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| Le
Caire . La
ville qui abrite 18 millions d'habitants est une mégalopole
bruyante et parfois infernale. Pourtant, la majorité de ces
habitants ne la quitteraient pour rien au monde. |
Y vivre
envers et contre tout |
« Un
nain au crâne monstrueux », c'est ainsi que le géographe
Gamal Hamdane avait décrit l'Egypte dans ses œuvres. Par cette
description, il a voulu montrer que Le Caire est un crâne
disproportionné par rapport au corps qu'est l'Egypte. Embouteillages
monstres, cohue indescriptible et vacarme assourdissant. En
fait, 18 millions d'individus habitent la capitale, soit 16
milles personnes par km2. « La capitale a attiré près
du quart de la population égyptienne et la moitié des habitants
des régions urbaines », explique la socio-urbaniste,
Yohanssen Eid, professeur au département de la planification
urbaine à la faculté de polytechnique d'Aïn-Chams. Avec environ
2 millions d'individus qui y entrent chaque jour et 2,5 millions
de véhicules qui circulent dans ses rues, Le Caire est classé
parmi les villes les plus peuplées au monde. « Les Cairotes
restent bien attachés à leur ville, comme le foetus au cordon
ombilical », avance l'urbaniste Milad Hanna. Avec une
démographie galopante, Le Caire enregistre le taux de natalité
le plus élevé d'Egypte, soit 23 naissances par seconde. Pourtant,
les études de planification assurent que la grande majorité
des Cairotes ne semblent pas décidés à quitter cette capitale
pour aller vivre ailleurs. « Aux Etats-Unis, par exemple,
il est très courant qu'un citoyen parcourt une distance de
100 km par jour pour se rendre à son travail. La capitale,
dans beaucoup de pays du monde, est avant tout un centre économique,
commercial, culturel, etc. Chez nous, elle est en plus le
lieu de résidence le plus prisé », poursuit Hanna. 
Bâtie à l'époque fatimide, Le Caire devient
le siège du gouverneur et la ville la plus importante au Moyen-Orient
particulièrement après la construction de la mosquée d'Al-Azhar.
Or, l'aspect moderne de la ville remonte à la fin du XIXe
siècle. En 1867, le khédive Ismaïl est considéré comme le
précurseur du modernisme. Ebloui par Paris, il décide de transformer
Le Caire en un Paris de l'Orient. Il fait donc appel au baron
Haussmann, l'homme qui a changé l'architecture de Paris. Depuis,
Le Caire n'a cessé d'engloutir des budgets importants à cause
des nombreux services et investissements qu'il nécessite.
« Plus on s'éloigne du Caire et plus les services
publics se font rares », explique Milad Hanna.
La capitale a toujours été le centre de tous les intérêts,
tout le reste doit vivre à son ombre. Et même les bidonvilles
situés aux alentours du Caire bénéficient parfois des services
les plus élémentaires tels que l'eau et l'électricité alors
que beaucoup de citoyens des autres villes en sont privés.
« Installer l'eau et l'électricité dans les zones
d'urbanisme sauvage juste avant les élections est devenu une
stratégie courante pour les parlementaires afin de gagner
le plus grand nombre de voix. Cette tactique semble bien marcher
dans la capitale puisqu'un député au Caire a plus d'influence
auprès des différents ministères que son homologue d'une autre
circonscription provinciale », explique Milad Hanna.
Il faut aussi ajouter que la sécurité et
la stabilité dont jouit la capitale de part la présence du
gouverneur a fait que cette ville s'est transformée en un
centre d'attraction d'une grande importance. « Lorsqu'une
manifestation sort d'Al-Azhar ou commence à la place Tahrir,
la présence des policiers et les efforts déployés pour la
contrôler sont toujours spectaculaires en comparaison avec
d'autres qui pourraient avoir lieu à Tanta ou en Haute-Egypte,
des régions pourtant réputées pour être des zones de troubles »,
poursuit Hanna.
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Le paradis des marginalisés
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| 13h
au mogammaa Al-Tahrir, heure de pointe. Mahmoud, cireur
de chaussures, essaye de gagner le maximum de clients qui se
rendent chaque jour à cette administration colossale qui réunit
plus de 70 services gouvernementaux. Depuis 10 ans, il occupe
la même place sur le trottoir au point où son visage est devenu
familier pour beaucoup de citoyens. Analphabète et père de 6
enfants, ce dernier a dû quitter son village natal de Haute-Egypte
lorsque le propriétaire des terres agricoles sur lesquelles
il travaillait les a récupérées après l'application de la nouvelle
loi en 1996. N'ayant aucune qualification professionnelle, sa
femme a dû vendre son collier en or pour pouvoir lui payer une
petite caisse en bois, des boîtes de cirage ainsi que le billet
de train. Aujourd'hui, Mahmoud a acquis assez d'expérience pour
savoir à quel endroit il peut trouver sa clientèle. « Je
cire environ 25 paires de chaussures à 50 piastres la paire
et gagne entre 15 et 20 L.E. par jour. Une somme que je ne pouvais
pas obtenir dans mon village. Je rends visite à ma famille une
fois par mois. Mes voisins m'envient et pensent que je suis
parti dans l'un des pays du Golfe », confie Mahmoud.
A quelques pas
du mogammaa, une autre expérience, celle de Kamel. Il
travaille dans un parking ouvert 24 heures sur 24 heures. Ici,
l'heure coûte 50 piastres et les automobilistes payent deux
heures de stationnement obligatoire et à l'avance. A 8h, le
parking est déjà plein à craquer. C'est là qu'intervient son
rôle. « Garer les voitures, c'est tout un art »,
dit-il
Selon Milad Hanna,
la vie dans une capitale moderne impose des services, créant
ainsi beaucoup d'opportunités de travail, surtout pour les marginalisés.
« Aujourd'hui, il existe un grand nombre de gareurs
de voitures qui œuvrent seulement dans la capitale. Ce genre
de travail n'étant pas connu dans les autres villes. De plus,
Le Caire par exemple est considéré comme un paradis pour les
portiers qui travaillent dans les quartiers huppés et qui ont
un revenu mensuel qui peut dépasser les 1 000 L.E. »,
poursuit-il. |
Habiter loin coûte cher
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Or,
si les chances de travail au Caire sont multiples et poussent
ses habitants à ne pas vouloir la quitter, le coût de vie,
en comparaison avec la qualité des services, est aussi un
autre prétexte. « Sortir du Caire, pour aller où ? »,
s'interroge Hicham, 37 ans, fonctionnaire. Et d'ajouter :
« La vie dans les provinces est bien plus modeste
que celle du Caire (selon les chiffres officiels, le taux
de pauvreté atteint les 20 % ) et les nouvelles villes
manquent cruellement de services ». Il assure que
pour quitter la capitale, il faut avoir un revenu important
pour pallier le manque des services. « Mon frère habite
actuellement la ville de Cheikh Zayed. Il doit dépenser une
belle somme pour le transport et parcourt 100 km au moins
par jour. De plus, il n'existe aucun moyen de transport public
et il faut payer pour assurer sa sécurité car à la tombée
de la nuit, la région est plongée dans l'obscurité totale.
Aussi, les rares établissements scolaires qui offrent un enseignement
adéquat sont très chers. Il faut avoir les moyens matériels
importants pour sortir du Caire, et mon salaire suffit à peine
pour nourrir ma famille », explique Hicham.
L'urbaniste Yohanssen
Youssef partage cet avis. Elle estime que les personnes qui
ont quitté Le Caire pour aller habiter les nouvelles régions
urbaines comme la Cité du 6 Octobre, Al-Tagammoe Al-Khamis
sur l'autoroute Le Caire-Suez ou bien Ahmad Orabi sur l'autoroute
Le Caire-Ismaïliya sont des personnes aisées ou qui ont un
revenu relativement élevé qui leur permet de compenser la
cherté des services. Une autre catégorie utilise ces logements
comme des résidences secondaires.
Mais si pour
certains, il est question de budget, pour d'autres, en quête
de modernisme, il semble qu'un lien magique les lie à la Victorieuse.
« Je ne peux pas vivre ailleurs, j'aime Le Caire »,
rétorque Georges, chercheur de 40 ans. « La vie culturelle
est bien plus riche que dans les autres villes : salles
de cinéma, théâtres, cafés d'intellectuels, grandes bibliothèques,
etc. C'est la seule ville moderne en Egypte, le reste n'est
que provinces peu attrayantes. Seule la ville d'Alexandrie
peut être comparée au Caire », poursuit-il. Il vient
de recevoir un ami qui vient de Béheira dans le Delta pour
passer le week-end. « Je viens souvent pour remplir
les papiersnécessaires pour ma thèse, mais cette fois, c'est
uniquement pour me divertir. Une chose impossible dans mon
village. La plupart des provinciaux aspirent à habiter Le
Caire. Pour nous, les Cairotes sont des nordistes et les gens
des provinces des sudistes », poursuit Hamid, ingénieur
et chercheur de 42 ans.
La vie économique
et culturelle n'est pas le seul facteur qui renforce le lien
entre les habitants et leur capitale, d'autres facteurs sociaux
rentrent en jeu. Hani, 24 ans, a préféré travailler comme
chauffeur de taxi dans la capitale que de se rendre à la ville
du 10 de Ramadan où on lui a proposé un poste dans une usine
qui convient à ses compétences de technicien. Au Caire, il
a réussi à économiser une petite somme pour bâtir un petit
logement dans le bidonville de Hikr Abou-Doma prétextant vouloir
rester proche de sa famille. La conception de la famille étendue
existe encore dans notre société. Une scène qui s'observe
aussi bien dans les couches moyennes que les plus démunies.
L'esprit de la tribu est omniprésent. « Les habitants
aiment bien se rassembler dans les lieux où il existe une
stabilité urbaine. Celle-ci aurait comme critères les liens
familiaux, les rapports de voisinage, les liens d'affinité
et les modes de sociabilité. Ce lien donne aux habitants un
sentiment de sécurité », poursuit Yohanssen.
Reste à dire
que l'identité égyptienne fascinée par la stabilité déteste
tout changement. Le proverbe égyptien l'illustre bien :
Celui qu'on connaît bien est sans doute meilleur que celui
que l'on ne connaît pas. Ce proverbe semble bien suivi par
la plupart des Cairotes qui insistent à demeurer dans la capitale.
« Le Cairote craint de se lancer dans une nouvelle
expérience, une nouvelle aventure, il a peur du désert qui
représente pour lui l'inconnu », conclut Azza Kamel,
psychiatre.
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Dina Darwich |
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