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Agriculture . Ils ont décidé de rendre le désert fertile. L’aventure demande une obstination à toute épreuve et d’importants moyens financiers. Mais le rêve de certains, moins bien préparés à l’épreuve, se transforme souvent en vrai cauchemar. Reportage.

Le défi d’un désert vert

« Cultiver une terre aride demande la prouesse de Aaron, la passion de Job et la détermination de Noé », c’est ainsi que Dorriya, ex-fonctionnaire et propriétaire de 26 feddans à Wadi Al-Natroun, dans le gouvernorat de Béheira, qualifie son expérience d’agricultrice. Dorriya et son mari Ahmad ont entamé leur projet « Semer la montagne », comme ils le dénomment eux-mêmes, il y a 4 ans. Aujourd’hui et malgré l’absence de rentrée d’argent, ils considèrent qu’à la vue des abricots, raisins et mangues, transformant leur bout de désert en une campagne verdoyante, que leur projet commence à devenir réalité.

Depuis sa tendre enfance, Dorriya est une amoureuse de la nature. Elle, qui avait l’habitude de rendre visite à sa grand-mère habitant Charqiya, a toujours rêvé de créer son petit paradis vert. Et le jour où l’entreprise dans laquelle elle travaillait a proposé à son personnel des petits lopins de terre dans le désert, elle a sauté sur l’occasion. C’est ainsi que ce couple, armé de patience et de courage, a entamé une nouvelle vie, dédiée à l’agriculture.

Partis de zéro, ils ont même dû construire leur maison sur une terre dépourvue d’eau et d’électricité. Mais pour ce couple, cette aventure représentait un défi, celui de recréer la campagne en plein désert. Il a donc fallu se cotiser avec les voisins pour creuser un puits et se munir d’un générateur électrique afin d’irriguer la terre. Autre défi, celui de trouver des agronomes expérimentés capables de transformer une terre aride en une terre arable. D’autant plus qu’étant tous les deux fonctionnaires, ils n’y connaissaient rien. Il fallait donc un minimum de connaissances agricoles pour se lancer dans un tel projet. « La connaissance des saisons de plantation et de récolte ainsi que les méthodes d’irrigation des différents fruits et légumes n’est pas donnée à tout le monde », explique Dorriya qui s’est renseignée sur tout, des primeurs aux insecticides. « Nous avons perdu des milliers de livres égyptiennes à cause de notre manque d’expérience et du manque d’efficacité des associations agraires qui auraient dû nous soutenir au moins en nous fournissant les informations essentielles », explique Ahmad, 64 ans, qui a passé des journées entières à se renseigner auprès d’anciens agriculteurs des campagnes avoisinantes. On aurait même intenté plusieurs procès contre lui pour escroquerie pour avoir acquis des graines et engrais de bonne qualité et à des prix trop bas.

Même aujourd’hui, il leur reste beaucoup à faire et à dépenser : un feddan nécessite 300 m3 d’eau par arrosage. Une heure d’arrosage au goutte-à-goutte coûte 10 L.E., et durant l’été la terre a besoin de 3 à 5 heures d’irrigation au quotidien. Le générateur électrique coûte plus de 60 000 L.E., le salaire mensuel d’un agriculteur est de 350 L.E. Bref, un feddan coûte de 5 à 10 000 L.E. avant de devenir cultivable. Un coût qui n’est pas à la portée de tous, surtout lorsqu’il s’agit de jeunes diplômés ou de simples fonctionnaires. Du coup, nombreux sont ceux qui abandonnent un tel projet en cours de route.

Surnommée aujourd’hui par son entourage « l’amoureuse de la lune », parce qu’elle passe d’innombrables soirées à la belle étoile, dans « sa campagne chic », comme elle aime à le répéter, Dorriya est épanouie au milieu de ses volailles, de son four campagnard, des agriculteurs, et de la nature. Une nature pour laquelle elle paye le prix fort. La visite hebdomadaire de ses enfants et petits-enfants l’aide sans doute à tenir bon. Car malgré les problèmes qu’elle rencontre au quotidien, elle et son mari ont le sentiment d’avoir construit quelque chose.


Les obstacles au jour le jour

Mohamad Moubarak, journaliste, possède une dizaine de feddans. D’origine rurale, il a entamé son projet agricole dans le but de retrouver ses origines. Mais très vite, les difficultés sont apparues. « Depuis que je me suis lancé dans cette aventure, je me suis tous les jours heurté à un obstacle différent. Je dépense un argent fou. J’ai dû acheter une 4x4 pour suivre le travail des champs. Les rues non pavées, le manque d’eau, d’électricité, d’ingénieurs qualifiés, tout cela demande des sommes exorbitantes qu’il faut verser sans s’attendre à un rapide résultat », explique-t-il. Avant d’ajouter que le feddan de tomates cultivé dans les terres naturellement arables varie entre 1 000 et 2 000 L.E. alors que celui des terres désertiques dépasse les 7 000 L.E. Malgré ces difficultés, il a réussi, grâce à sa persévérance et à sa passion de la terre. Aujourd’hui, il a construit une maisonnette et une étable pour son bétail. Il cultive raisins, mangues et oignons sur plusieurs feddans. Tout cela alors que son épouse juge qu’un tel projet si loin du Caire est une idée folle. Lui voit les choses autrement. « Ma première récolte a été une joie immense. Une joie qui a vite disparu quand j’ai découvert qu’il n’existait pas de réseau de distribution et que je devais commercialiser mes récoltes tout seul », explique Mohamad. « Si j’ai eu recours à mille et une astuces pour contacter des marchands et vendre mes produits, d’autres sont obligés de stocker leur récolte, ce qui provoque leur détérioration. C’est ainsi que beaucoup de personne s’endettent et font faillite. L’avidité de certains commerçants et l’absence d’organismes pour écouler la marchandise et l’exporter à l’étranger compliquent la situation », poursuit Mohamad qui partage ses jours entre son travail au Caire et son projet qui a avalé toutes ses économies.


Offre alléchante

Officiellement, l’Etat encourage ce genre de projets. Ces terres arides cultivées pourraient couvrir les besoins de production locale et épargner les tracas des importations. Il affirme qu’avec un taux de croissance démographique de 300 %, contre 25 % d’augmentation pour les terrains agricoles, le besoin de bonifier les vastes surfaces désertiques s’impose. Cependant, il semble que le rôle de l’Etat se limite à lancer des projets et faire des promesses pour attirer jeunes et investisseurs. Mais une fois lancés en affaires, ces derniers se retrouvent seuls, sans aucun soutien ou conseil de la part des instances gouvernementales.

Le projet du président Moubarak pour la bonification des terres, qui a proposé aux jeunes diplômés des terres à crédit, en est un exemple. Au départ, la proposition représentait une bouée de sauvetage pour ces jeunes souvent à la recherche d’un emploi. Cinq feddans de terre (2,1 ha) à cultiver dans différents déserts : Noubariya (ouest d’Alexandrie), Charq Al-Oweinat, le Désert occidental) dans le Sinaï ... Le tout pour seulement 15 000 L.E., une période de grâce de 5 ans, et des remboursements étalés sur 30 ans. Avec en plus un petit appartement, 50 L.E. par mois d’argent de poche et un approvisionnement en nourriture gratuit pendant la première année. Une vraie aubaine.

Khaled, 32 ans, diplômé de la faculté d’agronomie, était au chômage depuis 4 ans. Ne voulant pas rater l’occasion, il a présenté une demande auprès du ministère de l’Agriculture pour recevoir ses cinq feddans qu’il a reçus sans aucun problème. Mais par la suite tout n’a pas été aussi facile. Car après deux ans d’intenses efforts sans résultat, il perd espoir et juge avoir besoin d’un soutien financier accru de la part de l’Etat. Ses démarches n’ont pas été de tout repos. « Je me suis trouvé dans un vrai labyrinthe. Pour recevoir du matériel agricole de la part des associations, je devais être pistonné ou verser des pots-de-vin. Sans oublier le plus grand problème : celui de l’inexistence de moyens d’irrigation. Il me faut au moins 6 000 L.E. pour creuser, atteindre la nappe phréatique et remonter l’eau à la surface à l’aide d’une pompe ! », raconte le jeune homme. Pour mettre fin à ses tracas, Khaled s’est résolu à louer sa parcelle de terrain à son voisin, Abdel-Nasser. « Il a non seulement les moyens matériels, mais aussi l’expérience nécessaire car il est issu d’famille de paysans », souligne-t-il. Abdel-Nasser qui, bien que diplômé de la faculté de droit, a préféré troquer son stylo contre une pelle. Considérant ce projet comme celui de sa vie, il était prêt à tout supporter, même les infinies pertes d’argent durant les sept premières années. Armé de patience et disposant des finances nécessaires, il a concrétisé son rêve : le vert a remplacé le jaune sable des cinq feddans de désert. Mais à quel prix ...

Chahinaz Gheith
Doaa Khalifa

 

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