Al-Ahram
Hebdo : Quelle est la raison de votre visite
en Egypte ?
Nayla Moawad :
Je viens d’annoncer ma candidature à la présidence du Liban.
Pour cette raison, j’ai pensé qu’il serait important de venir
au Caire, une des principales capitales arabes. J’ai estimé
qu’ici, je peux faire des contacts, voir la presse et confirmer
ma candidature à travers celle-ci. Bien sûr j’ai voulu aussi
réaffirmer les liens plus qu’étroits qu’unissent l’Egypte
et le Liban et qui doivent aussi, à mon avis, lier tous les
pays arabes. J’estime aussi que cette candidature à la présidence
libanaise est une étape très importante, non seulement dans
notre vie nationale, mais aussi dans celle de tous les Arabes.
Ceci étant donné que nous sommes à la veille de grands bouleversements
dans la région : la question palestinienne qui prend
des tournants dramatiques et assez irréversibles, la guerre
en Iraq, sans oublier la violence qui se répand à travers
le monde entier. Je pense qu’aujourd’hui, le Moyen-Orient
est de nouveau au centre de l’attention mondiale.
— Quel
est le programme de votre candidature à l’élection présidentielle
libanaise qui devrait avoir lieu en novembre prochain ?
— Personnellement,
je pense, justement, que dans le cadre de ces grands bouleversements
dans le monde arabe, le Liban peut reprendre son rôle d’un
projet pilote de convivialité, de coexistence et de valeurs
partagées entre les Libanais. Et quand je dis cela, je pense
que cette idée doit se répandre à travers tout le monde arabe.
Lorsque je parle de cela, je rappelle que la première renaissance
arabe a démarré à partir du Liban, vers la fin du XIXe siècle.
Nous autres, au Liban, avons connu toutes les guerres, cru
au pouvoir de la violence comme levier de changement, nous
avons vécu toutes les ségrégations, imposé et subi toutes
les purifications communautaires. Nous avons fait de la religion
une identité milicienne avant de rejeter toutes les valeurs
dont elle était porteuse, celles de tolérance, de respect
de la personne humaine et de la justice. Nous avons beaucoup
souffert, mais nous avons aussi beaucoup appris. Nous avons
payé cher le prix de la connaissance. Nous avons perdu 144 240
morts, 17 415 disparus et 197 506 blessés. Je pense
que tout ce que je dis pour le Liban doit aussi s’appliquer
pour le monde arabe. Nous devons savoir comment réhabiliter
le modèle de convivialité que nous avons créé, en nous libérant
des pesanteurs communautaires et des querelles politiciennes
qui l’ont dénaturé pour en faire un modèle à suivre pour conjurer
la violence qui se répand dans le monde. Nous devons comprendre
que la relation avec l’autre ne peut pas se limiter au simple
voisinage ou à la simple coexistence, car elle est nécessaire
à notre épanouissement et représente un élément constitutif
dans la formation de notre personnalité.
— Le
Liban est gouverné depuis son indépendance par un partage
du pouvoir entre les différentes communautés. religieuses.
Pensez-vous que c’est le système politique idéal à un moment
où votre pays ainsi que le monde entier ont subi tant de changements ?
— Une vraie
démocratie doit mener à une certaine laïcité. Mais en attendant,
étant donné que nous sommes sortis de cette guerre intercommunautaire
dramatique, qui a eu aussi plusieurs visages, il faut voir
maintenant que l’essentiel, c’est que nous voulons revenir
à l’idée des valeurs démocratiques partagées. Nous somme profondément
attachés à notre système démocratique, même si je pense qu’il
faut en faire une meilleure pratique, et celui-ci ne peut
être protégé que par l'indépendance de l’Etat de droit. Donc,
ce pacte consensuel qui s’est fait entre Libanais doit pouvoir
évoluer pour arriver plus tard à un système moins confessionnel
et plus laïc. Malheureusement, pour l’instant, ceci n’est
pas en train d’avoir lieu.
— Votre
pays entretient des relations spéciales avec son grand voisin,
la Syrie. Comment voyez-vous ces rapports ainsi que la présence
militaire syrienne au Liban ?
— On ne
peut pas discuter de l’avenir du Liban sans parler de rééquilibrage
de ses relations avec la Syrie. Celles-ci sont un fait géographique
et historique et elles doivent être les plus profondes possibles.
Mais toutefois, nous réclamons un rééquilibrage de ces relations.
Il faut les faire sortir de cette réalité de suivisme et d’hégémonie.
Et en faire, au contraire, des relations où l’on puisse avoir
une réconciliation historique avec la Syrie. Il faut en faire
une relation stratégique basée sur un dialogue permanent,
celui des pays qui se parlent au même niveau et qui puissent
constituer le noyau d’une relation arabo/arabe, à l’instar
de celle entretenue entre les pays de l’Union européenne.
Il faut que la nouvelle relation soit faite dans le respect
de la souveraineté du Liban. Donc, cette nouvelle relation
libano/syrienne pourrait servir de modèle à tout le monde
arabe, qui aujourd’hui se trouve confronté à une série d’échecs
successifs et est dans l’obligation de faire des réformes
et de se moderniser.
— Justement,
comment voyez-vous le projet du Grand Moyen-Orient qui nous
est suggéré depuis l’extérieur ?
— Personnellement,
j’ai commencé à annoncer la nécessité d’avoir des réformes
bien avant le 11 septembre et le projet du Grand Moyen-Orient.
Je pense aussi que tout dirigeant arabe aujourd’hui est parfaitement
conscient qu’il y a quelque chose à changer. Aujourd’hui,
les régimes sécuritaires qui ont pris le pouvoir dans le monde
arabe à la suite du conflit israélo-arabe se rendent compte
qu’il y a eu un changement profond dans la connaissance et
l’accès à l’information. Et pour cette raison, il y a quelque
chose qui ne marche pas avec la situation sur le plan mondial.
Donc, avec ou sans projet du Grand Moyen-Orient, il existe
une conscience et un accord que cette réforme ne peut venir
que de l’intérieur. Rien ne peut être imposé depuis l’extérieur.
Mais il faut que les acteurs eux-mêmes se rendent compte qu’ils
doivent avoir leur mot à dire dans cette globalisation. Les
réactions au Grand Moyen-Orient n’ont pas de raison d’être,
car le monde arabe doit se réconcilier avec lui-même, avec
ses peuples et avec le monde extérieur.
— Toujours
dans la logique de modernisation et de réforme, vous êtes
la première femme libanaise à présenter sa candidature à la
présidence de la République. Avez-vous rencontré des obstacles
dans votre parcours parce que vous êtes femme ?
— Au départ,
j’ai entamé ma vie politique à cause du fait que j’étais l’épouse
du président martyr René Moawad, qui a donné sa vie pour le
Liban, pour sa vision de ce pays et pour la possibilité qu’il
avait de traduire ses pensées en actes. Par contre, mon défi
à moi c’était de montrer que j’étais à la hauteur de la cause
que je portais. Je pense qu’évidemment j’avais aussi le privilège
et l’honneur de représenter l’image et la cause de la femme.
Le fait d’avoir été la seule femme au Parlement a certainement
ouvert la voie à d’autres participations féminines. J’aimerais
aussi dire que pour moi, le fait d’être une femme est une
valeur ajoutée. La preuve c’est que, lorsque j’ai annoncé
ma candidature, qui était déjà une première au Liban, cela
a fait une petite révolution. Là où j’ai été extrêmement et
très agréablement surprise c’est quand j’ai remarqué l’accueil
que j’ai eu d’un nombre incalculable de personnes, à l’intérieur
du Liban, dans toutes les régions et appartenances ainsi qu’à
l’extérieur, de tous les pays arabes. J’ai été bombardée de
courriers électroniques où on me disait que le monde arabe
est en quête d’une image. Que ce monde arabe doit se réconcilier
avec le reste du monde. Que le fait d’avoir une femme à la
tête d’un gouvernement arabe est en lui-même un signe extrêmement
positif au reste du monde ; et qu’il est en lui-même
un résumé de démocratie, de modernité et force de changement.
Le monde arabe doit changer et est à la red’un moyen de changer.
— Le
Liban abrite l’une des plus grandes communautés de réfugiés
palestiniens. Plusieurs rapports se plaignent de leurs conditions
de vies et des harcèlements et tracasseries dont ils font
l’objet. Qu’en dites-vous ?
— Nous aimerions
dire à nos frères palestiniens que nous avons définitivement
tourné la page de la guerre dont nous avons tous été victimes.
Nous voulons leurs dire que seul un Etat indépendant et souverain
peut les aider à obtenir la reconnaissance de leurs droits
nationaux. Nous voulons leur dire également que la création
d’un Etat palestinien indépendant est un facteur essentiel
de stabilité pour le Liban. Nous rejetons l’exploitation qui
est faite de la présence des réfugiés au Liban et nous demandons
l’octroi aux réfugiés palestiniens de leurs droits humanitaires.
Nous estimons que l’Etat doit, en accord avec l’Autorité palestinienne,
exercer sa pleine souveraineté sur les camps palestiniens.
Et nous pensons que la création d’un Etat indépendant en Palestine,
responsable de ses citoyens aussi bien à l’intérieur qu’au
Liban ou dans les pays de la diaspora, contribuera grandement
à réduire le problème des réfugiés chez nous.
— Le
président brésilien, Luiz Inacio Lula da Silva, a appelé à
la tenue d’un sommet entre le monde arabe et l’Amérique du
Sud. Un tel appel semble vous concerner le plus, puisque les
Libanais ont des rapports privilégiés avec les pays d’Amérique
du Sud. Comment voyez-vous le rapprochement entre ces deux
groupes de pays ?
— Le Liban
et la Syrie ont d’importantes communautés en Amérique du Sud
et particulièrement au Brésil. On dit que dans ce pays environ
10 % de la population a une origine arabe. Pour cette
raison, le rapprochement avec ces pays devient un impératif.
Le fait que ces pays d’immigration aient accueilli beaucoup
des nos fils, frères et sœurs fait qu’ils aient cette perception
et compréhension du monde arabe. Du côté du monde arabe, on
a tout à gagner à nouer des contacts avec le monde extérieur,
à faire des amis, à gagner des pays à notre cause et leur
appui au sein des organisations internationales. Donc, ce
rapprochement est dans notre plus total intérêt.