Nous
sommes bombardés d'information sur les événements sanglants
qui se déroulent dans les territoires occupés. Evénements
qui font partie de notre quotidien et que nous sommes
parvenus, nous les téléspectateurs à l'étranger, à intégrer
à notre vie. Tant et si bien que nous arrivons à fixer
les cadavres, par dizaines, qu'on nous montre sur les
chaînes satellites ou à suivre, tous les jours, les
incursions militaires de l'armée israélienne à Ramallah,
alors que nous prenons nos repas. Que nous faut-il donc
pour nous couper l'appétit ? En effet, nous continuons
à vivre normalement, du moins extérieurement, mais quelque
chose en nous, quelque chose d'imperceptible, change
tous les jours un peu plus. Et nous arrivons à émettre
des avis et à commettre des actes qu'un observateur
extérieur pourrait taxer d'absurdes, mais qui nous paraissent
à nous, acteurs impuissants, absolument logiques.
Que serait-ce donc le cas des habitants
de ces territoires qui vivent au cœur même des événements,
contraints à supporter violence quotidienne, check point
et couvre-feu, avec l'inquiétude viscérale qui les tient
aux entrailles pour leur vie, celle d'un proche, d'un
ami ? Comment faire pour survivre lorsque les éléments
même de la vie sont absents ? Souad Amiry a choisi,
elle, de nous en parler. Elle fait le récit dans ce
qu'elle appelle « journal de guerre »
de cette vie qu'il faut continuer à vivre, coûte à coûte,
alors que l'armée israélienne a fait son incursion militaire
non loin de chez vous, qu'elle assiège votre ville et
que vos journées sont réglées par les heures de levée
de couvre-feu. C'est le récit de ces journées spéciales
à Ramallah, entre le 17 novembre 2001 et le 26 septembre
2002, date à laquelle l'armée s'est retirée de la Mouquata'a,
le quartier général d'Arafat, qu'elle a choisi de partager
avec nous. Avec humour, dérision et compassion, elle
nous fait part de ses journées et de ces actes absurdes
qui scandent des moments exceptionnellement durs, mais
qu'on vit comme si cela avait été le cas depuis la nuit
des temps. Souad Amiry nous raconte la vie de tous les
jours, durant ces 34 jours de couvre-feu, devenue une
aventure héroïque de survie, un moment d'absurdité bouffonne
alors que non loin de chez vous les militaires israéliens
ont peint le monde des couleurs de cauchemar.
Amiry scande son récit avec les levées
de couvre-feu et les activités frénétiques qu'il lui
faut accomplir durant ces moments de grâce transformés
en vrais cauchemars, car il faut faire avec les soldats
israéliens aux check point et les imprévus ou disons
plutôt le bon vouloir des Israéliens. On est frappé,
dans ce journal, de la manière de vivre comme si de
rien n'était un quotidien aux contraintes insupportables :
les fouilles de bagages et d'hommes, les perquisitions
de maison, le manque d'eau et de denrées, les barrages
de route, la destruction et la saleté. Mais aussi l'humour,
le partage, les petites querelles, le fait de dormir
beaucoup et la distance comme moyens de supporter l'insupportable.
Dans les chapitres aux titres amusants
et absurdes comme la Robe violette, la Confiture d'orange,
Souad Amiry raconte le décalage entre les deux réalités :
la mort omniprésente et réelle et la multitude de détails
du quotidien qui vous sauvent de l'angoisse. Ainsi,
Souad accourt chercher sa belle-mère de 91 ans dont
l'immeuble se situe derrière la résidence d'Arafat et
malgré l'angoisse, la frénésie et l'aventure rocambolesque
pour y accéder, elle est obligée de choisir avec sa
belle-mère les vêtements à emporter. Cette dernière
insiste à prendre sa robe violette qu'elle ne trouve
pas, tout de suite et à chercher la blouse jaune qui
va avec. Ailleurs, sa belle-mère qui insiste à continuer
à vivre de manière organisée alors que le monde autour
est un fouillis sans nom, prépare de la confiture d'orange
alors que le sucre manque et que sa belle-fille s'angoisse
à l'idée de récupérer son mari qui devrait contourner
pleins de check point pour rentrer de Jérusalem. Toutefois,
plus tard, à une des heures de ces longues journées,
on aura du plaisir à consommer de cette bonne confiture
d'orange.
La confiture d'orange, le cappuccino
que lui prépare son mari, ces potins au téléphone où
l'on raconte l'histoire de ce cappuccino et tant d'autres
détails qui peuplent la vie, sont autant de moyens de
résister à cette occupation sans merci de lieux où il
faisait bon vivre. Mais il y a aussi les amis, la musique,
l'entraide pour nous sauver des moments de folie. Comme
cet épisode, l'un des meilleurs du livre où avec le
forgeron, elle va réparer la porte de l'appartement
de sa belle-mère défoncée par les Israéliens. Souad
Amiry est prise d'une panique absurde en voyant les
outils du forgeron. Elle s'imagine que les Israéliens
vont prendre cela pour des moyens de destructions et
leur taper dessus. Elle raconte par petites touches
la montée de la peur et l'angoisse qui paralyse. Et
cette peur est là latente. elle ronge de l'intérieur
comme cette culpabilité qui vous ronge de l'intérieur.
Celle d'être trop préoccupée par des vestiges historiques
bombardées alors que des morts par centaines ne sont
pas décemment ensevelis.
Ces petits récits absurdes et dérisoires
sont poignants car ils sont vrais. Ils nous parlent
de femmes et d'hommes en chair et en os qui vivent un
cauchemar qui n'est pas près de finir. Pire, il finit
mal et de manière tragique. Puisque Souad Amiry a été
obligée d'abandonner son domicile de Ramallah. Les tirs
et bombardements incessants les ayant obligés d'évacuer
le quartier et de se réfugier chez des amis dans la
ville voisine d'Al-Bireh. Et Souad Amiry de nous confier
non sans douleur : « Je ne crois pas avoir
jamais compris mes parents ni leur avoir pardonné, pas
plus qu'aux centaines de milliers de Palestiniens qui
ont fui leurs maisons en 1948, jusqu'au 18 novembre
2001, lorsque mon mari Salim et moi avons dû abandonner
notre domicile de Ramallah ».
Dans ce témoignage Cappuccino à
Ramallah d'une légèreté toute apparente, nous sommes
confrontés au drame d'un peuple et à cette guerre d'occupation
cruelle et sans merci bien plus intensément que tous
les bulletins d'informations qui font partie de notre
paysage quotidien.