Pour lui, peinture
et danse sont les organes d’un même corps. Après des études
à la Faculté des beaux-arts de Bruxelles dans les années 1970,
Aouni, danseur et chorégraphe, a ainsi rejoint la troupe de
danse moderne de Maurice Béjart en tant que scénographe des
costumes et des décors. « Mes voyages continuels avec
la troupe Béjart m’ont permis de m’ouvrir aux traditions et
aux arts de différents peuples. Au Caire, j’ai plus travaillé
la danse et le théâtre que la peinture. J'y ai trouvé un terrain
accueillant à mes conceptions corporelles. Et j’ai commencé
à grandir dans cet art, par le biais de spectacles inspirés
de personnalités de renom, comme Jibran Khalil Jibran, Mahmoud
Mokhtar, Naguib Mahfouz et Tahia Halim », déclare Walid
Aouni. Et d’ajouter : « Tahia Halim par exemple
m'a cédé toute la documentation dont j'avais besoin ».
C'est
pourquoi Aouni lui dédie son actuelle exposition au Centre des
arts. Dans ses peintures comme dans ses spectacles de danse,
il a l'art de placer codes et symboles, créant ainsi des œuvres
qui appartiennent au surréalisme et au symbolisme. Productif
et prolifique, Aouni est un artiste qui essaie, en peignant,
de s’éloigner de la scène, de la danse. Cependant, l'homme reste
son protagoniste, obsédé qu'il est par la mythologie, l’histoire
et la métaphysique. Les divers états d’âme de l'être humain
sont reflétés par une diversité de symboles : poisson,
œil, serpent, cactus, bougie, dont les significations sont multiples :
l’éternité, la métamorphose, la souffrance, ou encore l’espoir.
« Je cherche dans l’au-delà. Je suis visionnaire. Et
si mes symboles se répètent dans presque toutes mes peintures,
cela ne signifie pas que mes œuvres portent le même style. Par
contre elles jouissent d’un même esprit », dit
l’artiste. Dans ses peintures, les symboles ne sont en
fait qu’un soutien à l’homme dans sa vie. « L’homme
n’est pas heureux dans la vie et il ne faut pas jouer le jeu
d’être heureux. Le malheur est toujours là. Cependant, il faut
toujours chercher le bonheur en soi. Je crois au bouddhisme.
Je l’ai même pratiqué pendant quatre ans », affirme-t-il.
Chez Aouni, l’homme respire le tourment, la souffrance
et la perte. Il cherche le bonheur et l’espoir. Et le voilà
enfin, il existe, il regarde, il survit. Dans la plupart de
ses peintures, un homme souffle. « Le souffle que l’homme
expire n’est pas visible en réalité. Par contre, il se sent.
Cette opération a un sens et elle doit être respectée ».
Raison pour laquelle ce souffle apparaît explicitement dans
les œuvres de cet artiste. Une autre peinture représente un
homme dont une aile est brisée, et sur le point de déchirer
l’autre. Une manière d’avouer que « nous les hommes,
nous sommes responsables de nos propres malheurs »,
explique Aouni. Dans ses peintures, est aussi représenté dans
la plupart des cas un homme blessé. Même dans la toile qui symbolise
la Palestine, Aouni recourt à un corps humain, souriant, sarcastique,
aux mains coupées, qui vole avec des pattes d’oiseaux et blessé
à la poitrine. Ayant étudié l'anatomie pendant un an, l’artiste
affirme qu’être un vrai peintre, c’est aussi savoir respecter
les proportions exactes des mains et des pieds et ne pas uniquement
s’intéresser aux expressions du visage. On remarque malgré cela
la déformation des mains dans quelques-uns de ses tableaux.
Mais ce n’est que pour servir son œuvre. « Je ne dessine
pas ce qu’un corps humain doit être. Déformer casse la monotonie.
Il faut rompre avec la signification des choses »,
explique-t-il. Un œil ou des yeux éparpillés, figurant quelque
part dans l’œuvre, des organes dispersés et détachés du corps.
« Mon travail ressemble à un microscope, à travers lequel
on observe des cellules qui se détachent, dansent, puis s'unissent »,
renchérit-il. En peinture comme sur scène, Aouni
improvise et les couleurs sont ajustées de manière spontanée.
Dans son œuvre du Derviche, et avec la spontanéité et
la souplesse d’un danseur, il imprime d'une main trempée de
pastel et non avec un pinceau « cette spiritualité de
l’âme » du derviche.
La différence entre
danse et peinture ? « Mes peintures sont
éternelles,
les tableaux ne changent pas. Même 10 ans après, ils sont à
moi. Alors que tout spectacle est mort après sa création et
je dois en créer un autre ». Mais le spectateur-récepteur
reste prêt à décoder de nouveaux messages, de nouveaux symboles,
même si ces derniers nécessitent un effort de compréhension
et de contemplation.
Névine Lameï
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