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Iraq . La date du 30 juin ne peut pas être vécue comme une fête. Après les grands rêves de liberté et de démocratie et de vie décente, les Iraqiens ont d'abord été confrontés à l'occupation et ensuite à la violence et doivent maintenant affronter l'inconnu.

Au seuil du pire

Bagdad,
De notre correspondante —

Pour les Iraqiens, la situation aujourd'hui est similaire à celle qui régnait avant le 21 mars 2003 lorsqu'ils s'attendaient à une guerre destructrice. Aujourd'hui encore, ils font face à l'inconnu et à ce même sentiment d'effroi qui s'était emparé d'eux, les poussant à faire leurs valises, empaqueter leurs affaires et enterrer leurs petits souhaits pour fuir leurs maisons et tenter d'éviter les enfers de la guerre en se réfugiant dans des villes qu'ils ont cru plus sûres. Mais leurs calculs se sont avérés erronés. La guerre a tout ravagé. A présent, ce sont les mêmes frayeurs. S'agira-t-il d'une nouvelle guerre ? Des millions d'Iraqiens se posent la question au moment où ils font des réserves de produits alimentaires chez eux, cachent leurs objets précieux loin des voleurs et des assassins. D'autres vont jusqu'à retirer leur argent des banques craignant qu'elles ne soient dévalisées comme cela s'est passé lors de l'entrée des forces américaines à Bagdad le 9 avril 2004. D'ailleurs, certains ont choisi de se rendre dans les pays voisins, notamment la Syrie et la Jordanie, en attendant de voir ce que cette date fatidique va ajouter à leur pays dévasté par la guerre.

Contrairement aux rumeurs selon lesquelles les forces d'occupation vont se retirer des villes, des rues et des places publiques, on relève que celles-ci, dans l'appréhension de ce qui va se passer au-delà du 30 juin, ont mobilisé des corps d'élite pour les faire stationner à Bagdad et dans les villes qui sont le plus exposées à des opérations de la résistance afin d'intervenir rapidement en cas de besoin.

Et même si l'état-major des troupes d'occupation continue de répéter que ses hommes disparaîtront des rues et des villes, il est plutôt admis que les Américains veulent tester la force et l'efficacité du nouveau gouvernement et de ses services de sécurité et voir comment ils pourront assurer la discipline et la sécurité. De toute façon, les autorités iraqiennes ont invité les forces américaines à soutenir l'Etat en cas d'événements dangereux. Ainsi, les Américains vont renforcer leur présence à Bagdad, dans l'ouest, dans le périmètre de Najaf, Kerbala, Kouffa, Fallouja, Mossoul, Ramadi et Salaheddine. D'autre part, 150 bases militaires installées en Iraq sont en état d'alerte maximum pour accueillir les troupes américaines et assurer leur déploiement et logistique au cours de la prochaine étape.

Il a fallu un an de travaux et des frais de 5 milliards de dollars pour créer ces bases fixes et mobiles avec tous leurs équipements afin d'assurer une présence permanente de ces troupes en Iraq.

Si l'apport militaire américain est d'un intérêt fondamental, le gouvernement iraqien est décidé, lui, à imposer la loi martiale ou même le couvre-feu dans plus de dix villes iraqiennes, notamment à l'ouest. Il est prévu aussi qu'il ferme les frontières avec les pays voisins et envisage de mener une campagne de fouilles et d'inspection globale dans tout le pays à la recherche de personnes demandées et d'armes. Les différentes sources ont relevé que le gouvernement provisoire mettra à profit tous ses moyens pour assurer la sécurité et dissiper les craintes de la population de voir les attentats s'intensifier. Afin de faire face à tout risque, les banques seront fermées pendant un certain temps et des restrictions seront imposées aux mouvements et déplacement de la population et des véhicules pour une période dont la durée n'a pas été déterminée.


Rêves et déception

Les Iraqiens avaient accueilli la chute du régime de Saddam Hussein avec des espoirs sans limite. Les idoles de la dictature sont tombées. Les séquelles de l'injustice et de l'élimination ont été éliminées. Les Iraqiens ont très bien accueilli tout ceci : des indices de liberté, de vie politique pluripartisane, pluralisme, naissance de la libre expression de l'opinion. Mais un an après, il s'est avéré que ces espoirs n'étaient qu'un rêve lointain. La déception, voire le choc ont été la conséquence d'une fausse liberté empreinte d'humiliation et de répression menée par des troupes venues de l'autre bout du monde pour achever un pays déjà meurtri.

Il est vrai aussi que ces sentiments des Iraqiens sont ceux de tous les peuples à des époques charnières, notamment après la chute de régimes iniques. Il est difficile en effet de s'entendre sur le genre ou concept de liberté. Les idées sont inspirées à cet égard par ce que les Iraqiens ont vécu au cours d'un an d'occupation. Le résultat a été décevant pour ceux qui ont cru que l'Amérique allait leur offrir la liberté sur un plateau d'argent. Les Iraqiens sont revenus à des rêves plus modestes, ceux de passer une nuit calme sans explosions.

Les Iraqiens, d'ailleurs, sont privés des moindres moyens d'existence. Ainsi dans un pays dit pétrolier ils doivent faire de longue queues et pour des heures pour obtenir de l'essence. Un jeune Iraqien a résumé ainsi sa situation : « Il y a trois ans, je rêvais d'une épouse, d'une maison et d'une voiture. Ensuite j'ai rêvé de l'épouse que je ferais habiter dans la maison paternelle. Puis, j'ai renoncé à l'épouse dans le souhait de trouver du travail. J'étais ingénieur dans une administration de l'industrie militaire aujourd'hui fermée. A présent, je me contenterai d'une lampe à gaz que j'obtiendrai sans attendre des heures ». La déception des Iraqiens touche donc non seulement les libertés devenues une illusion, mais aussi un quotidien difficile et d'une insécurité grandissante.


La sécurité avant tout

Ainsi, l'exécutif intérimaire désigné par la coalition pour diriger l'Iraq à partir du 30 juin tirera sa légitimité de sa capacité à rétablir la sécurité, préoccupation majeure de la population, quitte à empiéter sur les libertés publiques. Le gouvernement du premier ministre Iyad Allaoui, qui a reçu le 8 juin mandat des Nations-Unies pour conduire l'Iraq jusqu'aux élections, s'est fixé comme priorité absolue le rétablissement de la sécurité.

« La sécurité et la stabilité demeurent des conditions du succès de notre transition politique », a-t-il affirmé dans une lettre au Conseil de sécurité, publiée en annexe à la résolution 1 546.

Traumatisée par la vague de violence qui déferle sur le pays depuis la chute de la dictature de Saddam Hussein, la société iraqienne se prend à regretter la stabilité du régime déchu. Selon un sondage réalisé fin avril par le Centre de recherches et d'études stratégiques d'Iraq, 35,4 % des Iraqiens considéraient la sécurité comme le problème le plus pressant, devant le chômage et la pauvreté (26,1 %), la présence des forces de la coalition (15,3 %), ou le nouveau gouvernement et les élections (11,5 %). Les Iraqiens demandent la sécurité ; pour l'obtenir le gouvernement pourra recourir à la répression, au risque de perdre de vue son objectif proclamé : l'établissement de la démocratie. Déjà pour les observateurs, il « a commencé par un faux pas, en évoquant la loi martiale ou l'état d'urgence. Mais l'idée du recours à des lois d'exception s'impose, à mesure que les attentats, qui ont fait plus de 200 morts depuis l'entrée en fonctions du gouvernement Allaoui le 1er juin. Selon des sources politiques, le gouvernement s'inspirera de la « loi numéro quatre » de 1965, qui restreint les libertés publiques et l'autorise à dissoudre les associations et les partis, détenir les personnes sans mandat, empêcher leur libre circulation et expulser les étrangers. « On peut envisager l'application de ces lois sur une période déterminée et dans des endroits déterminés », a souligné le ministre de la Justice, Malek Dohane Al-Hassan. Le secrétaire adjoint américain à la Défense, Paul Wolfowitz, a approuvé ce projet.

Mais quelle solution finalement ? Pour le moment, il y a la résolution 1 546 du Conseil de sécurité. Suffit-elle pour convaincre de l'efficacité du transfert du pouvoir aux Iraqiens le 30 juin ? En même temps, les défisdangereux qui se profilent démontrent que ce pouvoir est à mi-chemin entre une souveraineté réelle et un échec. Le gouvernement célébrera effectivement le transfert du pouvoir. Mais quel sera le sort de l'occupation ? Comment seront réparties les cartes que le Conseil de sécurité a prévues pour l'Iraq ? Le gouvernement pourra-t-il dépasser les obstacles sécuritaires qui se sont accentués avec l'approche de la date clef du 30 juin ?

En tous les cas, les Iraqiens, épuisés par les guerres et les blocus successifs, ne manifestent pas trop de joie. Voire un grand nombre d'entre eux n'accorde le moindre intérêt à cette date. Elle ne représente rien tant que les chars américains continuent à sillonner les rues. De plus, ce gouvernement ne suscite guère de la sympathie, puisqu'il est inféodé aux Américains, obéit à leurs ordres, et ignore les problèmes des Iraqiens qui s'accumulent jour après jour.

Mais il reste que c'est la sécurité qui servira de test à ce gouvernement. Pourra-t-il le passer ? Suffit-il du transfert du pouvoir pour remédier à une situation déjà pourrie depuis des années ?

Nada Omrane
Un processus périlleux

Au-delà de la violence qui, selon les pronostics, risque de redoubler après le 30 juin, un processus est établi pour tenter de sortir de l'ornière. Il s'agira de périlleuses épreuves, notamment deux élections générales, voire trois, et un ou deux référendums, avant de recouvrer fin 2005 ou peut-être fin 2006 une entière souveraineté et bénéficier d'un gouvernement démocratique.

Lorsque l'Autorité provisoire de la coalition (CPA), ayant gouverné le pays durant 14 mois, a annoncé dans son ultime communiqué sa dissolution et le transfert des pouvoirs au gouvernement intérimaire, l'Iraq aura encore un long chemin avant de devenir un pays libre. D'abord, les élections prévues fin janvier pour choisir une « Assemblée nationale transitoire » (ANT) de 275 membres qui aura pour tâche non seulement de rédiger la Constitution permanente avant le 15 août 2005, mais aussi de voter des lois et d'interpeller le gouvernement. Or, selon le rapport présenté en février par l'envoyé spécial de l'Onu, Lakhdar Brahimi, il faut huit mois pour organiser ces élections. La commission électorale a été formée et le feu Conseil de gouvernement s'est mis d'accord sur une loi électorale. Il s'agira d'un scrutin proportionnel avec l'Iraq formant une seule circonscription. Les partis ou associations politiques devront présenter des listes d'au moins 12 noms, mais les Iraqiens peuvent se présenter individuellement. Chaque formation ou simple candidat devront présenter une liste de soutien de 500 signatures d'électeurs. Il faudra environ 26 000 à 27 000 voix pour être élu, a indiqué récemment Mme Carina Perelli, chef de la division électorale des Nations-Unies. Les listes électorales seront établies, non pas sur la base d'un recensement général, mais à partir de différentes données et registres existants qui seront croisés pour vérifier leur fiabilité.

Cette première étape est périlleuse, car la sécurité doit être assurée non seulement le jour du scrutin, mais bien avant pour que la campagne se déroule de manière honnête. Une fois l'élection terminée, les élus devront choisir le nouveau chef de l'Etat et ses deux vice-présidents et investir un nouveau gouvernement. Mais plus dur encore sera de rédiger la Constitution permanente, ce qui est une gageure en raison des différentes confessions et ethnies présentes en Iraq.

En outre, les chiites, majoritaires dans le pays, et surtout leur chef spirituel, Ali Sistani, ne veulent pas que la loi fondamentale, adoptée le 8 mars par le Conseil de gouvernement, qui régit le pays jusqu'à la fin 2005, serve de base à la nouvelle Constitution. La rédaction du texte doit être terminée avant le 15 août, sauf si le président du Parlement et une majorité des députés demandent à la présidence de l'Etat un délai additionnel de six mois. La Constitution doit être soumise à référendum d'ici le 15 octobre. Là aussi, réside une source de conflit, car si elle doit être adoptée à la majorité simple, le scrutin est invalidé s'il a été rejeté par les deux tiers des électeurs dans au moins trois gouvernorats sur les 18 que comptent l'Iraq. Une fleur faite aux Kurdes qui sont majoritaires dans trois départements du nord. En cas de rejet, une nouvelle élection doit avoir lieu au plus tard le 15 décembre 2005 pour désigner une nouvelle ANT qui devra réécrire la Constitution durant une période ne dépassant pas un an. Si au contraire, elle est adoptée, les élections générales auront lieu avant le 15 décembre 2005 et le gouvernement permanent mis en place fin 2005. A cette date, si rien ne bloque le processus, l'Iraq aura recouvré son entière souveraineté et jouira pour la première fois de son histoire d'un gouvernement issu d'un processus démocratique.

 

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