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Depuis ses débuts et jusqu'à la sortie de son premier long métrage, Ahla al-awqat, actuellement dans les salles, la réalisatrice Hala Khalil offre une initiation à la découverte de soi et à l’éveil de la conscience, dans un rapport lucide avec une société méfiante, voire violente avec la femme.

L'Engagement au féminin

Le monde est fourbe ? Décevant ? Habité par la raideur, l'oppression et la surveillance de soi par autrui ? Cachons-nous. Rêvons-le, ce théâtre déplaisant. Inventons des histoires pour le rendre vivable. Telles sont les injonctions que se donne l'enfant de douze ans que fut Hala, engagée de si tôt dans la voie de la création littéraire. Mais qu'on n'aille pas se leurrer cependant : le chagrin ne s'évapore pas comme trois larmes de pluie séchées sur un banc, l'été. Même l'imagination la plus volontaire ne peut effacer tout à fait les tourments — surtout d'une enfance et d'une adolescence déçues. Telle est la chanson mélancolique mais intelligente qui sillonne l'œuvre de Hala, où l'attirance et l'aversion, la nécessité de rester et le désir de partir, s'affranchir de tout, la souffrance et le plaisir sont inscrits dans chacun de ses personnages.

C'est effectivement à la lecture de son premier court métrage, Tiri ya tayara (Cerf-volant) qu'elle nous invite. Un tendre et délicat récit autobiographique où elle esquisse les contours de son enfance et son adolescence. C'est dire combien une irritation d'une expérience douloureuse du passé détermine son choix de carrière. L'héroïne, son double dans le film, est une petite fille audacieuse, dynamique, ayant la faculté de faire le pitre. Soudain, à l'âge de la puberté, elle est alors chassée brutalement par ses parents de la rue, de ses errements et disputes tapageuses avec ses compagnons masculins, pour être murée dans sa féminité, à la maison. Elle ne parvient pas à comprendre ce que fait une petite fille dans un corps devenu celui d'une femme. Elle manifeste un trouble sur son identité à l'âge de douze ans. Trop de solitude, trop de ruptures, trop d'incompréhension, d'abdication, de colère et d'injustice s'interposent entre la jeune fille, ses parents et son entourage. Un ensemble d'attitudes et d'arbitraires violents, parfois stupides, s'imposent à elle pour la seule raison qu'elle est une femme : c'est à cela que se réduit sa réalité et avec elle toute sa vie.

Mais la cinéaste a l’habileté de montrer que son regard brisé devant sa personnalité menacée de se dissoudre garde, toutefois, le souvenir, le désir d'une élan débridé pour pouvoir continuer. Elle se jette dans la lecture et l'écriture qui la transportent loin de son quotidien désastreux. C'est dans la pénombre des lieux clos, du repli sur soi-même, que naît le songe. De ces bulles de rêve, Hala, comme son héroïne, fait la matière d'une autre vie, jouant sans cesse sur l'opposition entre intérieur et extérieur, dont elle croit se détacher à mesure que son œuvre avance. « Le regard des autres me surveillait, me guettait, me jugeait en tant que femme, source de dangers, de crimes et de péchés. Une bombe qui risque d'exploser à tout instant. Leur réalité et ma vérité ne coïncidaient pas, n'avaient jamais coïncidé », dit Hala. Dès lors, elle se fixe comme objectif de se concilier avec son identité, de s'exprimer et de s'affirmer. Cerf-volant, titre métaphorique de son premier court métrage, n'est-il pas ce bout de papier qui s'élève au ciel, brouillant les frontières qui résistent aux hommes ?

Alors que Hala était en secondaire, un metteur en scène, venu monter une pièce de Yousri Al-Guindi, Rabaa Al-Adawiya, au théâtre de l'école, donne à Hala quelques clés sur l'art du comédien et de la mise en scène. Son interprétation du rôle de Rabaa lui vaut l'appréciation du public. Elle se veut donc comédienne. Or, c'est une gageure qui ne peut être au programme de l'ambition d'une fille comme Hala, issue de la bourgeoisie moyenne conservatrice qui dédaigne le métier d'artiste. Plus tard, elle intègre la faculté d'ingénierie de l'Université du Caire, mais elle garde l'œil rivé sur sa fameuse troupe de théâtre. Un événement précipite aussi la fixation de son choix. Des émeutes éclatent au Caire en 1986. Les forces de sécurité centrale, insatisfaites de la baisse de leurs revenus, agressent les gens dans les rues et détruisent les commerces. L'Etat d'urgence est alors décrété. Accablée, Hala se demande : « Si les flics qui sécurisent les lieux et les villes se mettent à les saboter, qu'attend-on de pire ? ». Cette onde de choc la secoue et l'extrait de son univers renfermé, alors qu'elle venait à peine d'entrer à l'université. De même, l'apparition de Hafez, un camarade de la fac, devenu plus tard son époux, avec ses idées libérales, désille son regard. Il l'introduit dans la troupe de théâtre de la fac. Un théâtre politique qui lui offre un refuge où se perdre loin des codes qui la révoltent et dont elle s'écarte peu à peu, avant d'en être exclue. Ce théâtre avait pour mission de rendre le fil continu ou les ruptures de l'Histoire, donnant à mesurer les enjeux politiques de chaque époque.

Désormais, la conscience politique et sociale de Hala se développe. En deuxième année de fac, elle obtient le prix de la meilleure interprète des universités, pour son rôle de cantatrice dans une pièce, Aris li bent al-sultan (Un Mari pour la fille du sultan) du célèbre metteur en scène Mohsen Helmi. Devenir comédienne n'est cependant pas dans ses plans. Un jour d'été, Khaled, un camarade étudiant en commerce, l'invite à s'inscrire avec lui au concours d'entrée de l'Institut supérieur du cinéma, la prévenant toutefois qu'il n'est pas facile d'y être admis. Ce défi l'intéresse et elle réussit au concours. Choisir entre interprétation ou réalisation, théâtre ou cinéma, s'impose alors à Hala. Elle finit par se ranger du côté de ceux qui embrassent le septième art en tant que réalisateurs pour mieux consoler l'homme. « Le cinéma est ce rayonnant pourvoyeur de sagesse capable de dispenser ce bonheur fou qui apaise face à l'horreur du monde », souligne Hala.

Au bout d'un certain temps, elle prend congé de l'ingénierie pour commencer à vivre et promettre fidélité à l'art. Son père s'y oppose catégoriquement. Mais sa mère, réticente au début, lui propose une formule pratique : combiner une étude garante d'un avenir sûr avec celle du cinéma qui ne tourne pas toujours rond. Hala quitte l’ingénierie, étudie alors l'information, qu'elle quitte en cours de route après être reçue première à la fin des études à l'Institut du cinéma. Son film de fin d'études, Marionnette, imprégné de son propre passé, montre la dislocation des gestes d'une jeune fille, incarnée par Hanane Tork, sous le poids de manipulations et pressions politiques et sociales. Il est clair que subsiste en elle un fond d'enfance d'une fraîcheur inaltérable.

Cependant, faire démarrer sa carrière de cinéaste quand on n'a pas d'appuis professionnels est très difficile. Cette femme simple, timide, pas du tout diplomate, aime plus que tout surfer, chaque fois que la pression se fait très forte. Elle retourne à ce qu'elle considère son « point vital » : la lecture et des études supérieures de cinéma. Irrité par son excès de timidité, Madkour Sabet, à l'époque directeur du Centre national du cinéma, lui propose de produire le film de son choix. Ce fut alors Cerf-volant qui glane les prix aux festivals nationaux et internationaux et la satisfaction du public et de la critique dans toute projection. Après quoi, Hala trouve définitivement le rapport confiant avec elle-même, l'instinct vital. Elle refuse, cependant, de prêter son art aux œuvres commandées par des organisations humanitaires pour promouvoir des idées en vogue dans leur vaste nébuleuse. « Les fonds qu'elles collectent échouent souvent dans les poches des opportunistes sans servir aux infortunés », explique Hala. Elle réalise des documentaires pour la chaîne Informations de la télévision, jouant des poncifs qu'elle fait bousculer, armant le spectateur de la capacité à lever le coin du voile. Dans une série documentaire sur les marchés en Egypte, elle rend compte de la vitalité et la variété des gestes, des voix, des interpellations et sollicirestituant avec spontanéité et harmonie l'ambiance d'une opérette populaire.

Face à une représentation misérabiliste des Soudanais résidant en Egypte, assimilés au stéréotype du concierge humble ou lunatique, elle fait déplacer le regard, dans son documentaire Hebabak achra (Dix de ceux qui t'aiment, titre d'une chanson soudanaise), vers ceux qui ont connu, à des degrés divers, un parcours de militant, de réfugié, d'intellectuel ou de professionnel. Faisant ainsi un travail de sociologue. Pas de compromis, pas de demi-mesures, mais des refus, là réside la force de Hala et l'explication des longs silences qui jalonnent sa carrière. « Je ne mets pas ma créativité au service des idées des autres. Je ne fais écho qu'au je », dit-elle. C'est dans sa propre vie qu'elle puise également le thème de Sayd al-qamar (La Chasse de la lune), un premier long métrage qu'elle prépare. Avec sa co-scénariste, Jihane Chaabane, elle y trace la conduite d'une jeune fille qui, sous l'impulsion d'événements politiques et sociaux à l'entrée universitaire, est amenée à mûrir à condition de s'armer du courage. Ce faisant, elle combine avec une justesse stupéfiante le récit psychologique (la dimension symbolique qui lie la maturation à l'éveil de la conscience à des accents d'une troublante sincérité) et l'évocation sociopolitique. Ce projet ne voit tout de même pas le jour, n'ayant pas trouvé de producteur. Dans l'attente, Hala écrit Ahla al-awqat (Les Meilleurs moments), qu'elle réalise avec le financement du groupe Al-Adl. Elle y dépeint la détresse de vivre une rupture, une désintégration de l'identité après la perte d'un être cher et la nécessité de trouver un lieu et un élément de ralliement et de protection. Elle partage avec sa protagoniste, Salma (Hanane Tork), le bénéfice de visiter les lieux de l'enfance à Choubra, le temps de s'inventer des souvenirs à meubler l'horizon. Choubra lui offre chaleur et amitié qu'elle ne trouve ailleurs. Elle finit par s'adonner à sa pulsion de vie, se livrant à de délicieux bonheurs simples et prêts.

Si elle parodie la soumission, ironise sur l'injustice du sort ou des circonstances, Hala est, cependant, tendre sur les errements. Son œuvre est une sorte de roman d'apprentissage propre à entrer en résonance avec une émancipée. Elle ne lésine pas sur les mots : « Une femme doit savoir faire des choix. Opter pour la vie, c'est s'engager dans la voie du danger et de l'aventure. Favoriser une sécurité factice dans un ménage tranquille, c'est aller à l'opposé de la vie ». Et d'ajouter : « La présence d'un homme dans la vie d'une femme peut saper ou au contraire développer son énergie. Je regrette que nous, les femmes, avons toujours besoin d'une main supérieure pour orienter notre destin, provoquant notre épanouissement ou notre anéantissant ». Elle a beau être au plus haut de sa maturité, elle sent encore la douleur de celles qui, comme sa sœur aînée, une peintre douée, ont basculé dans la résignation, l'effacement par respect à une supposée norme, comme le voile. Elle revendique un certain engagement : « Je m'étais battue des années et il faudrait que je me batte encore pour ne rien perdre de ma dynamique ». Elle n'en finit pas de se chercher pour interroger la société, le monde. Elle estime aussi qu'il est de la responsabilité des jeunes cinéastes de sa génération de changer la donne purement commerciale du cinéma présent. « Un réalisateur doit pouvoir intéresser un producteur à des destinées et des événements dramatiques exceptionnels, porté à s'immuniser dans son projet créatif contre tout ce qu'il y a de sec, d'étroit, de limité ». Finalement, c'est à force de retrait qu'on acquiert l'art d'être un maître.

Amina Hassan

Jalons

1967 : Naissance à Choubra.

1992 : Diplôme de l'Institut supérieur de cinéma.

1994 : Diplôme d'études supérieures de l'Institut du cinéma.

1997 : Prix d'or du Festival national du cinéma pour le film Cerf-volant.

2000 : Série documentaire sur les marchés en Egypte.

2004 : Sortie du film Les Meilleurs moments dans les salles de cinéma.

 

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