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Acteur, réalisateur et auteur, Ezzat Al-Alayli est un artiste polyvalent. Il a su incarner un héroïsme tranquille dans des rôles qui sondent les problèmes et les souffrances de l'homme. Le Festival national du cinéma égyptien vient de lui rendre hommage.
Le fils du peuple

Une silhouette fine et grande, une allure humblement gracieuse, un caractère étonnant, doué. Ezzat Al-Alayli est tout cela à la fois. L'action éclatante n'est pas son domaine, mais il est de ceux qui ont remué les fondements du jeu traditionnel de l'acteur. Il a marqué de son talent dix des meilleurs 100 films de toute l'histoire de la cinématographie égyptienne. Averti, attentif, avec une voix monocorde et enveloppante, il nous ramène à ses instants « d'eau douce et de respiration facile », qu'il se plaît à rappeler, de son enfance passée en partie dans le quartier de Sayeda Zeinab, où il a goûté à la vie communautaire. Dès sa tendre enfance, il est soucieux d'appréhender l'homme, son œuvre, son époque. Son père, un comptable wafdiste, l'initie à la lecture, surtout du Coran, et entretient avec lui des discussions d'homme à homme, en dépit de son jeune âge, sur différents sujets pour développer son esprit, son habilité et son sens de la responsabilité. « Mon père appliquait dans mon éducation une phrase de Hamlet : Je dois être ferme, parfois sévère, pour être capable de bonté », explique Al-Alayli. Contre la maîtrise de la récitation du Coran, son père lui donnait de l'argent de poche qu'il dépensait à fréquenter les salles de cinéma foisonnantes dans son quartier. Très tôt, il devient conscient que « le cinéma, non seulement réjouit et purge les cerveaux humains, mais initie aussi les âmes à la vertu ». A cela, il associe une autre passion. Il assiste aux spectacles d'artistes folkloriques comme Choucoucou, qu'il reproduit, improvisant une scène de théâtre sur le lit débarrassé du matelas de sa chambre, où il invite un public d'amis et de voisins à y participer contre de l'argent. Chez le petit enfant de huit ans, la farce côtoie le sérieux, le réel et le merveilleux, l'humour et l'ironie s'entremêlent. Il possède aussi un don d'imitation qu'il exerce aux dépens des instituteurs et du proviseur de son école, qui lui attire la foudre de ce dernier. Plein de vigueur et d'une malicieuse propension à imiter les autres dans le seul dessein de fabriquer des histoires pour distraire son entourage, son amusement devient communicatif, ses parents et amis l'apprécient, et il trouve naturellement sa voie dans l'interprétation.

De l'ingénu imitateur à l'ingénieux acteur qu'il est devenu, la distance n'était pas très grande. Après le bac, il s'inscrit à la faculté de droit de l'Université d’Aïn-Chams, pourtant son unique objectif est de rejoindre sa troupe de théâtre réunissant Mohamad Awad, Zein Al-Achmawi et Esmat Khalil, devenus des comédiens de renom plus tard. Mais au bout d'un an, il abandonne le droit pour poursuivre ses études de théâtre à l'Institut supérieur des arts théâtraux, qu'il menait en parallèle. Ses professeurs, Fattouh Al-Nachati, Abdel-Réhim Al-Zorqani, Louis Awad et Taha Hussein, notent ses belles dispositions à jouer. Surtout, Ali Fahmi, professeur de pantomime, qui lui demande d'interpréter le comportement et la tenue de personnages divers, tels un menuisier, un forgeron, un artisan, etc. La douceur de vivre parmi une mosaïque de simples gens, dans le quartier de Sayeda Zeinab, ressuscite alors dans son jeu, avec leur vérité exemplaire : honneur, loyauté, amitié. « Le fils du peuple n'est pas celui qui porte une galabiya (habit traditionnel), ou encore un costume. Il est le héros très discret, sortant rarement de l'ombre, qui met sa vie en péril pour sauver les autres, ayant pour seuls éclats la légèreté et l'humour », dit Al-Alayli. Et d'ajouter : « Les graves difficultés n'empêchent pas le maintien d'une forte dynamique chez le fils du peuple. Une dynamique millénaire d'affirmation, fondée sur l'intelligence, la détermination et le sens de l'humour, est toujours à l'œuvre dans sa vie. Sans elle, il n'aurait pas triomphé de l'ennemi à la guerre d'Octobre 1973 ». Plus tard, de son contact avec des gens différents, Al-Alayli fait son laboratoire de jeu. « Observateur de l'enchaînement des effets et des causes, décrivant l'engrenage des passions, expérimentant une sorte de mécanique liant travail et conduite de l'individu, j'en fais une boîte à outils où je puise des situations types, que je fabrique ensuite à ma manière pour créer d'autres histoires », explique Al-Alayli.

Pendant les études à l'Institut du théâtre, ses professeurs lui attribuent des rôles de comparses dans les pièces qu'ils mettent en scène, aux côtés de comédiens éminents comme Amina Rizq, Hussein Riyad et Chafiq Noureddine. Il est alors pris de frisson devant la grandeur de leur performance et leur sens sacré du travail. Tout le prédispose ainsi à devenir acteur. Cependant, il commence sa carrière en tant que réalisateur à la télévision. Il réalise une série de documentaires en 16 mm sur les gouvernorats d'Egypte, où il montre l’articulation du temps social des campagnes et des villes, du temps idéologique de l'histoire et de l'ancrage de l'homme dans l'espace.

Ses débuts professionnels de comédien démarrent lorsqu'il constitue, en 1961-1962, le théâtre de la télévision avec Rachwane Tewfiq et Ahmad Tewfiq, sous l'égide de l'acteur-metteur en scène, Al-Sayed Bédeir. Al-Alayli y joue dans deux pièces : La Terre, de Saad Ardache, et Chaïe fi sadri (L'Anxiété), de Nour Al-Démerdache. Ensuite, il se met à l'écriture. Penseur singulier et radical, c'est aussi un écrivain dont la vision politique et morale du monde se développe selon des lignes de force originales. Il adapte une pièce pour le théâtre, tirée du roman Sawret qaria (Révolution d'un village), de l'écrivain et journaliste Mohamad Al-Tabéï. Puis, il écrit une série de 22 épisodes pour la télé, Connais ton ennemi, sur l'implantation du mouvement sioniste en Palestine de 1882 jusqu'à la Révolution de 1936 d’Ezzeddine Al-Qassem. Mêlant d'autres événements historiques comme la Révolution de 1919, la conception de la Charte de 1923 en Egypte, etc., les épisodes qu'il a écrits embrassent l'Histoire à travers des situations particulières dans un interminable va-et-vient dont personne ne sort indemne. « Au lieu de considérer le passé et le présent comme deux entités séparées, closes sur elles-mêmes, je les ai fait se croiser pour que l'homme de 1882 et du présent se rejoignent pour ne former qu'une seule humanité, menacée par le danger sioniste », définit Al-Alayli. Anticipant sur la réalité, cette série proposée à la télé en 1966 n'a été acceptée qu'en 1967, après la défaite. Al-Alayli y met les Arabes en garde contre la menace du mouvement sioniste, qui n'est pas un fait anodin, mais une stratégie d'expansion à long terme, ourdie par des conspirateurs contre eux. Le scandale de Laffon, l'incendie du cinéma Métro au Caire et de la Société égyptienne de publicité dans les années 1940-50 l'attestent.

Ce n'est qu'aux abords des années 1970 que le cinéma façonne la célébrité d'Al-Alayli. Deux rôles, en particulier, l'immortalisent : Abdel-Hadi, le paysan du film La Terre, et Sayed, l'écrivain du film Le Choix, tous deux de Youssef Chahine. Avec le rôle d'Abdel-Hadi, glorifié à la sortie du film à Cannes et ailleurs, qui lutte avec audace et dignité pour préserver sa terre des assauts des colons, il fait entendre une voix teintée de douceur et d'une humanité lumineuse. Quant au Choix, dans un style alerte et rythmé, parfois introspectif, Al-Alayli y fait monter chez le spectateur un dégoût pour Sayed, un intellectuel pas honnête, aliéné aux jeux de pouvoir, dont l'intelligence et le brio ne cachent pas le fait qu'il soit miné par le sentiment de son inutilité, la vanité de sa présence. Il invente un personnage bohémien auquel il s'identifie pour échapper à sa vie figée, mais finit par le tuer, rattrapé par sa propre médiocrité. On approche ici d'obscurs comportements à l'origine de la défaite de 1967. On se souvient longtemps aussi du monologue « La mort lâche » d'Al-Alayli, dans le rôle de maître Choucha, le porteur d'eau du film Al-Saqqmat (La Mort du porteur d'eau), de Salah Abou-Seif. Porteur d'eau, donc de vie, il est aussi porteur de mort, puisque sa femme décède en accouchant. Il propose une réflexion philosophique mêlant satire et absurde sur le degré de réalité, de pathétique et de néant dans la vie des gens. « J'ordonne. Je désembrouille le vrac. J'étudie le fouillis. Je passe au peigne fin l'âme humaine et me fais fort d'apaiser chaque convulsion », dit Al-Alayli.

Non découragé par le reflux actuel de l'intérêt pour le cinéma, il regrette, cependant, le recul de la pensée. « La pensée n'a affaire — historiquement et académiquement — qu'à ce qui est haut et ce qui est permis de le devenir. Les philosophes y puisent leurs réflexions qui inspirent les créations littéraires, d'où est tirée la dramaturgie. Il n'y a plus de penseurs de l'étoffe de Zaki Naguib Mahfouz, Kant, Bertrand Russel, etc., dont les écrits obéissent au souci de hausser les choses ou les embellir », souligne Al-Alayli. De son parcours passionnant, et d'une intelligence qui sait rester parfaitement accessible, on retient une authentique méthodologie : il décille le regard et contraint à réviser la vision de l'Histoire. Par ailleurs, il témoigne d'une passion élémentaire et suffisante, celle de vivre et de prolonger son art. Il a encore de belles choses à nous offrir.

Amina Hassan

Jalons

1934 : Naissance à Bab Al-Chaariya.

1959 : Diplôme de l'Institut supérieur des arts théâtraux.

1966 : Série Connais ton ennemi, réalisée pour la télé.

1970 : Prix d'or de l'interprétation masculine dans le film Le Choix, du Festival de Carthage.

2000 : Hommage de l'Organisation internationale WIPO de la protection intellectuelle, rendu pour la première fois à un artiste.

2002 : Hommage du Festival international du film du Caire.

2004 : Hommage du Festival national du cinéma égyptien.

 

 

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