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Revue . Amkénah (Lieux) mêle littérature, anthropologie, récit et paroles de gens ordinaires. Le dernier numéro de cette publication, en arabe, est consacré au culte du héros.
Les vrais maîtres des lieux

La revue culturelle Amkénah (Lieux) se situe certes dans une optique anthropologique. Juste à l’heure où la réflexion publique sur l’homogénéisation culturelle fait couler de l’encre, la revue indépendante publiée à Alexandrie se consacre à la culture particulière des lieux, comme l’indique son titre. Sa sixième édition, d’ailleurs la dernière en date, sortie en octobre dernier, a été réservée au thème du héros. « Celui-ci étant l’une des composantes essentielles de la culture de tout lieu et le nôtre de manière plus particulière », précise Alaa Khaled dans la préface. L’idée de Khaled, poète, écrivain et fondateur de la revue, est réitérée par la vingtaine de textes qui suivent. Les collaborateurs — non permanents — de la revue — non périodique — appartiennent souvent à la soi-disant génération 90. Ce, en dépit de toutes les protestations contre la classification en générations qui peut s’avérer un peu contraignante, voire obsolète. Ainsi, les écrits se caractérisent dans l’ensemble par un certain sens anthropologique, lequel habite la création artistique aujourd’hui.

Textes et photos se côtoient alors, confirmant cette ligne éditoriale. Par exemple, à la photo d’Ahmad Noureddine représentant les tombeaux d’Al-Héw (à Nag Hammadi, en Haute-Egypte) répond un article de Fatma Abdallah intitulé « La présence de l’ombre ». Le texte affirme que certains milieux sont générateurs d’épopée. La personnalité des lieux en Egypte, en Syrie et en Iraq fait, selon l’auteur, que leurs habitants consacrent plus facilement que d’autres le culte des saints et des héros.

Ainsi, au fil du temps, des personnages du petit peuple, jugés marginaux ou vagabonds par l’autorité gouvernante, se transforment en héros populaires. Leur résurrection se trouve étroitement liée au contexte sociopolitique. Toutes les fois que le sentiment d’injustice s’accroît, le retour des héros salvateurs est d’envergure, résume en quelque sorte le célèbre conteur de la Sirra hilaliya (La geste hilaléyenne), Sayed Al-Dawi, à travers une longue interview effectuée par Alaa Khaled. Al-Dawi, un ami d’enfance du poète dialectal Abdel-Rahmane Al-Abnoudi, évoque les récits épiques de personnages qui n’ont pas pris une seule ride. L’entretien qui inaugure la revue trouve sans doute sa raison d’être dans le succès inégalé des soirées musicales et poétiques consacrées à la geste hilaliya ces derniers temps. N’avons-nous pas tous besoin d’icônes ? Il n’y a pas de quoi stimuler notre inconscience collective ?

A travers un autre entretien, le réalisateur Daoud Abdel-Sayed parle de son héros. Tout à son image, il « porte un rêve romantique qui dépasse de loin la classe moyenne ». Il en est épuisé, mais se dit indisposé à exprimer les soucis d’une autre classe que la sienne. C’est-à-dire que même s’il parle de marginaux dans ses films, il les aborde du point de vue de la classe moyenne. Parfois, il ne manque pas d’évoquer la problématique de sa génération qu’on a préparée à un rêve épique de nationalisme et de modernisation pour ensuite l’abandonner au néant. D’où le personnage principal de son film, Ard al-khof (Terre de peur). « Les consommateurs actuels de cinéma ne veulent pas qu’on leur rappelle leurs problèmes. Quel serait alors le héros de cette catégorie ? Rien que quelques retouches externes et un peu de rire. Car ils ne veulent même pas qu’on les fasse pleurer. (…) On a affaire à une couche d’une grande religiosité, conciliante avec la conjoncture actuelle, qu’elle considère comme garantie, et résignée à tout ce qui est traditionnel ». Justement, à l’ombre d’une percée religieuse qui ne cesse de gagner du terrain, il était tout à fait normal qu’une jeune étudiante interrogée par l’équipe d’Amkénah sur la perfection des héros propose le personnage du prophète Mohamad comme le héros irréprochable par excellence. Chacun se penche sur sa culture-refuge afin d’élire ses héros, tout à fait loin de l’image d’un Bill Gates, au carrefour de deux mythologies américaines : la première est celle de la croyance dans les effets forcément positifs de la technologie, et la seconde est celle de l’homme parti de rien, pour devenir l’un des plus riches du monde. Les textes publiés dans Amkénah révèlent que les héros égyptiens s’articulent autour de la notion de la résistance. C’est toujours en quelque sorte l’histoire d’un petit à même de narguer les grands.

Dalia Chams
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