Les rêves sont l'unique échappatoire qui
s'offre à l'individu pour fuir le quotidien. Ils l'emportent
vers un monde imaginaire de liberté et de beauté même si ce
n'est que pour quelques heures. Mais une fois réveillé, on
est choqué par la laideur de la réalité. Parfois la réalité
avec tout son bagage s'impose à l'individu, même pendant son
sommeil, pour envahir le monde des rêves et le reformuler
selon les désirs du dormeur. Ainsi, la réalité dans le rêve
devient plus belle que l'imaginaire.
Je ne sais pas si ce que j'ai vu dans mes
rêves est imaginaire ou bien si ce sont là les prémices de
ce qui va advenir. Les rêves ne sont pas toujours l'expression
de désirs et d'imaginations refoulés, ils peuvent parfois
être des prédictions et des lectures de ce qui surviendra.
J'ai fait trois rêves. Dans le premier, majestueux,
j'ai vu avec mes concitoyens la plus grande idole du temple
païen s'écrouler soudainement devant nos yeux pour se transformer
en poussière une fois au sol.
J'ai écouté mes concitoyens hébétés se répéter
sans cesse une question : cet écroulement est-il celui
d'une seule idole ou bien le début d'une chute en cascade
de toutes les autres ?
Cette idole qui est tombée devant nous était
l'un des symboles d'un système politique dépassé, mais qui
a quand même perduré parce que son clergé est resté cloué
à son siège. Le départ de cette idole était-il l'éclipse de
juste l'une d'elles alors que les autres continueront à survivre
pour protéger le temple et à nous barrer le lumière de la
vérité tant attendue ?
Ce rêve était le reflet de cette patrie à
l'histoire et à la civilisation anciennes qui se trouve au
seuil d'une nouvelle époque. Une période qui verra l'écroulement
de toutes les idoles pour injecter du sang neuf et redonner
vie à cet organe qui a presque atteint le stade de la mort
clinique. Oui, ce corps malade arrachera tous les tuyaux qui
ont été raccordés à ses veines, telles des menottes. Empli
de jeunesse, il s'élancera vers les horizons de démocratie
et de liberté pour respecter les droits de l'homme et profiter
des richesses du pays pour que le bonheur et la prospérité
se répandent.
J'ai vu en rêve le temple s'écrouler et les
prêtres livrés à leur sort, là où l'Histoire leur demanderait
des comptes pour toutes les humiliations qu'ils nous ont fait
subir. A tel point que nous, le pays de la civilisation, sommes
devenus un objet de risée pour le monde avec le fameux « zéro »
sportif et des « zéros » en sciences, culture
et économie.
Le deuxième rêve était déprimant. J'étais
un citoyen russe dans l'ancienne République soviétique. J'ai
regardé autour de moi pour voir les ministres, les responsables
et les membres du comité central du Parti communiste au pouvoir,
des septuagénaires. J'ai vu le pays secoué par les courants
d'évolution et de renouvellement, mais le clergé de l'ancien
temple — le Kremlin dans le rêve — se tenaient aux
aguets contre tout changement. J'ai hurlé sur la Place Rouge
que le pays connaîtrait une implosion et que, dans ce cas-là,
la réforme serait vaine, mais personne ne m'a écouté. Mes
cris douloureux s'étaient transformés en une pluie fine éparpillée
au milieu de la neige qui a couvert la place. Le Kremlin demeurait
silencieux à mort.
Dans ce rêve, le sauveur n'était pas Gorbatchev,
il n'est pas venu détruire l'ancien temple comme cela fut
dans la réalité. Mais la vieille garde est restée clouée à
son siège jusqu'à ce que le temple explose et ses colonnes
se sont fissurées pour tomber en ruines. Il en a découlé des
pierres volées en éclats et les flammes se sont élevées jusqu'au
ciel, transformant le temple et tout son intérieur en poussière.
Dans ce rêve, le peuple ne s'est pas libéré
de l'ancien régime et le chaos et la violence se sont emparés
du pays. D'ailleurs, la liberté n'est pas seulement de se
libérer de l'esclavage, mais c'est d'avoir un commandement
raisonnable nous guidant vers la bonne voie. Mais ce commandement
n'est pas apparu au milieu des nuages de fumée et la bonne
voie s'est perdue dans le tas de cendres. Et la Place Rouge
l'était encore plus, recouverte de sang.
Mais malheureusement, il y avait un groupe
de brigands attendant impatiemment de s'emparer du pays. Au
milieu de ce vide politique, l'occasion était propice pour
que ces groupes exécutent leur plan. L'ancien temple était
fermé sur ses grands prêtres qui n'ont pas permis l'émergence
des jeunes et n'ont pas choisi comme successeurs une nouvelle
génération. Ainsi, leur chute était la fin du parcours et
ce qui est resté après l'écroulement du temple était un gouffre
profond effrayant et noir.
Au lieu de s'ouvrir au monde, l'URSS s'est
enfoncée — dans le rêve — dans une époque d'obscurantisme
plus sévère que celle des anciens prêtres du Kremlin, où l'oppression
a sévi au nom du droit et l'obscurité au nom de la lumière
et de la justice.
Le 3e rêve m'a ramené — Dieu merci —
dans mon pays, l'Egypte, celle que nous connaissons dans nos
cœurs. L'Egypte de l'Histoire, de la civilisation et de la
beauté et non l'Egypte du clergé qui s'est accaparé tous les
biens et a laissé le peuple souffrir de la pauvreté et du
chômage.
Dans le rêve, l'Egypte était une terre éblouissante
qui a donné au monde Naguib Mahfouz, Tewfiq Al-Hakim, Oum
Kalsoum, Abdel-Wahab, Gamal Abdel-Nasser, Saad Zaghloul, Al-Aqqad,
et beaucoup d'autres. C'est l'Egypte qui a construit les Pyramides,
le Sphinx et Karnak. Celle qui a construit la mosquée d'Amr
Ibn Al-Ass, la synagogue, l'église Suspendue, l'Egypte dont
le peuple a payé d'avance le prix de la liberté et de la démocratie
à travers le sacrifice, au fil des ans, de son sang et de
sa vie. Cette Egypte à laquelle n'appartiennent pas les prêtres
idolâtres, qui ont édifié ce temple odieux et qui nous ont
soumis à l'esclavage tout au long de ces années. L'Egypte
que nous connaissons et qu'ils ignorent.
Tout en rêve j'ai vu ce pays, contrairement
à l'Union soviétique, ouvrir les portes aux nouvelles générations,
pour se renouveler et aller de pair avec le changement, le
progrès, l'alternance sans laquelle les choses deviennent
rigides jusqu'à la mort ou l'explosion.
En rêve, j'ai vu dans mon pays un nouveau
gouvernement, où les ministres pleins de jeunesse et de nouvelles
idées n'ont pas atteint l'âge de la retraite. Des idées n'ayant
rien à avoir avec le clergé du passé qui a habité l'ancien
temple pendant longtemps. Dans le rêve, ce temple et ce clergé
ont disparu après que les idoles sont tombées et que le temps
où les fils doivent prendre la relève est arrivé.
Tel est le rêve que je vis toujours et très
prochainement adviendra le temps du réveil. Et c'est à ce
moment-là qu'on verra si le rêve prédisait une réalité qui
naîtra prochainement dans notre pays. Ou bien comme beaucoup
de rêves, il ne sera que le défoulement de désirs populaires,
enfouis au fin fond de l'inconscient, pour nous réveiller
sur une réalité alarmante.