Al-Ahram
Hebdo : Comment évaluez-vous la réunion au Caire
des Palestiniens de 1948, organisée par la Ligue arabe, en
coopération avec le département des sciences politiques de
l’Université du Caire ?
Ahmed Al-Tibi :
Cette rencontre est sans précédent du point de vue qualitatif.
Car, pour la première fois, on a été capables de réunir tous
les courants politiques représentant ce qu’on appelle les
Palestiniens de 1948 autour d’une même table. Cette rencontre
avait comme objectif une meilleure approche et compréhension
des questions et problèmes liés aux Arabes de 1948. Pour notre
part, nous aimerions qu’aussi bien au Caire que dans tout
le monde arabe, on ait une meilleure connaissance de la réalité
des Palestiniens de 1948. Ces derniers ont une nature bien
particulière parce qu'ils sont arabes palestiniens et, en
même temps, citoyens israéliens. Pour cette raison, nous sommes
en permanence victimes d’une politique de discrimination,
menée par tout gouvernement israélien. C’est pour cette raison
que la rencontre du Caire est un pas qui mérite d’être vivement
salué.
— Qu’espèrent
les Palestiniens de 1948 de leurs confrères arabes ?
— En réalité,
il faut bien le dire, pendant des dizaines d’années il y a
eu, chez certains Arabes, une déformation de l’image des Palestiniens
de 1948. Ce comportement s’est atténué et a presque disparu
au cours des dernières années, grâce à nos efforts personnels,
l’amélioration des moyens de communication, l’Internet, les
chaînes satellites, etc. A travers ces différents moyens,
les Arabes ont pu connaître la réalité de notre situation.
Nous avons commencé à être vus et reconnus comme une partie
vivante de la nation arabe et du peuple palestinien, mais
qui résiste et s’accroche à sa terre au fil des ans. On réalise
maintenant que nous avons nos propres soucis et que nous souffrons
d’une discrimination raciale très évidente, à l’intérieur
d’Israël, pratiquée par les gouvernements en place.
Nous représentons
une faction de cette société israélienne qui propose un modèle
alternatif au sionisme. Nous voulons affirmer notre présence
et défendre nos droits contre vents et marées. Et ce malgré
toutes les politiques discriminatoires à notre encontre. Nous
voulons également être en permanence en contact et liés aux
autres peuples arabes, malgré toutes les oppositions officielles
israéliennes et en dépit de la campagne menée contre nous
par la droite israélienne lorsque nous avons accepté de participer
à la rencontre du Caire.
— Quels
types de rapports ont les Palestiniens de 1948 avec l’Autorité
palestinienne, d'une part, et les Palestiniens vivant dans
les territoires occupés, d'autre part ?
— Nous sommes
en rapport constant avec l’Autorité palestinienne. Dans le
passé et jusqu’en 1999, j’ai été moi-même conseiller du président
Yasser Arafat. Puis, j’ai présenté ma démission et posé ma
candidature pour la Knesset. Donc, je suis en contact permanent
avec lui. Nous sommes également en rapport avec l'ensemble
des Palestiniens dans les territoires à travers les campagnes
d’aides et de secours aux nécessiteux. Bref, depuis 1967,
et malgré l’occupation, qui est la pire des choses infligées
aux Palestiniens, nous avons des contacts avec nos confrères
dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Nous avons eu même
des cas de mariage entre Palestiniens de l’intérieur et de
l’extérieur de la ligne verte (séparant Israël des territoires
palestiniens occupés en 1967). Donc, on parle d’un même peuple,
qui partage les mêmes traditions et patrimoine culturel.
— Comment
les Palestiniens de 1948 voient les garanties accordées par
le président George W. Bush au plan de séparation d'avec les
Palestiniens présenté par le premier ministre israélien Ariel
Sharon, qui vient de subir un cinglant revers après le rejet
de ce plan par son parti, le Likoud ?
— Ces garanties
représentent une profonde atteinte à toutes les constantes
du processus de règlement israélo-palestinien. D'autant plus
qu'elles ont été accordées par le président du pays censé
être le parrain du processus de paix. Les questions des réfugiés,
des colonies, etc. devraient être tranchées dans la phase
finale des négociations de paix. Mais avec ces déclarations,
le président Bush tente d’imposer unilatéralement un statut
final aux Palestiniens, sans même qu'aucune négociation n'ait
lieu. Sharon a proposé son plan de retrait unilatéral de la
bande de Gaza, sans avoir coordonné le moins du monde avec
l’Autorité palestinienne. Bush a également agi de manière
unilatérale en faisant ses dernières déclarations sur cette
question. Reste alors aux Palestiniens de les imiter en répondant
aussi par une mesure unilatérale : la proclamation d’un
Etat palestinien indépendant à l’intérieur des frontières
de 1967. Cette annonce n’arrêtera probablement pas l’occupation,
mais permettra aux Palestiniens de reprendre l’initiative.
Il faut signaler ici l’absence totale de la partie arabe,
qui reste silencieuse sans jouer le moindre rôle, face à un
Sharon qui, bénéficiant du soutien américain, fait ce qu’il
veut, quand il veut et où il veut.
— Les
Palestiniens de 1948 sont les premiers touchés par le double
refus israélo-américain du droit au retour des réfugiés de
1948 aux terres qu'ils ont été forcés de quitter. Qu'en pensez-vous ?
— Le droit
au retour des réfugiés de 1948 ne peut pas être supprimé par
une simple annonce de la part d’un président, le président
du pays le plus puissant du monde soit-il. Cette annonce ne
peut effacer ou détruire la légitimité et les lois internationales
qui reconnaissent ce droit. C’est pour cette raison que le
droit au retour reste valide et le restera tant que la question
des réfugiés existera. Cette question ne sera résolue que
par des négociations de paix conduites selon les principes
de l’initiative de paix arabe, présentée lors du sommet de
Beyrouth en mars 2002. Il y a là un texte clair. Nous soutenons
ses principes, notamment lorsqu'elle souligne la nécessité
d’un règlement ayant pour base la résolution 194 des Nations-Unies.
— Les
députés arabes à la Knesset sont-ils victimes de discrimination
ou de tentatives de marginalisation politique ?
— Il y a
sûrement une tentative de marginaliser la minorité arabe au
sein de la Knesset et une tentative de lui enlever sa légitimité
politique. Moi personnellement, j’ai été victime de cette
campagne, lors des dernières élections, lorsque le Likoud
a tenté de me retirer de la liste des candidats et de m'interdire
de participer aux élections, sous prétexte que je suis un
Palestinien, que je suis allé au camp de Jénine, en Cisjordanie,
pendant le massacre commis par Israël et que je suis contre
l’occupation israélienne, etc. Personnellement, j’ai répondu
à ses accusations, en reconnaissant avec fierté tous ces faits.
Ils m’ont alors retiré de la liste des candidats à la Knesset
avec l’aide du gouvernement, mais j’ai fait appel devant la
Haute Cour de justice, qui a affirmé que toutes ces accusations
étaient de nature politique et m'a permis de prendre part
aux élections.
Il existe également
des tentatives de marginalisation culturelle. Car Israël nous
empêche d’enseigner nos programmes scolaires dans nos écoles
arabes. Il essaye de détruire notre identité et toutes les
dimensions patriotiques et nationalistes des Palestiniens
de 1948. C’est pour cette raison que notre existence est en
elle-même une perpétuelle lutte contre la marginalisation
et la discrimination, voire une lutte pour la survie sur tous
les plans.
— On
impute à Ariel Sharon la volonté de procéder, dans le cadre
d'un règlement politique, à un échange de territoires visant
à garder le caractère juif d'Israël : les blocs de colonies
juives en Cisjordanie contre les localités à forte densité
arabe à l'intérieur d'Israël. Qu'en dites-vous ?
— Nous refusons
absoluce genre de comparaison. Politiquement et moralement
parlant, on ne peut pas nous comparer, nous les habitants
originels de la Palestine avec des colons qui se sont emparés
d’une terre qui ne leur appartient pas et y ont construit
des colonies totalement illégales. Ce n’est pas nous qui avons
envahi Israël, c’est plutôt le contraire. Pour cette raison,
on ne peut même pas accepter la comparaison entre nous et
les colons.