Hebdomadaire égyptien en langue française en ligne chaque mercredi

Arts

Une
L'événement
Le dossier
L'enquête
Nulle part ailleurs
L'invité
L'Egypte
Affaires
Finances
Le monde en bref
Points de vue
Commentaire
d'Ibrahim Nafie

Carrefour
de Mohamed Salmawy

Portrait
Littérature
Arts
Société
Sport
Environnement
Escapades
Patrimoine
Loisirs
Echangez, écrivez
La vie mondaine
Exposition . Deux artistes de nationalités différentes, deux techniques, et un thème commun : la terre natale. L'Egyptien Aymane Al-Sémari et le Suisse Romano Della Chiesa exposent leurs œuvres à la galerie Machrabiya.

La terre sans complaisance

L'installation « post-moderne » d'Aymane Al-Sémari est faite d'une vidéo, d'une télévision où figure le portrait d'un fellah en slow motion (apathique) annonçant le regret. L'idée de cette installation est tirée d'une ancienne opérette de renom, intitulée Awwad, une personnalité sarcastique d'autrefois, celle d'un fellah qui quitte sa terre, la vend et perd ainsi sa dignité et son honneur. Par la suite, Awwad est critiqué par toute sa famille et tous les paysans. Al-Sémari a accroché au plafond le sédeiri d'Awwad, l'habit traditionnel du fellah, qui prend la forme du buste de ce dernier, une manière de donner vie à Awwad. « Il existe, pas en chair, mais apparemment seulement, puisqu'il ne mérite pas d'exister en réalité, vu son acte déshonorant. La lumière concentrée sur cet habit annonce l'esprit et l'âme d'Awwad alors que l'habit lui-même représente son corps, une manière de nier sa valeur », annonce Al-Sémari. Un sarcasme émane de cette installation au-dessous de laquelle sont posées de la terre et des pierres emballées dans du papier en aluminium. Il s'agit de souligner le contraste entre la surface froide, cet espace contemporain et moderne qu'est l'aluminium et entre la douceur et la bonté de la terre agonie. « Si je laisse ma terre à quiconque, il ne tardera pas à l'exploiter et à la maltraiter », affirme l'artiste qui met en relief la valeur de la terre.

La terre, ce thème cher à Al-Sémari, est aussi partagée par le Suisse, Romano Della Chiesa, artiste de famille italienne, de nationalité suisse et qui réside en Egypte depuis 13 ans et qui traite de son pays natal, la Suisse, le pays de son enfance et de sa jeunesse dont il ne lui reste que des souvenirs. Des souvenirs flous et vagues qu'il fait resurgir par l'utilisation de matériaux fragiles et délicats à manipuler. Il recourt à du papier calque et de cigarette pour donner à ses œuvres un effet de transparence et de clarté. Une manière de renforcer l'idée de l'expatriation. Loin de son pays dont il ne se remémore que l'automne « la seule saison qui n'existe pas au Caire », saison dont la nostalgie féerique le fascine encore, Romano Della Chiesa recourt à des couleurs nettes et romantiques pour peindre cet automne de Suisse. Une autre manière de protester : « Ce n'est pas la même Suisse que celle que j'ai quittée il y a 13 ans. Elle est devenue plus industrialisée et peuplée ». L'effet du temps est clair dans les œuvres de Chiesa qui accumule dans des techniques mixtes (peintures, collages et écritures), couches sur couches : « Ces couches n'incarnent que la terre. Ces couches ne sont que des souvenirs qui disparaissent et qui me reviennent incessamment ». Pour accumuler ses souvenirs, Chiesa peint non pas des paysages, mais l'esprit de ces derniers. Un esprit de dépaysement, de rêve, d'embarquement, de froid, de soulagement, d'amour et de mort. Autant de mots et de signification écrites en langue allemande (traum, deursten, etc.) sur des bandes noires qui s'intègrent dans une de ses peintures, puisqu'il s'agit de souvenirs. « Ce dépaysement rend les souvenirs plus palpables et plus saisissants », affirme Della Chiesa,

un artiste rêveur et romantique qui ne se lasse pas de répéter et de modifier des phrases et des lexiques en français inspirés de la littérature française du XIXe siècle et tirés précisément de L'Etranger d'Albert Camus dans sa peinture intitulée Nuit rouge sang : « L'équilibre précaire d'un après-midi » et « L'éclat insoutenable du soleil sur les murs de la ville ». L'écriture c'est ce qui caractérise les œuvres de Chiesa, des écritures qui se répètent, comme dans les motifs islamiques, dans trois peintures-collages réciproques où figurent des verbes de mouvement en langue anglaise (swim, play, fly, walk) qui forment l'arrière-plan d'un même homme assis sur une chaise et qui prend trois postures différentes (de face, de côté, de dos). Un homme qui cherche la stabilité dans un monde en perpétuel mouvement.

Dans son œuvre Le Déjeuner sur l'herbe, l'artiste refait la célèbre peinture d'Edouard Manet. Il ne s'agit pas pour Chiesa de trois personnages peints, comme chez Manet, où il y a deux hommes habillés et une femme nue ayant pour arrière-plan une baigneuse. Ici, Chiesa a aligné des mots « une femme », « deux hommes », « une biche », « trois lièvres » et ainsi de suite. Ironiquement, au lieu de recourir à placer des figures de grandeur naturelle dans un paysage et de se référer à la peinture de ces personnages, Chiesa traduit cette peinture par le biais de l'écriture française, écrit sur son œuvre : « une femme » « deux hommes », et peint des assiettes peintes, « puisqu'il s'agit chez Manet d'un déjeuner sur l'herbe », déclare Chiesa.

Pour Romano Della Chiesa comme pour Aymane Al-Sémari, il ne s'agit pas uniquement du regard d'un Oriental ou d'un Occidental vis-à-vis de sa terre natale, mais de leurs sentiments plus profonds envers cette dernière, ainsi que des souvenirs qui ont laissé des traces dans leurs mémoires.

Névine Lameï

Memories, Vidéo-installation d'Aymane Al-Sémari et peintures-collages de Romano Della Chiesa à la galerie Machrabiya jusqu'au 8 juillet, de 11h à 20h, Rue Champollion, centre-ville. Tél. : 578 44 94.

Retour au Sommaire

 

Pour les problèmes techniques contactez le webmaster

Adresse postale: Journal Al-Ahram Hebdo
Rue Al-Gaala, Le Caire - Egypte
Tél: (+202) 57 86 100
Fax: (+202) 57 82 631