La
réalisatrice, qui parle aussi bien l'arabe que l'hébreu, filme
longuement le béton et les barbelés, en opposition aux êtres
humains qui les subissent. Des personnages parlent hors champ
pendant qu'elle tourne, et plusieurs sont interrogés. Ils racontent
l'absurdité de leur vie à continuellement passer des barrières.
Les ouvriers construisant le mur sont surtout des Palestiniens.
Cela leur donne du travail, même si une fois terminé, ce chantier
sera leur malheur. Un industriel détaille la structure des miradors
qu'il fournit à l'armée et le militaire, chargé de la construction,
répond aux questions techniques, notamment celles sur le coût
exorbitant de l'opération. L'homme est massif. Les muscles à
peine empâtés et le visage carré, bronzé, sillonné de rides
profondes évoquent plus l'ancien soldat que le haut fonctionnaire.
L'air posé et tranquille, il fait face à la caméra. Réponses
minimalistes, à l'image du dispositif : une table (vide),
deux drapeaux israéliens. Amos Yaron, directeur de cabinet du
ministre de la Défense, répond aux interrogations de Simone
Bitton, documentariste, née dans une famille juive marocaine,
et installée depuis ses onze ans à Tel-Aviv. Question :
« Etes-vous conscient des dégâts écologiques occasionnés
par le mur ? ». « Oui, nous réparons
de notre côté, et de l'autre ». Une pause. « En
fait, nous considérons les deux côtés comme les nôtres ».
Sens du cadre et de l'attaque, conscience de la distance
à tenir : l'idée ici à l'œuvre est d'enregistrer les conséquences
de l'édification de la barrière de sécurité dans toutes leurs
dimensions, présentes et futures, individuelles et collectives,
réelles, imaginaires, symboliques. Car le « mur »
ne fait pas que cliver le paysage, il radicalise les discours,
catalyse les tensions. « Chez nous, un enfant sur quatre
veut mourir en martyr », note un ami de la réalisatrice,
interrogé depuis Gaza par le biais d'un crachotant multiplex.
Rien de plus concret, rien de plus abstrait que ce colossal
chantier sur lequel s'affairent des norias de bulldozers :
500 kilomètres de long, 50 mètres de large, une longue balafre
bétonnée qui défigure le pays, emprisonne, expulse, exproprie.
Qu'est-ce que le mur ? Pour le ministre, « une
ligne de suture » contre les kamikazes. Pour les petits
propriétaires terriens, un désastre qui les voue à la ruine
en les séparant de leurs oliviers, « seule richesse
du pays ». Pour cet habitant (juif) de Matan,
une barrière aberrante qui clive la ville. Mais une fois le
mur franchi, le même ne peut que constater : « Nous
avons franchi la distance physique en 5 minutes, mais la distance
psychologique était immense ». Pour les ouvriers
iraqiens et jordaniens qui travaillent à son édification, c'est
une manne providentielle : « Ne me filmez pas,
l'OLP me tuerait », blague l'un d'eux. Les habitants
de Har Homa, nouvelle colonie située à quelques jets de pierre
de Bethléem, dénoncent eux le mur comme une utopie démagogique
qui ne les protégera en rien des « terroristes arabes ».
Pour cette femme de Jérusalem, c'est une source de nuisance,
celle de ces dizaines de journaliers qui, à l'aube, tentent
de le contourner en passant sous ses fenêtres : « Parfois,
les enfants du voisin offrent de l'eau et du Coca aux vieux.
Je leur dis qu'ils devraient vendre des pop-corn et des graines
de lupins, se lancer dans les petites affaires ! ».
Bitton multiplie focales et perspectives, aligne les points
de vue, se refusant à tout discours redondant. Les images, il
est vrai, font sens d'elles-mêmes, comme ce très long plan-séquence
sur lequel commence le film. Une vallée plantée d'oliviers occupe
le cadre, déjà en partie occulté par un pan du mur. Edénique
paysage, peu à peu masqué par la pose d'une nouvelle dalle,
emboîtée telle l'ultime pièce d'un jeu de lego géant,
laissant le spectateur aveugle, nez collé au béton. Ailleurs,
à l'autre bout du film, des habitants de Jérusalem traversent
le mur, enjambent les barbelés avec femme, enfants, bébés. Ici
et ailleurs, c'est une seule et même routine, celle de l'intolérable,
qui est mise à nu. C'est l'atout essentiel autant que la principale
limite d'un film qui se refuse à suivre un fil rouge, gardant
un montage éclaté, arbitraire, renvoyant dos à dos témoignages
et entretiens.
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