La
Pensée de midi est une revue du parti pris, et d'abord
du parti pris politique. « Revue littéraire
et de débats d'idées », elle ne s'impose pas
cette illusoire neutralité que l'on retrouve souvent
dans le domaine de la littérature, ni ne s'interdit
de mener la réflexion dans le domaine de la politique.
Car « le souci du monde est une urgence
face aux tentations de repli et aux risques de démission
collective », observe ainsi l'ouverture du
n°7, consacré à la question « la politique a-t-elle
encore un sens ? ».
Pour désamorcer
les tentations de repli, il faut une bonne connaissance
de l'autre, réelle et non basée sur des clichés, à l'image
de ceux produits par l'école orientaliste, clichés qui
ont, en ce qui concerne les Arabes et l'islam, rarement
atteint la violence et l'aveuglement qu'on leur connaît
aujourd'hui. « L'islam, voilà l'ennemi ! Ce
slogan est en train de rallier de nombreux suffrages
en France et en Europe, et il devient insensiblement
une forme de lieu commun dans l'intelligentsia
qui n'hésite plus à propager ces mots/maux ».
Thierry Fabre, dans son éditorial, complète son constat
en citant les cas de Houellebecq et d'Oriana Fallaci,
rendus célèbres par leurs propos haineux contre l'islam.
Cette meilleure
connaissance de l'autre est l'objet du dossier sur les
littératures égyptiennes : « Après Naguib
Mahfouz, père fécond entre tous, plusieurs générations
d'écrivains ont vu le jour sur les bords du Nil, composant
un paysage littéraire très riche et divers. Qu'en connaît-on,
sur l'autre rive de la Méditerranée ? Un peu plus
aujourd'hui qu'il y a dix ou vingt ans, mais si peu
encore … », expliquent ainsi Stéphanie
Dujols et Richard Jacquemond dans leur introduction.
Le dossier comprend des extraits de romans parus « entre
1997 et 2003 », dont les auteurs, « à
une exception près (…) n'ont jamais été traduits en
français ». Les lieux y prennent une importance
particulière, non seulement à travers une interview
avec Alaa Khaled, animateur de la revue Amkinah (Lieux)
paraissant à Alexandrie, mais aussi à travers les textes
de la première partie du dossier, intitulée « Le
Caire traversé ». Alaa Assouani conte ainsi
le devenir de L'Immeuble Yacoubian (cinq éditions)
en plein centre-ville. Khaïri Chalabi, auteur de la
génération des années soixante, explore le même quartier,
mais parce qu'on n'est plus dans la même rue on a déjà
changé d'univers et on atterrit dans les fumeries de
haschisch de la rue Maarouf. Hamdi Abou-Golayel (Petits
voleurs à la retraite), et Ibrahim Aslan, appartenant
à deux générations différentes, décrivent deux périphéries
de la capitale, respectivement Manchiyet Nasser à Hélouan
et Imbaba. Les trois textes très forts de la partie
« Parcours initiatiques » racontent
des expériences de vie vécues dans le passé, plus ou
moins bien digérées, parfois même honnies — celle
des cercles de jeunes intellos fauchés et désabusés
qu’Imane Marcel décrit sans concessions, celle des hallucinations
de la drogue dans la banlieue de Maadi que Yasser Abdel-Latif
dépeint dans Les Lois de l'hérédité, et enfin
celle de l'engagement politique accompagné d'un écœurant
sentiment d'impuissance qu'expérimente la narratrice
de Trois valises pour partir, de Mona Prince,
à l'époque de la guerre du Golfe. Plus intime encore,
« Espaces intérieurs » propose également
trois textes, celui de Mansoura Ezzeddine, Somaya Ramadan
et Moustapha Zékri, « où surgissent la douleur,
l'étrange ou le fantastique ».
Pas de
Naguib Mahfouz donc, ni de Taha Hussein ou de Youssef
Idriss dans ce dossier. C'est un parti pris, les coordinateurs
de ce dossier ne s'en défendent pas. Sans viser à l'exhaustivité,
ce parti pris réussit à donner une image riche et diversifiée
de la production littéraire actuelle en Egypte, en faisant
appel aux apports de plusieurs générations d'écrivains
— même si les jeunes ont la part du lion —,
d'hommes et de femmes (quatre femmes sur dix auteurs,
ce n'est pas mal) appartenant à des couches sociales
aisées ou non, citadins ou campagnards, bref de tous
horizons.
Si ce dossier
réussit à faire dépasser à quelques lecteurs non avertis
le « stade Mahfouz », il aura gagné
son pari. Celui d'un échange culturel au plus près de
la réalité. Car, s'il est vrai qu'on n'abolit jamais
les prismes de lectures ni les partis pris, certains
sont plus salutaires que d'autres. Ceux de La Pensée
de midi sont de ceux là.