| Projeté
dernièrement au Centre de créativité et au petit
théâtre de l'Opéra, le film commence sur la scène
d'un homme fendant une foule hébétée, qui tape sur
tout ce qui bouge en vociférant : non, non,
non. Cri de l'abîme. C'est le Don Quichotte contemporain,
exaspéré par des pouvoirs qui le minent. Aspect
déplaisant de notre condition. Nous sommes au lendemain
du 3e millénaire, d'une mondialisation sans maîtrise,
où le profit prime sur l'humain, d'une économie
et d'une politique vouées à l'échec dans l'absence
de démocratie et de transparence. De ces premières
images, le film embraye sur un ailleurs, en deçà
du visible, où l'homme est comme paralysé, introduisant
un mythe, un homme (Bassem Samra) venu de nulle
part et qui descend sur terre dans son plus simple
appareil, à l'image d'Adam. Démiurge, il hérite
de notre conjoncture, au sens où il réfracte les
effets, articule l'essentiel de nos réactions face
aux affres de notre existence. Ces réactions se
dessinent à partir de ses agissements tous azimuts
pour survivre. Il se bricole une existence à coups
de poing, d'injures, de trafics en tous genres (liqueur,
hasch). Personnage au grand cœur, il livre aussi
bataille contre deux escrocs qui tentent de dérober
le portefeuille d'un passant paumé. On apprend par
un commerçant, pour qui il négocie la vente d'articles
ménagers peu fiables, que c'est un « kilfty »,
un escroc, un magouilleur, dans le jargon des régions
côtières. Combatif par rapport à notre héritage
contemporain, ce klifty s'affirme dans l'escroquerie
sans autre éthique que la débrouillardise.
Se faufilant entre rues, faubourgs,
coins ouverts ou reclus, il propose une autre circulation
dans les méandres d'une ville cruelle et les âmes
de ses habitants. Le film regorge de kliftys
comme ce patron de bar (Khaïri Bichara) qui vend
de l'alcool frelaté à ses clients, ce jeune homme
qui fournit du hasch coupé et une compagnie plaisante
à des étrangers, ou encore cette jeune écolière
au comportement convenable en journée, mais qui
se prostitue à la tombée de la nuit. Il nous éclaire
sur les menus mesquineries sociales, les propos
démesurés travestissant la réalité, les apparences
trompeuses. Dans ce film, on n'est pas un simple
spectateur, mais un familier de la ville, de ceux
qui y vivent. Quand le cinéaste pose sa caméra sur
le marchand de fruits gâtés à une cliente désabusée,
qui le comble d'injures, on sait que cela s'inscrit
dans une réalité où chacun veut s'en tirer au mieux
en truandant l'autre. Flashs, enchaînements brutaux,
errements sont la note propre à faire entendre une
stridence sourde dans les gestes de la vie quotidienne,
meublée de heurts et de perceptions troublées, radiographiés
par un éclairage blafard.
Il y a aussi de l'amour dans ce
film, un amour qui passe dans le regard de Bassem
Samra, ou Klifty, sur les êtres qu'il croise, sur
Hanane (Rolla Mahmoud) qu'il aime au-delà d'une
simple idylle devant se conclure par un mariage.
Un amour qui se lit dans le regard du portrait d'une
peinture, transformé en regard humain, face auquel
Klifty avoue sa détresse de rescapé des coins sombres,
où il devait passer la nuit, livré aux agressions
des chiens errants. Ces chiens, moins dangereux
à ses yeux que les hommes, manifestaient sans détours
le désir de le dévorer, et non de bonnes manières
qui dissimulaient des intentions douteuses et coriaces.
Le film atteint une humanité du regard, une beauté,
une forme du visage sacrée. Ce sacré tient au fait
qu'après les difficultés et les périls rencontrés,
c'est presqu'un miracle qu'il y ait des rescapés,
des survivants qui aient encore la force de vivre,
le visage intact sur lequel l'histoire accumulée
n'a encore rien inscrit, visage vierge comme ceux
d'Adam et Eve.
Le dénouement n'est ni heureux,
ni obscène. Injustement accusé de tentative d'étranglement
d'enfant lors du vol d'un appartement et dont il
est finalement innocenté, Klifty s'en va se fixer
sur la cime d'où il est descendu. Et ce avant d'aller
feindre de marcher sur l'eau, sur une plage de la
mer Rouge, pour séduire une jeune touriste contre
quelques dollars. Il se hisse sur un ponton sous-jacent
à l'eau, dans laquelle il finit par sombrer. Cette
fin correspond à la visée de Khan de parler de vaincus
dans son film. Pas au sens militaire, car il ne
s'agit pas d'une guerre à proprement parler, mais
au sens plus généralement humain de ceux qui sont
défaits, qui n'ont plus de place légitime stable
dans leur territoire de vie. Un peu comme si Khan
voulait dire qu'il y a plus d'inspiration et de
richesse humaine dans la défaite que dans la victoire,
parlant des pauvres, des sans-abri, des survivants
comme un dernier espoir pour l'humanité. Descendu
du ciel, ce Klifty, qui ressuscite un enterré, au
bout d'une scène loufoque, marche sur l'eau, est
peut-être un prophète. Face à une vie difficile,
il semble avoir trouvé une réponse : parce
que sa place réelle, physique et morale, au cœur
et en retrait du monde, à la fois ici et ailleurs,
est exactement la place des prophètes des temps
modernes, et irrésistiblement celle du cinéaste
lui-même.
C'est un film à la cause précise
qu'on a intérêt à découvrir et revoir. Cela fait
déjà un certain temps que le cinéma égyptien est
devenu un art du retrait du présent immédiat. Khan
l'y restitue avec ce film exaltant, sans vedettes,
tourné en numérique avec un budget symbolique d'un
demi-million de livres, et la contribution sans
contrepartie, si ce n'est une part des recettes
escomptées, d'une équipe d'amis. C'est à ce titre
qu'il dérange producteurs et distributeurs qui refusent
de lui accorder les 300 000 livres du nécessaire
au changement de format afin de le diffuser dans
les salles non encore équipées en projecteurs numériques.
Cette sortie entravée fait que ce film s'enracine
dans deux tendances essentielles à nos yeux :
la vitalité d'un cinéma égyptien à la découverte
de l'affranchissement du monopole production-distribution
concentré dans les mains de grosses machines qui
imposent des œuvres médiocres ; et l'apport
du numérique garant de l'éclosion de talents neufs
et de la médiatisation de sujets sérieux, modernes,
enracinés dans les besoins de l'époque. Que le cinéma
soit à la fois un art et un média, cela implique
qu'il recèle un enjeu. C'est là que réside sa force
politique.
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