Ancien
ministre des Finances du Liban, actuellement consultant
auprès d'organismes internationaux et de banques centrales,
Georges Corm est surtout l'auteur de nombreux essais sur
le monde arabe (Le Proche-Orient éclaté, 1956-2000,
Gallimard, 1999) et sur les grands débats politico-économiques
qui traversent notre siècle.
Dans
Orient/Occident, La fracture imaginaire, il s'attaque
à la nouvelle mode pseudo-intellectuelle : celle
d'un « clash des civilisations », selon
la formule désormais célèbre de Samuel Huntington. Une
partie importante de l'ouvrage est consacrée à l'origine
de cette idée ; elle est à chercher, explique Corm,
« dans l'œuvre des linguistes européens, qui ont
dessiné la carte des langues à partir d'une division supposée
du monde entre peules sémitiques et peuples indo-européens »,
(p. 33), décrétant dans la foulée la supériorité des « peuples
indo-européens ». Ernest Renan parlait ainsi
de la « lourdeur de l'esprit sémite incarné par
l'islam », (p. 34). « Ainsi, la mise
en place de la fable d'une origine indo-européenne de
l'Occident, qualifiée chez certains d'indo-germanique,
qui lui donne son dynamisme et sa supériorité sur l'Orient
sémite, permet d'affirmer la suprématie de l'Occident
dans la hiérarchie des civilisations », (p. 35).
Corm propose également une critique de la place accordée
à la religion. Il argumente ainsi contre Weber et la mise
en avant du protestantisme comme facteur de développement
de l'Allemagne et de l'Angleterre (p. 44). Cette place
donnée à la religion se retrouve même dans les théories
cherchant à expliquer l'origine de la laïcité. « Le
monothéisme serait une religion de la sortie de la religion »,
(p. 62). L'Occident aurait inventé l'individualisme, le
matérialisme, la rationalité (p.64). Se faisant, il se
sacralise : « il est la raison, il est Dieu,
même s'il en est désenchanté. Il peut et il doit donner
des leçons au monde », (p. 70). Cette « logique
du salut » n'a même pas été dépassée dans les théories
produites par l'Occident qui se voulaient émancipatrices,
explique Corm, comme la pensée des Lumières, le marxisme
ou le nationalisme. La place d'un prophète salvateur y
restait centrale et les hommes qui ont pensé ces théories
n'étaient pas exempts de préjugés racistes (La pièce de
théâtre de Voltaire, Mahomet ou Le Fanatisme,
p. 81 et le concept de « mode de production asiatique »
chez Marx).
Mais
l'on assiste actuellement, depuis le début des années
quatre-vingt dix, à un retour en arrière, ces grandes
utopies sont ainsi amalgamées aux produits immondes de
la pensée aryenne raciste : « Nos nouveaux
philosophes, anciens marxistes reconvertis et recyclés
pour la plupart dans la surenchère néo-libérale, facilitent
d'ailleurs la tâche de l'accusation dans ce procès. Comme
si la philosophie des Lumières leur brûlait les doigts.
Le scepticisme, le relativisme, la tolérance, en même
temps que la foi dans la capacité de progrès, les gênent.
Ils veulent un monde binaire, opposant l'empire du bien
où Dieu et la Bible sont réintégrés, à l'empire du mal,
celui de la barbarie. Le communisme est maudit, vomi,
assimilé au nazisme », (p. 68-69). Ces « nouveaux
philosophes » ont découvert les « racines
judéo-chrétiennes » de la civilisation occidentale,
délaissant les racines grecques. La fonction de cette
« découverte » est d'inclure Israël,
d'exclure l'islam, de réconcilier judaïsme et christianisme,
tout en cultivant « la culture de l'Holocauste »,
(Corm s'appuie ici sur les travaux de Norman Finkelstein)
pour montrer que l'Occident est définitivement guéri de
la furie antisémite. Cet Occident n'est donc ni désenchanté,
ni rationaliste ainsi que le montre Corm dans sa déconstruction
du mythe que l'Occident s'est auto-construit. Tout comme
il avait construit un mythe de l'Orient, analysé par Edward
Saïd, analyse à laquelle Corm pense qu'il manquait cette
partie sur la déconstruction de la fracture Orient/Occident.
Mais Saïd ouvrait dans l'Orientalisme la voie à
d'autres travaux comme ceux de Corm. Qui, néanmoins, continue
d'utiliser des classifications comme « L'Orient
musulman » (p. 132) qui ne permettent pas de
situer les acteurs politiques ou sociaux auxquels il fait
référence, même quand il clarifie sa pensée quelques lignes
plus loin et même s'il consacre d'importants paragraphes
aux différents courants de pensée au sein du monde arabe
et musulman, où existent aussi bien des groupes islamistes
extrémistes que des penseurs qui analysent et remettent
en question le legs religieux et culturel musulman. Les
contradictions existent également en Occident. Le consensus
néo-libéral a été brisé par une contestation surgie « du
cœur même de la machine de puissance occidentale »,
(p. 149). Corm minimise sans doute la force de ce mouvement
anti-mondialisation et sa capacité de nuisance. Tout comme
il décrète à deux reprises, de manière assez lapidaire,
que « la pensée marxiste a disparu »,
(p. 77). Nettement affaiblie, la « pensée marxiste »
a cependant fait des réapparitions ci et là à travers
la poussée électorale de l'extrême gauche en France, en
Angleterre et en Italie, pour ne citer que cet exemple.
Affirmer tout net la disparition de cette pensée ne permet
pas d'appréhender ces nouvelles réalités, ces nouvelles
brèches dans l'arrogante suprématie de l'Occident, dont
Corm offre ici une salutaire critique. |