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Dans cet extrait du roman Saleh Heissa (2000), dont la traduction en français doit paraître bientôt chez Actes Sud, Khaïri Chalabi dépeint les milieux marginaux du Caire.

Le Barouf

Le quartier Maarouf

La fumerie de Hakim était située à un point stratégique de ce que nous avions coutume d'appeler le district des fumeries de haschich, dans le quartier Maarouf, directement derrière la rue Talaat Harb — anciennement Soliman Pacha. La rue principale, la rue Maarouf, est parallèle à la rue Talaat Harb, par derrière. Elle commence place Tahrir, elle coupe la rue du Musée des antiquités, qui s'appelle maintenant Mohamad Bassiouni, là où il y avait la Librairie des arts, qui dépendait du Musée d'art moderne. Nous passions dans ces deux endroits la plupart de nos fins d'après-midi, puisqu'il n'y avait rien ni personne pour donner des ordres. Nous y écoutions de la musique, lisions des livres précieux et admirions les tableaux … La rue Maarouf se termine dans la rue du 26 Juillet, après avoir croisé la rue Sarwat. Le dernier bâtiment de la rue, c'est le Palais de justice, qui donne en même temps sur la rue du 26 Juillet et la rue Ramsès. A cet impressionnant édifice sont accolés divers immeubles du même style, qui débouchent sur la rue Sarwat : le Club de la magistrature, le Syndicat des journalistes et l'Ordre des avocats. En face, sur l'autre trottoir de la rue Sarwat, se trouve l'église du Sacré-Cœur, à côté de l'Hôpital des chemins de fer.

La rue Maarouf est l'exact contraire de la rue Talaat Harb, bien qu'elles ne soient toutes deux séparées que de quelques pas. Depuis le Café riche — le rendez-vous des intellectuels, des gens chics et de l'élite des touristes —, au coin de la place Talaat Harb, jusqu'au district des fumeries de haschich dans le quartier Maarouf, il existe plusieurs raccourcis, dont aucun ne demande plus de trois minutes après lesquelles on se sent, comme par enchantement, transporté dans une autre vie, dans une autre ville, peuplée d'autres habitants. La rue est remplie à ras bord d'une multitude d'objets et d'une infinie variété de types humains : des charrettes tirées par des ânes, des chevaux, ou encore à la main ; des étals de fruits et légumes, de poissons, de récipients en plastique ou en aluminium de toutes les tailles, des pièces mécaniques, des glacières pour les boissons gazeuses, des commerces des deux côtés : épiceries, vendeurs de fèves et de falafels, de Kochari1, de pièces de rechange pour les voitures, des ateliers de peinture au pistolet, des mécaniciens, des réparateurs de pneus, des électriciens, des cafés et des unités ambulantes de chacun desdits commerces, sous forme de carrioles à vitrine portées par des vendeurs itinérants, sans parler de ces recoins et de ces minuscules échoppes où exercent des serruriers qui vous réparent aussi les portes de voiture, où l'on arrange les cuisinières et les réchauds, et où des cordonniers réparent les chaussures les plus usées et en font briller le cuir.

Toutes ces échoppes attirent une foule de clients qui viennent en voiture ou à pied. Le plus stupéfiant est que les voitures parviennent à pénétrer les coins les plus perdus, avec des nerfs d'acier, leurs conducteurs les garent au cœur du vacarme, dans une tempête de vociférations et de klaxons aussi insistants qu'irritants. Mais toujours — et uniquement grâce à la remarquable libéralité du peuple égyptien — les affaires sont menées à leur terme. Les voitures passent par le chas d'une aiguille, et pas un phare n'est brisé, pas une aile froissée, pas un étal dérangé, pas un passant touché. La voie n'est jamais bloquée qu'un instant, qui dure ce qu'il dure, jusqu'à ce que de nombreuses bonnes âmes s'investissent de la mission de réguler le trafic s'il s'est étouffé pour une quelconque raison. D'autres se dévouent pour aller pousser une voiture tombée en panne, et le mécano est susceptible de se déplacer si on crie assez fort pour l'appeler. Sans parler des chalands, qui viennent acheter leurs fruits et légumes, la viande, le poisson et le pain. Ce sont des femmes pour la plupart, qui appartiennent à toutes les classes. Elles portent des paniers et des cabas en osier, certaines ressemblent à des étrangères — voire plus blondes et plus occidentalisées encore —, à côté de bonnes maigrichonnes, bêtes, hallucinées et bavardes, de femmes tout de noir vêtues, venues à pied de patelins inconnus pour étaler juste là de larges plateaux de cuivre contenant du fromage maigre, du beurre, du mech2 et des pigeonneaux vivants.

Tous les habitants du centre-ville font leurs courses dans cette rue-marché dont l’agitation ne s’apaise jamais, de nuit comme de jour, au point qu’à marcher au sein de cette foule il vous prend l’impression que c’est le sol qui se déplace en portant tout ce monde. C’est pourtant une rue plaisante à toute heure : on y vit d’un rien, et tandis qu’un déjeuner rue Talaat Harb coûte le salaire mensuel d’un modeste fonctionnaire, on peut se remplir le ventre rue Maarouf pour deux piastres, si ce n’est pour une seule : un pain fourré de fèves, de falafel et de salade, ou bien un bon morceau de patate douce, chaude, appétissante et roborative. On va ensuite s’asseoir à l’un de ses cafés ou de ses nombreux buffets à ciel ouvert pour siroter un thé au lait et fumer un narguilé pour deux piastres et demie ! Sans parler du fait qu’on peut s’y rincer l’œil au spectacle d’une foule de femmes de tous les âges, formes et couleurs. C’est comme si toutes les demeures de la ville expédiaient leurs honorables maîtresses de maison dans cette rue particulière en simple tenue d’intérieur, révélant ainsi leurs charmes — et particulièrement ces régions qu’on prend tant soin de dissimuler. Elles marchent librement, sans la moindre retenue, sans l’ombre du soupçon d’être observées par des regards parasites ; elles se meuvent comme à la maison, leurs poitrines se déversent sur les étals, les seins se mêlent aux poussins et aux lapins qui se tiennent traîtreusement immobiles, prêts à bondir, les joues frôlent grenades, pommes et pêches, les aisselles blanches et roses, juste épilées, se fondent dans les gigots et les cuisseaux de veau suspendus aux crocs des bouchers, les perches du Nil, les poissons-chats et les anguilles dans les paniers des poissonniers frétillent quand les touchent du bout des doigts ces belles perches humaines.

Le soir aussi a son charme particulier, rue Maarouf. L’affluence diminue une fois le soleil couché. Le sol boueux de la rue se purifie, des filets d’eaux usées passent entre les dalles souillées du trottoir. L’air est imprégné d’une odeur lourde, proche de la transpiration qu’ont exsudée tous les fronts sur le sol de la rue, tout au long de la journée. L’air se revivifie avec le parfum des grillades au charbon de bois, de foie et de cervelle frite dans les grandes poêles sur des étals ambulants d’un blanc immaculé, aux vitres peintes décorées de lumières multicolores. Les fruits parfumés ont des couleurs stridentes, comme un dégradé de fleurs, comme un festival de teintes naturelles. On entend le sifflement des capsules des bouteilles de bière ou de limonade Spatis que partout on ouvre, le claquement des jetons de trictrac, le cliquetis des pinces à braises sur le marbre des cafés. La voix d’Oum Kalsoum résonne dans les radios, répétée en différents points de la rue, elle se répand dans toutes les directions et son écho est rapidement répercuté par toutes les surfaces. La vie ici paraît simple, relâchée, heureuse, gorgée d’une confiante résignation à son sort. Les néons criards créent comme une tente réjouissante de réconfort partagé, sous laquelle l’imagination se débride, dans l’extase de sentiments pleins d’une humanité moite, verte et chaude en même temps. Particulièrement si vous venez juste de sortir du périmètre des fumeries de haschich, qui est dissimulé dans les entrailles de ce festival géant.

Le passage

Il y a plusieurs entrées possibles pour rejoindre la fumerie de Hakim. On peut y accéder par la rue Ramsès. Mais il faut alors passer par la fumerie de Galal, ce qui est évidemment embarrassant : c’est la fumerie concurrente de celle que nous préférons. C’est une sorte de café bâti de bois et droseau, au milieu d’un large éboulis. Les maisons alentour — que ce soit le long de la rue Ramsès ou de la rue Maarouf — menacent de s’effondrer, et sont officiellement reconnues comme telles dans les registres de l'Etat. Elle ont achevé leur vie il y a plus d’un demi-siècle, et des ordres très stricts ont été promulgués afin qu’elles soient évacuées. Mais en dépit de leur âge, elles n’ont pas perdu le charme de leur architecture glorieuse : chacune est un petit bijou, une aristocrate déchue qui n'aurait trouvé aucune âme clémente dans cette humanité abjecte pour l'épargner. Les habitants, n'ayant aucune alternative, y sont demeurés à leurs risques et périls, tandis que l'Etat considère leurs maisons comme des ruines abandonnées, en dépit de leur effondrement effectif et répété sur la tête de leurs occupants, au vu et au su de tous. De nouveaux habitants viennent alors s'emparer des vestiges, arrachent bois et métaux, et construisent avec dans les terrains vagues des cabanes pour y habiter, des boutiques pour commencer, des fumeries pour se droguer, des ateliers de peinture automobile, de serrurerie et de plomberie. Le maallem3 Galal est le chef de file de tout ce monde-là. Il possède la plus célèbre fumerie de haschich du centre-ville, si ce n'est de la ville, banlieues comprises : le peuple égyptien éprouve une étrange passion pour les hors-la-loi autoritaires et sans pitié, et beaucoup trouvent une jouissance particulière à se soumettre à ses ordres et à se plier à son influence. Ils se font même parfois concurrence pour entrer dans ses petits papiers, peut-être pour se prémunir de sa capacité de nuisance, ou pour pouvoir se prévaloir de son assistance dans une quelconque affaire.

Le maallem Galal est le plus célèbre perceur de coffres-forts en Egypte. Il sort d'une condamnation à perpétuité, et il est prêt à ouvrir le ventre du premier officier de police qui se placerait en travers de son chemin, le gênerait dans l'exercice de son gagne-pain ou l'asticoterait tout simplement un peu trop. Tous les officiers redoutent sa violence et son désespoir, ils préfèrent le voir ouvrir une fumerie de haschich plutôt que les tripes ou les coffres des citoyens. Sa fumerie est effectivement toute pimpante, bien organisée, elle a l'aspect d'un café avec les nombreuses chaises qu'elle propose et ses petites tables recouvertes de nappes de couleur, alignées à l'intérieur d'un baraquement aussi vaste qu'un stade de football, et même en dehors. Il y a un comptoir en marbre et en céramique, avec des théières et des verres luxueux, des plateaux en cuivre, des cendriers, des narguilés — qui ne sont alimentés qu'avec du tabac au miel — en plus des gozas4 qu'on utilise pour la pure consommation du haschich. Les garçons qui servent les clients sont plus ou moins propres et bien élevés, mais ils renferment une rudesse, une arrogance et une morgue intérieures qu'ils tirent de leur confiance dans la force et l'autorité du patron. Ils vendent la recharge de narguilé à une piastre au lieu d'une demi-piastre comme dans les autres fumeries, et le thé est à deux piastres, tout cela — selon eux — pour conserver un certain niveau de clientèle et éliminer les parasites.

Traduction de Frédéric Lagrange

Khaïri Chalabi

Né en 1938, il a commencé sa carrière d'écrivain en 1958. Son œuvre éclectique regroupe plus de 53 livres. Elle comprend des romans, des nouvelles, des pièces de théâtre et des écrits pour la télévision et la radio. Pour gagner sa vie, il a dû faire des petits boulots, d'où l'univers romanesque que l'on retrouve dans son écriture, essentiellement basée sur des expériences vécues. Parmi les nouvelles qu'il a publiées : Al-Watad (La Corde), en 1984, qui a été adaptée en feuilleton télévisé et Lahs al-énab (Lécher les raisins), en 1993. Toutes les deux traitent du monde de la famille, de l'image du père et du conflit des générations. Sa nouvelle Sareq al-farah (Voleur de noces), en 1991, tirée du recueil du même nom, a été adaptée au cinéma par Daoud Abdel-Sayed. Les Presses de l'Université américaine lui ont décerné en 2003 le prix Naguib Mahfouz pour son roman Wékalet Attiya (L'Auberge d'Attiya, 1992) .

 

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