|
PME .
Le gouvernement prépare une loi les encourageant à rejoindre
le secteur formel. Or pour les intéressés, elle ne répond
aux attentes et ne constitue qu'un moyen pour l'Etat d'accroître
ses recettes fiscales. |
| Insuffisances
d'un projet de loi |
Le
projet de loi sur les Petites et Moyennes Entreprises
(PME) ne répond pas aux vraies difficultés d'un secteur
qui emploie près de 6 millions d'ouvriers, soit le 1/3
de l'ensemble de la main-d'œuvre égyptienne et 3/4 de
celle du secteur privé hors agriculture.
Approuvé
par le Conseil consultatif et soutenu par le premier ministre
en personne, le texte sera débattu prochainement à l'Assemblée
du peuple. Pour le premier ministre, Atef Ebeid, la future
loi permettra de « créer des emplois et de combattre
le chômage ». Mais son objectif est en réalité
d'étendre la base des contribuables à l'impôt sur les
sociétés. Or la majorité des PME (au nombre de 1,6 million
en 1996, année à laquelle remontent les dernières statistiques
disponibles) préfèrent rester dans l'informel, afin d'éviter
le fisc et des frais d'enregistrement exorbitants. Même
si le ministre des Finances, Medhat Hassanein, avance
que « le gouvernement tient avant tout à améliorer
la situation de ce secteur, et non à seulement lui soutirer
de l'argent ».
Le
projet de loi, soutenu par le programme de l'aide américaine
(USAID), invite en effet les PME — qui,
mis à part le secteur agricole, représentent plus de 99 %
des projets du secteur privé égyptien — à se
déclarer. Contre quoi, il accordera, mais exclusivement
aux petites entreprises, certains privilèges. Le projet
de loi leur permet par exemple de se faire financer par
les ONG et le Fonds social de développement. Mais seules
5 % des PME ont recours aux prêts. Ainsi, bien qu'il
existe actuellement une quarantaine de programmes de financement
leur offrant plus de 1,8 milliard de L.E., une grande
partie de cet argent n'est pas distribuée.
Le
projet de loi propose cependant plus que cela. Il stipule
que le gouvernement accordera 15 % de ses adjudications
aux petites et moyennes entreprises formelles. « Ce
n'est pas nouveau, il existe déjà depuis un an un décret
ministériel allant dans le même sens. Cependant, il s'est
révélé très difficile à appliquer », avoue
Mohamad Abdel-Aziz, spécialiste de développement des PME
auprès du ministère du Commerce extérieur. Car il faut
avoir recours à plusieurs PME pour répondre aux besoins
d'une grosse commande de l'Etat. Ainsi, pour acheter des
meubles de bureau, plusieurs petits ateliers remportent
l'appel d'offres en même temps puisqu'aucun d'eux ne peut
à lui seul honorer une commande. « Pour l'Etat,
il est bien plus pratique de ne retenir qu'un seul grand
fournisseur », avance Abdel-Aziz.
Enfin,
le projet de loi stipule la création d'un bureau d'enregistrement
des sociétés dans chaque gouvernorat. Un des rares besoins
auxquels répond vraiment la loi. « Pour obtenir
une licence d'exploitation, l'entrepreneur doit attendre
environ un an. C'est pourquoi plusieurs préfèrent travailler
en cachette dans les cages d'escalier. Les grands entrepreneurs
ont les moyens de payer un avocat qui leur facilitera
les procédures. Pas les PME », souligne Mohamad
Abdel-Aziz. |
Des
impôts exorbitants
|
Prises
au piège, les PME nouvellement intégrées au secteur formel
seront aussitôt invitées à payer un impôt dont le taux
s'élève à 42 % de leurs revenus nets. « Ce
serait une discrimination contre les PME. Le gouvernement
offre des exemptions fiscales aux grandes entreprises
mais s'abstient d'exempter les petites et moyennes entreprises
qui sont le principal pilier de l'économie »,
souligne Adel Béchaï, professeur d'économie à l'Université
américaine du Caire. Le projet de loi accorde certes des
exemptions fiscales de trois ans pour les projets financés
par le Fonds social du développement, mais ce dernier
n'en aide qu'un nombre négligeable. Tandis que les grandes
entreprises bénéficient d'exemptions qui s'étendent sur
10, voire 20 ans.
Sans
compter qu'une petite partie du secteur informel paye
déjà des impôts, lesquels représentent d'ailleurs le principal
frein à leur activité. « Le gouvernement laisse
les entrepreneurs tranquilles pendant 3 ou 4 ans. Et tout
d'un coup, il leur réclame des arriérés de paiement. Les
estimations sont hasardeuses et souvent astronomiques
puisqu'il n'existe pas de critères précisant le taux d'imposition.
On doit verser des pots-de-vin aux précepteurs pour éviter
les surprises », assure Aliaa Al-Mahdi, professeur
à la faculté des sciences politiques à l'Université du
Caire, qui vient de mener une étude détaillée sur les
PME. Un phénomène qui est, selon de multiples enquêtes
émanant d'organismes indépendants, une des principales
raisons du taux de faillite élevé rencontré dans le secteur
informel. La durée de vie moyenne d'une PME non déclarée
n'est en effet que de 10 ans.
Il
est vrai que depuis 1997, ONG et gouvernement ont abordé
avec plus de régularité le sujet des PME. Mais pour Mohamad
Abdel-Aziz, il manque un intérêt politique réel. D'où
la nécessité pour lui que le projet actuel englobe une
vision plus générale de la question.
Car
les entraves au développement des PME sont considérables
et multiples. Avec en tête, une faible capacité à diversifier
les produits, une qualité médiocre et un mauvais marketing.
Pour les experts, toute réforme du secteur devrait remédier
à ces difficultés, que n'aborde pourtant pas le projet
de loi. « Le projet de loi ne répond pas aux vrais
problèmes du secteur. Le groupe législateur responsable
n'a prêté aucune attention aux recommandations qui leur
ont été données par les experts », affirme
Al-Mahdi. Pour elle, la réforme des petits et moyens projets
est le seul moyen d'atteindre les objectifs de croissance
et de développement en Egypte, puisque le secteur public
n'offre qu'un nombre limité, voire décroissant, d'emplois
chaque année. « Les Petites et moyennes entreprises
sont la seule solution pour absorber les nouveaux entrants
sur le marché du travail car les grandes entreprises en
sont incapables », explique-t-elle. Car en tout
et pour tout, les grandes entreprises publiques égyptiennes
ne recrutent que 460 000 nouveaux employés par an.
Alors qu'en Egypte, 650 000 jeunes arrivent chaque
année sur le marché du travail.
Ce
projet de loi sur les PME ne permettra donc pas au secteur
de jouer un rôle accru dans l'économie égyptienne. Sa
contribution au PIB du pays ne dépasse pas les 20 %,
selon les estimations d'Aliaa Al-Mahdi. Et celle aux exportations
ne va pas au-delà des 4 %. Alors qu'en Inde, elle
est de 35 % et de 70 % en Chine. |
| Marwa
Hussein
Salma
Hussein |
|
Retour
au Sommaire |
|
« Il
vaut mieux travailler sur l'environnement des affaires » |
Antoine
Courcelle-Labrousse, directeur de programme en Egypte
du NAED (North Africa Enterprise Development),
lié à la Banque Mondiale, n'est pas pour une loi sur les
petites et moyennes entreprises. |
| Al-Ahram
Hebdo :
Nombreux sont ceux, notamment au sein du gouvernement, qui
veulent intégrer les PME au secteur formel. Qu'en pensez-vous ?
Courcelle-Labrousse :
Il y a des avantages à rester dans le secteur informel,
comme celui de ne pas payer d'impôts. Mais il y a aussi
des inconvénients. Quand une PME n'est pas déclarée, elle
ne peut pas accéder aux services bancaires et rencontre
des difficultés à se développer puisqu'elle ne peut pas
obtenir de financement. Cependant, pour les encourager,
il est important de travailler sur l'environnement des
affaires de façon à ce qu'il leur soit favorable. L'administration
fiscale ou douanière doit se montrer efficace pour ne
plus être redoutée par les PME.
— Pour inciter les
PME à intégrer le secteur formel, faut-il d'après vous
une loi spécifique ou simplement améliorer l'environnement
des affaires ?
— Je suis plus favorable
à la deuxième solution. Il vaut mieux travailler sur l'environnement
des affaires, que tout le monde puisse en profiter. Cela
peut être bon d'accorder un plus aux PME, je ne suis pas
contre. Mais il serait plus important que l'environnement
des affaires, en général, soit plus efficace pour tous.
Le taux d'imposition ne doit pas non plus être punitif.
— La majorité des
banques égyptiennes jugent qu'il est trop risqué de financer
les PME. Cela ne constitue-t-il pas un obstacle à leur
développement ?
— Nous essayons d'expliquer
aux banques les procédures qui permettent de travailler
et de prêter aux PME de façon rentable. Mais il ne s'agit
pas que de financer les PME. Nous essayons de créer davantage
de liens entre les PME et les banques. De façon à ce que
l'ouverture d'un compte, l'obtention d'une carte de crédit,
les transferts à l'étranger et l'achat de devises soient
rendus possibles.
— Cela fait un an
que vous œuvrez en Egypte. Quel bilan tirez-vous de votre
expérience ?
— Nous avons agi
dans trois domaines : accès au financement, formation
des entrepreneurs et développement de la chaîne d'approvisionnement.
Nous avons déjà pu mettre en œuvre 3 mandats de conseil
auprès de 3 banques égyptiennes pour le développement
de leurs activités de financement des PME. D'autre part,
nous avons dans le domaine de l'information des entrepreneurs,
développé toute une série de manuels de formation en marketing,
en gestion des ressources humaines et en comptabilité.
Nous avons aussi signé des partenariats avec 7 organismes
de formation égyptiens. Enfin, nous avons commencé une
assistance à une société agroalimentaire de produits biologiques,
Sekem. Nous la conseillons dans ses relations avec
ses petits fournisseurs.
— Quels sont vos
futurs projets ?
— Nous allons étendre
et développer nos activités de conseil aux banques. Nous
allons peut-être aussi conseiller un organisme très important
de micro-finance. Nous avons par ailleurs déjà conclu
un accord avec la banque Misr pour l'assister dans
le développement de ses activités micro-finance en Haute-Egypte,
dans le gouvernorat de Qéna.
|
Propos
recueillis par M. H. |
|