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Portraits . Que veut dire être épouse d'un cheikh ou d'un prêtre ? Elles parlent de leurs expériences et de leurs vies. Elle se sont toutes astreintes à une ligne de conduite à la hauteur de la mission du mari.

Unions à l'ombre du sacré

Pendant plus de vingt ans, elle a exercé le métier d'enseignante dans une école publique du quartier des Pyramides. Une vie ordinaire, partagée entre son métier et l'éducation de ses deux enfants. C'est seulement lorsque son conjoint a décidé de prêcher la parole de Dieu que tout a changé pour elle. Travaillant lui aussi dans le domaine de l'enseignement, il a décidé du jour au lendemain de se consacrer à la prédication et à l'enseignement religieux. Une mission spirituelle, qui a transformé la vie du couple. D'une vie dynamique, partagée entre l'enseignement, les réunions et les colloques, elle devient femme au foyer.

Et ce n'est pas seulement sa carrière qu'elle a dû sacrifier, mais aussi tout un style de vie. « Etre la femme d'un imam appelle à une certaine retenue. Il fallait apporter quelques restrictions à ma vie. Mon entourage n'était pas prêt à accepter l'idée de voir la femme du cheikh flâner dans la rue. J'ai dû modifier les horaires de mes promenades. C'est après la prière de l'aube, quand les rues sont encore vides que je m'adonne à mon sport favori : la marche. J'essaye de ne pas trop me montrer au balcon et ne sors que pour étendre le linge ou y prendre mon café, tôt le matin ».

Des changements qui ont pour seul but d'éviter les médisances. Et ce n'est pas tout. Elle s'est imposée un rythme de vie. « J'ai réduit mes rencontres avec mes amies et je leur ai demandé de limiter les visites ».

Les longues discussions au téléphone ont laissé place à des appels abrégés, uniquement pour s'enquérir de la santé de ses enfants et petits-enfants. « Cheikh Abdel-Metaal consacre tout son temps à la lecture, aux études et à la préparation de ses prêches. Une vie qui exige une certaine sérénité pour qu'il puisse mener à bien sa mission » . Et même la façon de s'habiller de Sawsane a subi quelques modifications. Elle, qui portait déjà le voile, a dû revêtir un autre plus rigoureux. L'écharpe est plus longue et ne laisse entrevoir aucune mèche de ses cheveux, les chemises sont plus amples et les jupes plus larges.

Et pour être sur la même longueur d'onde que son mari, Sawsane s'est mise à la lecture. « Je ne voulais pas me sentir à l'écart. Il fallait trouver un sujet de discussion avec lui. J'ai donc décidé d'approfondir mes connaissances en théologie. Il m'arrive même de lui soumettre des idées pour ses prêches ».

De nature inquisitrice, Sawsane a profité de son statut pour se rapprocher de ses voisines. Ces dernières n'ont pas hésité à lui confier leurs soucis et même leurs secrets les plus intimes. C'est en jouant le rôle du messager que Sawsane rapporte certaines anecdotes à son mari sans en révéler les sources. Ainsi, le cheikh aborde certains points lors de son prêche qui touchent de près la vie des habitants du quartier, et propose souvent des solutions.


Une vie sous contrôle

Etre marié à un homme de religion n'est pas une chose simple. « La femme dans notre société est déjà soumise à une censure officieuse et si elle est mariée à un homme de religion, ses paroles et gestes deviennent plus concis et réfléchis », confie Soheir, épouse d'un prêtre d'une église à Zeitoun. Ce qui explique pourquoi l'église donne le droit à la femme d'accepter ou de rejeter la décision de son mari de devenir prêtre. Un choix qui lui permet de dire si elle est capable ou pas de s'adapter à sa nouvelle vie. Et si elle refuse, il doit catégoriquement renoncer à cette idée.

Selon Soheir, les gens sont peu indulgents quand il s'agit de la femme d'un homme de religion, et la situation est plus délicate lorsqu'elle est mariée à un prêtre. La vie religieuse et la vie sociale étant indissociables au sein de l'église, la femme du prêtre est contrainte de prendre part à une série d'activités qui l'obligent à être au devant de la scène. Son programme est réparti entre les cours de catéchisme, les excursions avec les familles et les rassemblements de femmes. Elle doit aussi accompagner son mari lors de ses visites aux familles en difficulté. Toute négligence de sa part est donc mal perçue. Et cela ne suffit pas. « Cette présence de l'épouse du prêtre dans la vie quotidienne de l'église l'expose à des critiques souvent injustifiées », dit Soheir.

Une situation qui a poussé certaines femmes de prêtres à se contenter du rôle de l'épouse « inactive » par rapport à l'église. Narimane en est l'exemple. Mariée au prêtre Paula de l'église de Maadi et consultante légale à la municipalité, elle a préféré vivre en retrait par rapport à la vie de son mari. « La vie pastorale est comme le service militaire, c'est une mission rigoureuse, qui accapare tout le temps abouna. Il fallait bien que je me charge de nos trois enfants », dit-elle.

Une décision qui lui a permis de se sentir à l'aise non seulement dans sa vie professionnelle, mais aussi privée.

« Dans mon travail, j'ai caché pendant des années, que j'étais la femme d'un prêtre. Je ne voulais pas que l'on me fasse des compliments ou que l'on me traite avec réserve. Je voulais que l'on me juge seulement selon mes compétences professionnelles », confie-t-elle.

Pour Narimane, la philosophie adoptée par l'épouse de l'homme de religion est souvent influencée par la personnalité de son mari. « S'il est moderne, flexible et ouvert d'esprit, il sera démocrate avec sa femme et acceptera son choix à cœur ouvert », affirme-t-elle.

Dans le foyer, Narimane a dû combler le rôle d'un père souvent absent. « Je considère mon foyer comme étant mon église et mon champ d'action principal. Quant à ma vie spirituelle et celle de mes enfants, nous la partageons avec abouna, loin des regards des autres ». A la maison, la petite famille se réunit tous les soirs pour lire la Bible, faire la prière et discuter aussi des problèmes du quotidien. Une sorte de confession familiale bénie par les conseils d'un mari et d'un père spirituel en même temps.


Le bonheur de la hagga

Pour de nombreux hommes de religion, le critère de la piété est à la l'origine du choix de l'épouse. C'était en fait la philosophie de cheikh Mohamad Abdou, notaire du quartier de Doqqi qui a trouvé l'âme sœur il y a plus de trente ans. « Trouver une femme pieuse » était sa seule condition. Une qualité qu'il a découverte chez sa cousine, devenue la femme de sa vie. « Une femme qui connaît bien sa religion est apte à créer une ambiance paisible et confortable à son mari et sa famille », explique cheikh Mohamad Abdou.

De nature moderne et démocrate, cheikh Abdou a tout fait pour briser le cliché austère que se font les gens de la vie privée des hommes de religion.

Avec son sens de l'humour, il a réussi à créer une ambiance décontractée au sein de son foyer faisant participer sa femme à son quotidien. « Je fais tout pour la chouchouter. Le prophète n'a-t-il pas dit que porter la nourriture à la bouche de sa femme est de la sadaqa (une aumône) ? ».

Et c'est dans cette ambiance chaleureuse et affectueuse que le couple a mené sa vie conjugale. Leur porte est grande ouverte à ceux qui désirent demander conseil ou mettre fin à une discorde. « Notre maison est située juste en face du bureau de cheikh Abdou. Ce qui facilite la tâche à ceux qui veulent le voir à tout moment », explique la hagga. Une chose qui ne la dérange guère. Avec le temps, elle est devenue experte dans les questions du statut personnel. « Avec les années, les histoires se ressemblent et se répètent. Un homme ayant juré de répudier sa femme si elle quitte sa maison sans son autorisation et qui veut savoir si ce divorce est valable ou pas, une femme qui demande quelle est la durée légale avant de se remarier, ou une autre qui veut connaître ses droits en cas de kholea, etc. », dit-elle. Et en regardant défiler devant ses yeux des couples qui tournent une page de leur vie et d'autres qui en entament une, la hagga lance : « Le bonheur conjugal ne tenait qu'à un fil ».

Amira Doss

 
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