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La vie mondaine
Récit . Souad Amiry est architecte palestinienne. Fondatrice du centre Riwaq pour la préservation du patrimoine culturel palestinien, elle nous raconte dans son journal de guerre, Cappuccino à Ramallah paru chez Stock, qui se situe au moment des incursions israéliennes à Ramallah entre 2001 et 2002, l'histoire poignante de sa vie au quotidien.

La dérision comme échappatoire

Nous sommes bombardés d'information sur les événements sanglants qui se déroulent dans les territoires occupés. Evénements qui font partie de notre quotidien et que nous sommes parvenus, nous les téléspectateurs à l'étranger, à intégrer à notre vie. Tant et si bien que nous arrivons à fixer les cadavres, par dizaines, qu'on nous montre sur les chaînes satellites ou à suivre, tous les jours, les incursions militaires de l'armée israélienne à Ramallah, alors que nous prenons nos repas. Que nous faut-il donc pour nous couper l'appétit ? En effet, nous continuons à vivre normalement, du moins extérieurement, mais quelque chose en nous, quelque chose d'imperceptible, change tous les jours un peu plus. Et nous arrivons à émettre des avis et à commettre des actes qu'un observateur extérieur pourrait taxer d'absurdes, mais qui nous paraissent à nous, acteurs impuissants, absolument logiques.

Que serait-ce donc le cas des habitants de ces territoires qui vivent au cœur même des événements, contraints à supporter violence quotidienne, check point et couvre-feu, avec l'inquiétude viscérale qui les tient aux entrailles pour leur vie, celle d'un proche, d'un ami ? Comment faire pour survivre lorsque les éléments même de la vie sont absents ? Souad Amiry a choisi, elle, de nous en parler. Elle fait le récit dans ce qu'elle appelle « journal de guerre » de cette vie qu'il faut continuer à vivre, coûte à coûte, alors que l'armée israélienne a fait son incursion militaire non loin de chez vous, qu'elle assiège votre ville et que vos journées sont réglées par les heures de levée de couvre-feu. C'est le récit de ces journées spéciales à Ramallah, entre le 17 novembre 2001 et le 26 septembre 2002, date à laquelle l'armée s'est retirée de la Mouquata'a, le quartier général d'Arafat, qu'elle a choisi de partager avec nous. Avec humour, dérision et compassion, elle nous fait part de ses journées et de ces actes absurdes qui scandent des moments exceptionnellement durs, mais qu'on vit comme si cela avait été le cas depuis la nuit des temps. Souad Amiry nous raconte la vie de tous les jours, durant ces 34 jours de couvre-feu, devenue une aventure héroïque de survie, un moment d'absurdité bouffonne alors que non loin de chez vous les militaires israéliens ont peint le monde des couleurs de cauchemar.

Amiry scande son récit avec les levées de couvre-feu et les activités frénétiques qu'il lui faut accomplir durant ces moments de grâce transformés en vrais cauchemars, car il faut faire avec les soldats israéliens aux check point et les imprévus ou disons plutôt le bon vouloir des Israéliens. On est frappé, dans ce journal, de la manière de vivre comme si de rien n'était un quotidien aux contraintes insupportables : les fouilles de bagages et d'hommes, les perquisitions de maison, le manque d'eau et de denrées, les barrages de route, la destruction et la saleté. Mais aussi l'humour, le partage, les petites querelles, le fait de dormir beaucoup et la distance comme moyens de supporter l'insupportable.

Dans les chapitres aux titres amusants et absurdes comme la Robe violette, la Confiture d'orange, Souad Amiry raconte le décalage entre les deux réalités : la mort omniprésente et réelle et la multitude de détails du quotidien qui vous sauvent de l'angoisse. Ainsi, Souad accourt chercher sa belle-mère de 91 ans dont l'immeuble se situe derrière la résidence d'Arafat et malgré l'angoisse, la frénésie et l'aventure rocambolesque pour y accéder, elle est obligée de choisir avec sa belle-mère les vêtements à emporter. Cette dernière insiste à prendre sa robe violette qu'elle ne trouve pas, tout de suite et à chercher la blouse jaune qui va avec. Ailleurs, sa belle-mère qui insiste à continuer à vivre de manière organisée alors que le monde autour est un fouillis sans nom, prépare de la confiture d'orange alors que le sucre manque et que sa belle-fille s'angoisse à l'idée de récupérer son mari qui devrait contourner pleins de check point pour rentrer de Jérusalem. Toutefois, plus tard, à une des heures de ces longues journées, on aura du plaisir à consommer de cette bonne confiture d'orange.

La confiture d'orange, le cappuccino que lui prépare son mari, ces potins au téléphone où l'on raconte l'histoire de ce cappuccino et tant d'autres détails qui peuplent la vie, sont autant de moyens de résister à cette occupation sans merci de lieux où il faisait bon vivre. Mais il y a aussi les amis, la musique, l'entraide pour nous sauver des moments de folie. Comme cet épisode, l'un des meilleurs du livre où avec le forgeron, elle va réparer la porte de l'appartement de sa belle-mère défoncée par les Israéliens. Souad Amiry est prise d'une panique absurde en voyant les outils du forgeron. Elle s'imagine que les Israéliens vont prendre cela pour des moyens de destructions et leur taper dessus. Elle raconte par petites touches la montée de la peur et l'angoisse qui paralyse. Et cette peur est là latente. elle ronge de l'intérieur comme cette culpabilité qui vous ronge de l'intérieur. Celle d'être trop préoccupée par des vestiges historiques bombardées alors que des morts par centaines ne sont pas décemment ensevelis.

Ces petits récits absurdes et dérisoires sont poignants car ils sont vrais. Ils nous parlent de femmes et d'hommes en chair et en os qui vivent un cauchemar qui n'est pas près de finir. Pire, il finit mal et de manière tragique. Puisque Souad Amiry a été obligée d'abandonner son domicile de Ramallah. Les tirs et bombardements incessants les ayant obligés d'évacuer le quartier et de se réfugier chez des amis dans la ville voisine d'Al-Bireh. Et Souad Amiry de nous confier non sans douleur : « Je ne crois pas avoir jamais compris mes parents ni leur avoir pardonné, pas plus qu'aux centaines de milliers de Palestiniens qui ont fui leurs maisons en 1948, jusqu'au 18 novembre 2001, lorsque mon mari Salim et moi avons dû abandonner notre domicile de Ramallah ».

Dans ce témoignage Cappuccino à Ramallah d'une légèreté toute apparente, nous sommes confrontés au drame d'un peuple et à cette guerre d'occupation cruelle et sans merci bien plus intensément que tous les bulletins d'informations qui font partie de notre paysage quotidien.

Soheir Fahmi

 

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