La
fille, qui déambulait toujours dans la rue de la
brume, laissa tomber ses cheveux jusqu'à hauteur
de ses fesses. Elle était nue jusqu'à mi-dos.
Elle descendit l'escalier, avec ses boucles d'oreilles en
diamant et son collier de perles qui entourait un cou d'un
blanc marbré. Il était temps pour elle d'entourer
de ses bras sa taille galbée sous son par-dessus
de nylon. Elle desserra les doigts, dégageant les
paumes de ses mains et la lune bondit d'épouvante.
Il s'insinua en murmurant pour crier dans la pluie …
Le collier de perles brunes brillantes, dormant entre ses
seins en éveil, devait répondre à la
bruine et au crachin. Elle descendit sur l'asphalte lavé,
laissant la « belle vénus » couchée
sur la rive ouest du canal, près du bras de mer qui
longe Port-Saïd. Elle prit le verre de vin dans son
Opel Vectra et entendit le roulement du tonnerre et vit
s'effondrer les immeubles qui s'étaient fissurés
soudain sans raison apparente. Elle rebroussa chemin et
se dirigea vers la voie des pilotes. Elle franchit la passerelle
de la Convention qui enjambe le canal, se penchant sur les
embarcations dormant sur la rive Est.
Je venais de terminer ma tâche de carénage,
près du bassin de radoub des barges mises en cale
sèche et m'empressai d'échanger mon uniforme
bleu contre une tenue de ville : un pantalon en jean et
une chemise en laine de couleur grise. Je jetai ma veste
en cuir de couleur havane sur l'épaule et longeai
le chemin de sable pour appeler Jasser qui se trouvait dans
le remorqueur bleu Al-Moawin, qui était amarré
devant le bâtiment administratif, situé sur
le quai numéro cinq.
Ahmad Baloui, le préposé à la cantine,
brailla, l'index droit pointé vers la vaisselle :
— Entre, mon frère, entre … notre ami
est allongé sur le safari, puis il poussa le volume
de la musique venant de la cabine et qui se mêlait
au chuintement de son réchaud à gaz sur lequel
était posée la bouilloire en fer blanc. Baloui
sortit, enivré par la musique. Il leva la main et
fit chalouper son ventre et ses cuisses, entraîné
par l'ivresse de la mélodie et, s'abandonnant à
la brise vivifiant de janvier, il chantonna avec mélancolie
et nostalgie : « Sur le pas de la porte, quand on
fait ses adieux à son amour ». J'entrai, et
je le vis, les jambes allongées sur la banquette
en hêtre patiné, les yeux rivés à
la surface de l'eau limpide. Il porta la main droite à
la bordure de l'embrasure située près du gouvernail,
et les doigts de sa main gauche se mirent à tourner
le bouton de recherche de stations d'un antique poste radio,
enfoncé dans l'épaisse paroi rectangulaire
faisant face au moteur diesel. L'aiguille bleue phosphorescente
coulissa, parcourant les stations signalées par des
numéros et des barres. Des points lumineux verts,
bleus, en forme d'étoiles à six branches,
surmontent les barres noires, rouges et blanches. Les voix
venant à travers l'éther étaient disparates
et dissonantes ; entre vacarme, murmures, tintamarre : un
mélange de musiques orientale, classique, andalouse
et juive. Puis s'éleva la musique d'une marche funèbre.
La BBC, département arabophone. Une voix rauque se
fit entendre, qui répétait : « Ici Radio
Damas, République arabe de Syrie. Nous venons, à
l'instant, d'apprendre par les agences internationales ainsi
que par l'agence Reuter, que le président égyptien
Mohamad Anouar Al-Sadate vient, depuis quelques minutes,
de rendre une visite surprise à Israël et a
rencontré des membres de la Knesset ». Au milieu
du silence éberlué des auditeurs, j'entendis
la voix de Fayrouz chantant : « Il est cher l'or,
il est cher … oiseau après oiseau et triste
est le soir … brume et ponts et nous avons froid …
nos noms et ce qu'ont enduré les nôtres ».
Des escadrilles de mouettes volaient au-dessus des têtes
des ouvriers. Elles volaient plus bas que d'habitude et
les ouvriers du marquage s'étaient allongés
sous les barges et au milieu des ustensiles, fumant avidement.
Jasser se leva et descendit à la recherche de pain
rassis dans le sac entreposé près de la poubelle
au pied d'un antique aloès. Il ramassa un magazine
de langue anglaise et se dirigea en courant vers Ahmad Baloui.
Celui-ci, bouche bée, scrutait longuement le visage
de Jasser qui lui parlait avec véhémence,
tandis que le poste radio continuait à diffuser les
marches funèbres.
— Nom de Dieu ! Qu'est-ce qui te prend, mon vieux
Jasser ? Tu ne connaîtras donc jamais le juste milieu
? Regarde donc tes amis Hassan ou Allam.
La consternation, l'affliction et les signes d'une couleur
sourde se dessinèrent sur le visage d’Ibn Abdallah.
Un visage basané sculpté tels les visages
pharaoniques. Son auriculaire droit se balada longuement
dans l'espace entre le bas des yeux et la fossette du menton
avant de s'arrêter sur le nez taillé à
la serpe. Le front luisant laissait suinter une légère
sueur.
Quand nous montâmes sur le bateau et que nous fûmes
installés aux côtés des ouvriers du
carénage, un grand nombre de gros navires fit son
apparition. L'ingénieur Ragheb, chef de département
de la construction navale, dit :
— Ce sont tous des navires de guerre qui se dirigent
vers Suez.
Je me tournai vers ma gauche pour contempler le porte-avions
américain. Au-dessus de nos têtes brillèrent
les ailes des avions de chasse énormes. Les gueules
des lance-missiles étaient pointées vers le
Sud. La tête de l'officier de reconnaissance apparut
derrière le verre épais de la cabine de pilotage,
pour prendre en main les opérations. Les ordres sont
donnés par les bras qui se tendent en avant, pour
délimiter les couloirs et les espacements suivant
lesquels les avions de combat devaient s'aligner. A bord
du porte-avions eurent lieu les exercices pratiques des
opérations de décollage et d'appontage, ainsi
que la détermination des objectifs tactiques et stratégiques.
Le silence régnait parmi ceux qui étaient
installés autour du réchaud et Jasser était
là, la tête entre les mains, marmonnant avec
sarcasme : — Pour que vive notre Egypte chérie,
tous ses enfants doivent mourir … Ma patrie, ma patrie,
je t'aime ma patrie … Ma paaatriiiie. Oh, ma pa …
!
Le gouvernail tourna fortement vers la droite, puis l'opération
fut répétée et le petit bateau pilote
franchit la passe principale de la compagnie de Suez. Hassan
Allam se leva, s'approcha du pilote et lui murmura à
l'oreille :
— Direction Est, capitaine. Port-Fouad, fils de bonne
famille.
A la descente, sur la berge de Port-Fouad, la discussion
tournait essentiellement autour de la signification de la
visite officielle de Port-Saïd et de la réouverture
du Canal de Suez à la navigation.
A travers les brèches qui s'ouvraient
surtout près de la rive du canal, je regardais les
hauts immeubles édifiés sur la rive Est du
canal, près de Port-Fouad. Les appartements étaient
vides avec des fenêtres brisées et des murs
poussiéreux. Les résidus de chantier de construction
subsistaient autour des casernements des garde-frontières.
Une musique mexicaine nous parvint et nous fûmes dépassés
par une voiture Opel Vectra rouge. Je m'arrêtai à
la hauteur d’Ibn Allam quand il se pencha pour ramasser
quelque chose dans le sable doré.
— C'est un collier … un collier de pierres précieuses.
— C'est un collier en toc.
A petite allure, la voiture fit marche arrière et
son arrière vint s'arrêter à nos pieds.
Je me penchai. Je vis des mèches dorées d'une
chevelure blonde derrière le siège du conducteur.
Il mit le collier dans la poche de son pantalon et, confirmant
le rendez-vous, il dit :
— Je t'attends à minuit, au café du
Phare. Puis il se dirigea vers la portière droite,
ouverte et s'engouffra dans l'Opel. La musique s'éleva
et je m'en retournai à pied, sur le sable du désert,
vers la ville de Port-Fouad. Je me dirigeai vers le bac
pour voyageurs numéro six qui relie les deux rives
du canal.
Elle alluma les phares de la voiture et la lumière
éblouissante transperça l'espace vide, dessinant
des formes fantastiques sur la surface de l'eau. La voiture
Opel roula sur la rive Est du canal. Hassan Ibn Allam se
tint sur l'extrême droite de la corniche. La voiture
Opel tourna vers la rive Est et son bras droit se baissa
entraînant la petite main raffinée, loin du
regard indiscret du chauffeur. Sur sa chemise de soie et
entre ses cuisses excitantes, ses doigts glissèrent
palpant la chair tendre en quête des zones érogènes.
Elle attira sa tête qu'elle plaqua sur sa bouche,
puis la descendit vers sa poitrine généreusement
tendre pour la faire remonter le long de sa gorge galbée
et affolante. Il lui baisa les doigts, lui effleura la bouche
teinte d'un rouge à lèvres de grande marque
puis fourra sa tête dans les poils rêches de
son pubis, tout près de son sexe. La voiture ralentit
un peu. La fille poussa le chauffeur, après que celui-ci
eut montré quelque agitation, et l'expulsa hors du
véhicule. Elle s'élança avec la voiture,
lui à ses côtés, et ils s'amusèrent
comme des fous dans les ruelles. Elle s'allongea sur le
siège arrière, éteignit les lumières
avant de soulever le pardessus transparent qu'elle portait
sur son pantalon en lamé et la chemise rouge. D'un
tissu de dentelle blanc, elle se couvrit le visage qui avait
tendance à rougir, puis allongea les jambes en les
écartant.
Elle avança lentement le pas et s'arrêta sous
la vigne grimpante touffue. Tout d'un coup, quand, sans
ménagement, il se mit à l'embrasser, plongeant
grossièrement la main dans sa chose, elle jeta un
regard à travers l'unique vitre ouverte dans les
parois de la cabane de bois et laissa couler, dans l'échancrure
de sa poitrine appétissante, des larmes qui glissèrent
vers la voûte blanche et lisse située un peu
plus bas sous ses seins. Il s'effondra en proie au remords
— quand il sentit le froid transpercer ses côtes
efflanquées — sur le ventre de la femme. Elle
recula et se souvint des premières rencontres avec
son chaste collègue, Jasser.
***
— Hassan, où est donc Jasser ?
— Il avait un rendez-vous avec un ami, un certain
Ibn Abdallah et il est parti le voir à Port-Saïd.
Mais les doigts délicats refusèrent de céder
aux lèvres du fauve Hassan Ibn Allam qui avait entrepris
de l'embrasser. Le jeune homme se calma après qu'elle
l'eut vertement rabroué et il battit en retraite
en ravalant ses larmes. Elle lui tapota l'épaule
et l'invita à lui parler de ses rêves de voyages
vers une île lointaine où il ne verra que Dieu
tel qu'il l'avait vu auparavant.
***
— Je dois quitter le pays, Raghda, quel qu'en soit
le prix.
Au son des sirènes, Jasser comprit qu'il devait s'en
retourner et au plus vite, surtout qu'il savait maintenant
avec précision la direction à prendre, après
que son téléphone portable eut sonné
et que son correspondant lui eut dit :
— Ton rendez-vous est à dix heures du matin
à l'am-bassade, à Guiza, près du pont
de l'Université. Quand tu verras la résidence
du président défunt, tu trouveras l'ambassade
d'Israël.
Raghda se lança avec la voiture,
à la recherche de Jasser Ibn Abdallah. Elle parcourut
les rives de Port-Fouad, longeant des casernes militaires,
s'approchant des véhicules de transport de troupes,
garés le long de la rive Est du canal. Elle vit les
gouttes de pluie torrentielle frappant la surface de l'eau
du canal et le pare-brise translucide de la voiture Opel.