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Iraq . L'implantation en Iraq de mouvements islamistes relevant d'Al-Qaëda ou proche d'elle témoigne d'une grave erreur de la part de Washington.

Zarqawi ou la guerre manquée
des Etats-Unis

Dans un livre intitulé Imperial Hubris (Démesure impériale), un responsable de la CIA décrit les actions américaines en Iraq et en Afghanistan comme « deux demi-guerres manquées » ayant renforcé Al-Qaëda et compliqué le combat contre le terrorisme. Ce livre de 309 pages, dont le New York Times a obtenu une copie, est écrit par un officier, appelé « Anonyme » pour des raisons de sécurité, qui travaille encore pour la CIA et qui de 1996 à 1999 et a dirigé une section spéciale chargée de traquer Oussama bin Laden. Dans une démarche tout à fait inhabituelle, la centrale américaine de renseignements a autorisé la publication de ce livre politiquement explosif à l'approche de l'élection présidentielle américaine, après avoir vérifié qu'il ne contenait aucune information classifiée.

Dans une critique dirigée à la fois contre le président George W. Bush et son prédécesseur Bill Clinton, l'auteur affirme que les dirigeants américains « refusent d'accepter l'évidence ». « Nous combattons une insurrection islamiste mondiale — pas le crime ou le terrorisme — et notre politique et nos procédures ont échoué à faire autre chose qu'une petite entaille dans les forces ennemies », dénonce-t-il.

Pour lui, la menace de l'islam radical trouve ses racines dans l'opposition non pas aux valeurs de l'Amérique, mais à sa politique et ses actions, particulièrement dans le monde musulman. Selon ce responsable de la CIA, l'occupation américaine de l'Iraq est « une guerre cupide, préméditée contre un ennemi qui ne constituait pas de menace immédiate » et qui alimente les sentiments anti-Américains, terreau pour Bin Laden et ses sympathisants. « Bin Laden n'aurait pas pu espérer mieux que 'invasion américaine et l'occupation de l'Iraq », écrit notamment l'auteur.

En fait, c'est un autre Bin Laden qui surgit au premier plan à l'heure du transfert du pouvoir en Iraq (lire portrait). Zarqawi a choisi comme terrain de chasse justement ce pays, révélant une autre erreur grossière de la politique américaine : celle d'avoir fait de l'Iraq après son occupation un terreau de l'islamisme radical et violent. Il reste que ce Zarqawi a servi d'alibi dès le départ pour les Américains. Traqué par les services jordaniens, ils l'avaient localisé dans le Kurdistan iraqien où il avait fondé Ansar Al-Islam, la filiale kurde d'Al-Qaëda. Amman avait demandé à Saddam Hussein, déjà en 2001 et 2002, de le livrer pour purger sa peine. Le refus de Saddam — ou son incapacité à l'arrêter — a permis à Colin Powell d'utiliser Zarqawi comme la preuve tangible du lien entre le régime de Saddam et Al-Qaëda, lors d'une intervention devant le Congrès américain pour justifier la guerre, en février 2003. Un lien que même la CIA ne peut plus prétendre.

Zarqawi est aujourd'hui le principal opposant au premier ministre Iyyad Allaoui qu'il a menacé de mort le 23 juin, dans un document sonore qui lui est attribué, mis en ligne sur un site islamiste. Ce document promet au premier ministre le même sort qu'à Ezzeddine Sélim, chef du Conseil de gouvernement transitoire, à présent dissout, tué le 17 mai dans un attentat à Bagdad. Il indique que M. Allaoui a « échappé maintes fois, sans le savoir, à des embuscades tendues » par les membres du réseau.

Allaoui se trouve déjà face à une situation chaotique du fait de l'action de ce terroriste. Il a recommandé dimanche dernier à Bagdad de compenser financièrement les victimes des « actes terroristes » qui se sont multipliés dans le pays. « Les victimes des forces du mal, ces martyrs iraqiens assassinés chaque jour, doivent être compensées financièrement », a déclaré M. Allaoui au cours d'une apparition inopinée pendant une conférence d'ONG sur la question. « Je peux vous assurer que le gouvernement accordera à la question la plus grande attention », a-t-il dit devant la conférence organisée à l'initiative du Conseil de protection des droits civiques, une ONG iraqienne. Peu avant l'apparition du premier ministre, une participante a affirmé que ce sont « les Américains qui ont apporté le terrorisme dans ce pays ». Le mot est vrai si l'on pense comme le souligne d'ailleurs Anonyme : « Nous avons mené deux demi-guerres manquées et, en faisant cela, nous avons laissé fermenter des sentiments anti-américains en Afghanistan et en Iraq, terrains fertiles de l'expansion d'Al-Qaëda et de groupes sympathisants ».

Ahmed Loutfi (avec agences)

Le nouveau Bin Laden

Considéré comme le chef présumé d'Al-Qaëda en Iraq et soupçonné d'être le responsable de l'exécution du jeune Américain dont la décapitation a été filmée et diffusée sur Internet, Abou-Moussab Zarqawi semble adopter un rôle de plus en plus public et influent dans la nébuleuse des groupes islamistes, estiment les experts. Le 11 mai dernier; un site islamiste a diffusé une vidéo intitulée Abou-Moussab Zarqawi en train d'abattre un Américain, où l'on voit cinq hommes décapiter l'Américain Nick Berg, 26 ans, en représailles aux sévices commis sur des prisonniers iraqiens dans la prison d'Abou-Gharib. Jusqu'alors, les autorités américaines estimaient que le fait d'enregistrer des déclarations publiques ou de revendiquer une attaque n'entrait pas dans le mode opératoire de Zarqawi.
Mais cette perception a changé il y a cinq semaines avec la diffusion de ce qui est considéré comme son premier enregistrement audio, d'une durée de 33 minutes. Il y appelle les musulmans sunnites d'Iraq à « brûler la terre sous les pieds des occupants ». Zarqawi a ensuite revendiqué des attaques contre le siège de l'Onu à Bagdad et un poste de police italien à Nasseriya, entre autres. Au moins deux autres documents impliquant cet islamiste jordanien, dont la vidéo de la décapitation, ont suivi. Les experts n'ont pas établi si Zarqawi apparaît dans la vidéo diffusée mardi — les visages des ravisseurs sont masqués — ou s'il revendique simplement la responsabilité de l'exécution.
Les services de renseignements s'intéressent à Zarqawi, également connu sous le nom d'Ahmad Al-Khalayleh, depuis longtemps. Il a été décrit comme un partenaire d'Al-Qaëda, organisateur d'attaques, et, en Iraq, comme le chef d'un réseau combattant les Américains. Spécialiste des poisons, il est passé par les camps d'Ossama bin Laden en Afghanistan. Au fil des ans, il aurait noué des liens avec des groupes terroristes, d'Ansar Al-Islam en Iraq au Djihad islamique égyptien. Les autorités américaines considèrent qu'il est la preuve de l'évolution du réseau Al-Qaëda, qui se transforme en une nébuleuse moins centralisée et plus diffuse de militants islamistes. Lors d'une récente audition au Congrès, le directeur du contre-terrorisme au Département d'Etat, Cofer Black, a mentionné le réseau Zarqawi parmi les menaces pesant sur les Etats-Unis et leurs alliés. « De nombreux groupes similaires sont présents dans le monde aujourd'hui », a-t-il souligné, ajoutant que les partisans du « djihad » (guerre sainte) voient l'Iraq comme un « nouveau terrain d'entraînement ». Un autre responsable américain ayant requis l'anonymat a affirmé que Zarqawi avait agrandi son réseau et renforcé ses capacités en Iraq. Bruce Hoffman, expert de la Rand Corporation, un centre d'études, estime que Zarqawi cherche à accroître son influence. « Il ne concurrence pas Al-Qaëda, il l'imite », précise-t-il.

Le mois dernier, il a été condamné à mort par contumace en Jordanie pour sa responsabilité dans le meurtre en 2002 de Laurence Foley, un diplomate américain administrateur de programmes humanitaires en Jordanie. Il serait également derrière une dizaine d'attaques qui ont fait plusieurs centaines de morts.
Les Etats-Unis proposent une récompense de 10 millions de dollars pour toute information permettant de le tuer ou de le capturer.

 

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