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Analyse . Dans Orient/Occident, la fracture imaginaire, publié aux éditions La Découverte en 2002, Georges Corm se penche sur les origines et les fonctions de la fracture entre deux univers présentés comme irréductiblement opposés l'un à l'autre.
Le mythe de la séparation

Ancien ministre des Finances du Liban, actuellement consultant auprès d'organismes internationaux et de banques centrales, Georges Corm est surtout l'auteur de nombreux essais sur le monde arabe (Le Proche-Orient éclaté, 1956-2000, Gallimard, 1999) et sur les grands débats politico-économiques qui traversent notre siècle.

Dans Orient/Occident, La fracture imaginaire, il s'attaque à la nouvelle mode pseudo-intellectuelle : celle d'un « clash des civilisations », selon la formule désormais célèbre de Samuel Huntington. Une partie importante de l'ouvrage est consacrée à l'origine de cette idée ; elle est à chercher, explique Corm, « dans l'œuvre des linguistes européens, qui ont dessiné la carte des langues à partir d'une division supposée du monde entre peules sémitiques et peuples indo-européens », (p. 33), décrétant dans la foulée la supériorité des « peuples indo-européens ». Ernest Renan parlait ainsi de la « lourdeur de l'esprit sémite incarné par l'islam », (p. 34). « Ainsi, la mise en place de la fable d'une origine indo-européenne de l'Occident, qualifiée chez certains d'indo-germanique, qui lui donne son dynamisme et sa supériorité sur l'Orient sémite, permet d'affirmer la suprématie de l'Occident dans la hiérarchie des civilisations », (p. 35).
Corm propose également une critique de la place accordée à la religion. Il argumente ainsi contre Weber et la mise en avant du protestantisme comme facteur de développement de l'Allemagne et de l'Angleterre (p. 44). Cette place donnée à la religion se retrouve même dans les théories cherchant à expliquer l'origine de la laïcité. « Le monothéisme serait une religion de la sortie de la religion », (p. 62). L'Occident aurait inventé l'individualisme, le matérialisme, la rationalité (p.64). Se faisant, il se sacralise : « il est la raison, il est Dieu, même s'il en est désenchanté. Il peut et il doit donner des leçons au monde », (p. 70). Cette « logique du salut » n'a même pas été dépassée dans les théories produites par l'Occident qui se voulaient émancipatrices, explique Corm, comme la pensée des Lumières, le marxisme ou le nationalisme. La place d'un prophète salvateur y restait centrale et les hommes qui ont pensé ces théories n'étaient pas exempts de préjugés racistes (La pièce de théâtre de Voltaire, Mahomet ou Le Fanatisme, p. 81 et le concept de « mode de production asiatique » chez Marx).

Mais l'on assiste actuellement, depuis le début des années quatre-vingt dix, à un retour en arrière, ces grandes utopies sont ainsi amalgamées aux produits immondes de la pensée aryenne raciste : « Nos nouveaux philosophes, anciens marxistes reconvertis et recyclés pour la plupart dans la surenchère néo-libérale, facilitent d'ailleurs la tâche de l'accusation dans ce procès. Comme si la philosophie des Lumières leur brûlait les doigts. Le scepticisme, le relativisme, la tolérance, en même temps que la foi dans la capacité de progrès, les gênent. Ils veulent un monde binaire, opposant l'empire du bien où Dieu et la Bible sont réintégrés, à l'empire du mal, celui de la barbarie. Le communisme est maudit, vomi, assimilé au nazisme », (p. 68-69). Ces « nouveaux philosophes » ont découvert les « racines judéo-chrétiennes » de la civilisation occidentale, délaissant les racines grecques. La fonction de cette « découverte » est d'inclure Israël, d'exclure l'islam, de réconcilier judaïsme et christianisme, tout en cultivant « la culture de l'Holocauste », (Corm s'appuie ici sur les travaux de Norman Finkelstein) pour montrer que l'Occident est définitivement guéri de la furie antisémite. Cet Occident n'est donc ni désenchanté, ni rationaliste ainsi que le montre Corm dans sa déconstruction du mythe que l'Occident s'est auto-construit. Tout comme il avait construit un mythe de l'Orient, analysé par Edward Saïd, analyse à laquelle Corm pense qu'il manquait cette partie sur la déconstruction de la fracture Orient/Occident. Mais Saïd ouvrait dans l'Orientalisme la voie à d'autres travaux comme ceux de Corm. Qui, néanmoins, continue d'utiliser des classifications comme « L'Orient musulman » (p. 132) qui ne permettent pas de situer les acteurs politiques ou sociaux auxquels il fait référence, même quand il clarifie sa pensée quelques lignes plus loin et même s'il consacre d'importants paragraphes aux différents courants de pensée au sein du monde arabe et musulman, où existent aussi bien des groupes islamistes extrémistes que des penseurs qui analysent et remettent en question le legs religieux et culturel musulman. Les contradictions existent également en Occident. Le consensus néo-libéral a été brisé par une contestation surgie « du cœur même de la machine de puissance occidentale », (p. 149). Corm minimise sans doute la force de ce mouvement anti-mondialisation et sa capacité de nuisance. Tout comme il décrète à deux reprises, de manière assez lapidaire, que « la pensée marxiste a disparu », (p. 77). Nettement affaiblie, la « pensée marxiste » a cependant fait des réapparitions ci et là à travers la poussée électorale de l'extrême gauche en France, en Angleterre et en Italie, pour ne citer que cet exemple. Affirmer tout net la disparition de cette pensée ne permet pas d'appréhender ces nouvelles réalités, ces nouvelles brèches dans l'arrogante suprématie de l'Occident, dont Corm offre ici une salutaire critique.

Dina Heshmat
 

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