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Cinéma . Survivre coûte que coûte dans une ville sans merci est l'idée de Klifty (Escroc), le dernier film de Mohamad Khan. Véritable antidote à des productions où le réel est tenu à l'écart, il peine à trouver sa place sur les écrans.

Un espoir dans la nuit

Projeté dernièrement au Centre de créativité et au petit théâtre de l'Opéra, le film commence sur la scène d'un homme fendant une foule hébétée, qui tape sur tout ce qui bouge en vociférant : non, non, non. Cri de l'abîme. C'est le Don Quichotte contemporain, exaspéré par des pouvoirs qui le minent. Aspect déplaisant de notre condition. Nous sommes au lendemain du 3e millénaire, d'une mondialisation sans maîtrise, où le profit prime sur l'humain, d'une économie et d'une politique vouées à l'échec dans l'absence de démocratie et de transparence. De ces premières images, le film embraye sur un ailleurs, en deçà du visible, où l'homme est comme paralysé, introduisant un mythe, un homme (Bassem Samra) venu de nulle part et qui descend sur terre dans son plus simple appareil, à l'image d'Adam. Démiurge, il hérite de notre conjoncture, au sens où il réfracte les effets, articule l'essentiel de nos réactions face aux affres de notre existence. Ces réactions se dessinent à partir de ses agissements tous azimuts pour survivre. Il se bricole une existence à coups de poing, d'injures, de trafics en tous genres (liqueur, hasch). Personnage au grand cœur, il livre aussi bataille contre deux escrocs qui tentent de dérober le portefeuille d'un passant paumé. On apprend par un commerçant, pour qui il négocie la vente d'articles ménagers peu fiables, que c'est un « kilfty », un escroc, un magouilleur, dans le jargon des régions côtières. Combatif par rapport à notre héritage contemporain, ce klifty s'affirme dans l'escroquerie sans autre éthique que la débrouillardise.

Se faufilant entre rues, faubourgs, coins ouverts ou reclus, il propose une autre circulation dans les méandres d'une ville cruelle et les âmes de ses habitants. Le film regorge de kliftys comme ce patron de bar (Khaïri Bichara) qui vend de l'alcool frelaté à ses clients, ce jeune homme qui fournit du hasch coupé et une compagnie plaisante à des étrangers, ou encore cette jeune écolière au comportement convenable en journée, mais qui se prostitue à la tombée de la nuit. Il nous éclaire sur les menus mesquineries sociales, les propos démesurés travestissant la réalité, les apparences trompeuses. Dans ce film, on n'est pas un simple spectateur, mais un familier de la ville, de ceux qui y vivent. Quand le cinéaste pose sa caméra sur le marchand de fruits gâtés à une cliente désabusée, qui le comble d'injures, on sait que cela s'inscrit dans une réalité où chacun veut s'en tirer au mieux en truandant l'autre. Flashs, enchaînements brutaux, errements sont la note propre à faire entendre une stridence sourde dans les gestes de la vie quotidienne, meublée de heurts et de perceptions troublées, radiographiés par un éclairage blafard.

Il y a aussi de l'amour dans ce film, un amour qui passe dans le regard de Bassem Samra, ou Klifty, sur les êtres qu'il croise, sur Hanane (Rolla Mahmoud) qu'il aime au-delà d'une simple idylle devant se conclure par un mariage. Un amour qui se lit dans le regard du portrait d'une peinture, transformé en regard humain, face auquel Klifty avoue sa détresse de rescapé des coins sombres, où il devait passer la nuit, livré aux agressions des chiens errants. Ces chiens, moins dangereux à ses yeux que les hommes, manifestaient sans détours le désir de le dévorer, et non de bonnes manières qui dissimulaient des intentions douteuses et coriaces. Le film atteint une humanité du regard, une beauté, une forme du visage sacrée. Ce sacré tient au fait qu'après les difficultés et les périls rencontrés, c'est presqu'un miracle qu'il y ait des rescapés, des survivants qui aient encore la force de vivre, le visage intact sur lequel l'histoire accumulée n'a encore rien inscrit, visage vierge comme ceux d'Adam et Eve.

Le dénouement n'est ni heureux, ni obscène. Injustement accusé de tentative d'étranglement d'enfant lors du vol d'un appartement et dont il est finalement innocenté, Klifty s'en va se fixer sur la cime d'où il est descendu. Et ce avant d'aller feindre de marcher sur l'eau, sur une plage de la mer Rouge, pour séduire une jeune touriste contre quelques dollars. Il se hisse sur un ponton sous-jacent à l'eau, dans laquelle il finit par sombrer. Cette fin correspond à la visée de Khan de parler de vaincus dans son film. Pas au sens militaire, car il ne s'agit pas d'une guerre à proprement parler, mais au sens plus généralement humain de ceux qui sont défaits, qui n'ont plus de place légitime stable dans leur territoire de vie. Un peu comme si Khan voulait dire qu'il y a plus d'inspiration et de richesse humaine dans la défaite que dans la victoire, parlant des pauvres, des sans-abri, des survivants comme un dernier espoir pour l'humanité. Descendu du ciel, ce Klifty, qui ressuscite un enterré, au bout d'une scène loufoque, marche sur l'eau, est peut-être un prophète. Face à une vie difficile, il semble avoir trouvé une réponse : parce que sa place réelle, physique et morale, au cœur et en retrait du monde, à la fois ici et ailleurs, est exactement la place des prophètes des temps modernes, et irrésistiblement celle du cinéaste lui-même.

C'est un film à la cause précise qu'on a intérêt à découvrir et revoir. Cela fait déjà un certain temps que le cinéma égyptien est devenu un art du retrait du présent immédiat. Khan l'y restitue avec ce film exaltant, sans vedettes, tourné en numérique avec un budget symbolique d'un demi-million de livres, et la contribution sans contrepartie, si ce n'est une part des recettes escomptées, d'une équipe d'amis. C'est à ce titre qu'il dérange producteurs et distributeurs qui refusent de lui accorder les 300 000 livres du nécessaire au changement de format afin de le diffuser dans les salles non encore équipées en projecteurs numériques. Cette sortie entravée fait que ce film s'enracine dans deux tendances essentielles à nos yeux : la vitalité d'un cinéma égyptien à la découverte de l'affranchissement du monopole production-distribution concentré dans les mains de grosses machines qui imposent des œuvres médiocres ; et l'apport du numérique garant de l'éclosion de talents neufs et de la médiatisation de sujets sérieux, modernes, enracinés dans les besoins de l'époque. Que le cinéma soit à la fois un art et un média, cela implique qu'il recèle un enjeu. C'est là que réside sa force politique.

Amina Hassan

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