
peu plus tard. Il voulait me voir. Je n'en avais
pas envie, mais j'y suis allée quand même. Il
n'allait pas bien. Je lui ai fait quelque chose
à manger. Puis j'ai commencé à lui faire un café.
— Le café a débordé, ai-je
dit en me libérant de son étreinte.
J'ai entrepris d'en refaire un.
Mais il ne m'a pas laissé faire. M'attrapant par
le bras, il m'a entraînée dans sa chambre et a
jeté le poids de son corps chaud et fébrile sur
mon corps inerte. J'ai senti que je le haïssais.
Que je ne le supportais pas. Je ne sais pas si
cela m'a prise brusquement ou si c'était une accumulation
de choses qui se révélaient là, à cet instant.
J'avais la nausée ? Je me
suis mise à vomir en pleurant.
Je l'ai laissé là et je suis
allée au bord du Nil, mon refuge, mon sanctuaire.