| L'installation
« post-moderne » d'Aymane Al-Sémari
est faite d'une vidéo, d'une télévision où figure
le portrait d'un fellah en slow motion (apathique)
annonçant le regret. L'idée de cette installation
est tirée d'une ancienne opérette de renom, intitulée
Awwad, une personnalité sarcastique d'autrefois,
celle d'un fellah qui quitte sa terre, la vend et
perd ainsi sa dignité et son honneur. Par la suite,
Awwad est critiqué par toute sa famille et tous
les paysans. Al-Sémari a accroché au plafond le
sédeiri d'Awwad, l'habit traditionnel du
fellah, qui prend la forme du buste de ce dernier,
une manière de donner vie à Awwad. « Il
existe, pas en chair, mais apparemment seulement,
puisqu'il ne mérite pas d'exister en réalité, vu
son acte déshonorant. La lumière concentrée sur
cet habit annonce l'esprit et l'âme d'Awwad alors
que l'habit lui-même représente son corps, une manière
de nier sa valeur », annonce Al-Sémari.
Un sarcasme émane de cette installation au-dessous
de laquelle sont posées de la terre et des pierres
emballées dans du papier en aluminium. Il s'agit
de souligner le contraste entre la surface froide,
cet espace contemporain et moderne qu'est l'aluminium
et entre la douceur et la bonté de la terre agonie.
« Si je laisse ma terre à quiconque, il
ne tardera pas à l'exploiter et à la maltraiter »,
affirme l'artiste qui met en relief la valeur de
la terre.
La terre, ce thème cher à Al-Sémari,
est aussi partagée par le Suisse, Romano Della Chiesa,
artiste de famille italienne, de nationalité suisse
et qui réside en Egypte depuis 13 ans et qui traite
de son pays natal, la Suisse, le pays de son enfance
et de sa jeunesse dont il ne lui reste que des souvenirs.
Des souvenirs flous et vagues qu'il fait resurgir
par l'utilisation de matériaux fragiles et délicats
à manipuler. Il recourt à du papier calque et de
cigarette pour donner à ses œuvres un effet de transparence
et de clarté. Une manière de renforcer l'idée de
l'expatriation. Loin de son pays dont il ne se remémore
que l'automne « la seule saison qui n'existe
pas au Caire », saison dont la nostalgie
féerique le fascine encore, Romano Della Chiesa
recourt à des couleurs nettes et romantiques pour
peindre cet automne de Suisse. Une autre manière
de protester : « Ce n'est pas la même
Suisse que celle que j'ai quittée il y a 13 ans.
Elle est devenue plus industrialisée et peuplée ».
L'effet du temps est clair dans les œuvres de Chiesa
qui accumule dans des techniques mixtes (peintures,
collages et écritures), couches sur couches :
« Ces couches n'incarnent que la terre.
Ces couches ne sont que des souvenirs qui disparaissent
et qui me reviennent incessamment ». Pour
accumuler ses souvenirs, Chiesa peint non pas des
paysages, mais l'esprit de ces derniers. Un esprit
de dépaysement, de rêve, d'embarquement, de froid,
de soulagement, d'amour et de mort. Autant de mots
et de signification écrites en langue allemande
(traum, deursten, etc.) sur des bandes noires
qui s'intègrent dans une de ses peintures, puisqu'il
s'agit de souvenirs. « Ce dépaysement rend
les souvenirs plus palpables et plus saisissants »,
affirme Della Chiesa,
un artiste rêveur et romantique
qui ne se lasse pas de répéter et de modifier des
phrases et des lexiques en français inspirés de
la littérature française du XIXe siècle et
tirés précisément de L'Etranger d'Albert
Camus dans sa peinture intitulée Nuit rouge sang :
« L'équilibre précaire d'un après-midi »
et « L'éclat insoutenable du soleil sur
les murs de la ville ». L'écriture c'est
ce qui caractérise les œuvres de Chiesa, des écritures
qui se répètent, comme dans les motifs islamiques,
dans trois peintures-collages réciproques où figurent
des verbes de mouvement en langue anglaise (swim,
play, fly, walk) qui forment l'arrière-plan
d'un même homme assis sur une chaise et qui prend
trois postures différentes (de face, de côté, de
dos). Un homme qui cherche la stabilité dans un
monde en perpétuel mouvement.
Dans son œuvre Le Déjeuner sur
l'herbe, l'artiste refait la célèbre peinture
d'Edouard Manet. Il ne s'agit pas pour Chiesa de
trois personnages peints, comme chez Manet, où il
y a deux hommes habillés et une femme nue ayant
pour arrière-plan une baigneuse. Ici, Chiesa a aligné
des mots « une femme », « deux
hommes », « une biche »,
« trois lièvres » et ainsi de suite.
Ironiquement, au lieu de recourir à placer des figures
de grandeur naturelle dans un paysage et de se référer
à la peinture de ces personnages, Chiesa traduit
cette peinture par le biais de l'écriture française,
écrit sur son œuvre : « une femme »
« deux hommes », et peint des assiettes
peintes, « puisqu'il s'agit chez Manet d'un
déjeuner sur l'herbe », déclare Chiesa.
Pour Romano Della Chiesa comme
pour Aymane Al-Sémari, il ne s'agit pas uniquement
du regard d'un Oriental ou d'un Occidental vis-à-vis
de sa terre natale, mais de leurs sentiments plus
profonds envers cette dernière, ainsi que des souvenirs
qui ont laissé des traces dans leurs mémoires.
|