La fumerie de Hakim était située à un point
stratégique de ce que nous avions coutume d'appeler le district
des fumeries de haschich, dans le quartier Maarouf, directement
derrière la rue Talaat Harb — anciennement Soliman
Pacha. La rue principale, la rue Maarouf, est parallèle
à la rue Talaat Harb, par derrière. Elle commence place
Tahrir, elle coupe la rue du Musée des antiquités, qui s'appelle
maintenant Mohamad Bassiouni, là où il y avait la Librairie
des arts, qui dépendait du Musée d'art moderne. Nous passions
dans ces deux endroits la plupart de nos fins d'après-midi,
puisqu'il n'y avait rien ni personne pour donner des ordres.
Nous y écoutions de la musique, lisions des livres précieux
et admirions les tableaux … La rue Maarouf se termine
dans la rue du 26 Juillet, après avoir croisé la rue Sarwat.
Le dernier bâtiment de la rue, c'est le Palais de justice,
qui donne en même temps sur la rue du 26 Juillet et la rue
Ramsès. A cet impressionnant édifice sont accolés divers
immeubles du même style, qui débouchent sur la rue Sarwat :
le Club de la magistrature, le Syndicat des journalistes
et l'Ordre des avocats. En face, sur l'autre trottoir de
la rue Sarwat, se trouve l'église du Sacré-Cœur, à côté
de l'Hôpital des chemins de fer.
La rue Maarouf est l'exact contraire de
la rue Talaat Harb, bien qu'elles ne soient toutes deux
séparées que de quelques pas. Depuis le Café riche — le
rendez-vous des intellectuels, des gens chics et de l'élite
des touristes —, au coin de la place Talaat Harb, jusqu'au
district des fumeries de haschich dans le quartier Maarouf,
il existe plusieurs raccourcis, dont aucun ne demande plus
de trois minutes après lesquelles on se sent, comme par
enchantement, transporté dans une autre vie, dans une autre
ville, peuplée d'autres habitants. La rue est remplie à
ras bord d'une multitude d'objets et d'une infinie variété
de types humains : des charrettes tirées par des ânes,
des chevaux, ou encore à la main ; des étals de fruits
et légumes, de poissons, de récipients en plastique ou en
aluminium de toutes les tailles, des pièces mécaniques,
des glacières pour les boissons gazeuses, des commerces
des deux côtés : épiceries, vendeurs de fèves et de
falafels, de Kochari1, de pièces de rechange
pour les voitures, des ateliers de peinture au pistolet,
des mécaniciens, des réparateurs de pneus, des électriciens,
des cafés et des unités ambulantes de chacun desdits commerces,
sous forme de carrioles à vitrine portées par des vendeurs
itinérants, sans parler de ces recoins et de ces minuscules
échoppes où exercent des serruriers qui vous réparent aussi
les portes de voiture, où l'on arrange les cuisinières et
les réchauds, et où des cordonniers réparent les chaussures
les plus usées et en font briller le cuir.
Toutes ces échoppes attirent une foule
de clients qui viennent en voiture ou à pied. Le plus stupéfiant
est que les voitures parviennent à pénétrer les coins les
plus perdus, avec des nerfs d'acier, leurs conducteurs les
garent au cœur du vacarme, dans une tempête de vociférations
et de klaxons aussi insistants qu'irritants. Mais toujours
— et uniquement grâce à la remarquable libéralité du
peuple égyptien — les affaires sont menées à leur terme.
Les voitures passent par le chas d'une aiguille, et pas
un phare n'est brisé, pas une aile froissée, pas un étal
dérangé, pas un passant touché. La voie n'est jamais bloquée
qu'un instant, qui dure ce qu'il dure, jusqu'à ce que de
nombreuses bonnes âmes s'investissent de la mission de réguler
le trafic s'il s'est étouffé pour une quelconque raison.
D'autres se dévouent pour aller pousser une voiture tombée
en panne, et le mécano est susceptible de se déplacer si
on crie assez fort pour l'appeler. Sans parler des chalands,
qui viennent acheter leurs fruits et légumes, la viande,
le poisson et le pain. Ce sont des femmes pour la plupart,
qui appartiennent à toutes les classes. Elles portent des
paniers et des cabas en osier, certaines ressemblent à des
étrangères — voire plus blondes et plus occidentalisées
encore —, à côté de bonnes maigrichonnes, bêtes, hallucinées
et bavardes, de femmes tout de noir vêtues, venues à pied
de patelins inconnus pour étaler juste là de larges plateaux
de cuivre contenant du fromage maigre, du beurre, du mech2
et des pigeonneaux vivants.
Tous les habitants du centre-ville font
leurs courses dans cette rue-marché dont l’agitation ne
s’apaise jamais, de nuit comme de jour, au point qu’à marcher
au sein de cette foule il vous prend l’impression que c’est
le sol qui se déplace en portant tout ce monde. C’est pourtant
une rue plaisante à toute heure : on y vit d’un rien,
et tandis qu’un déjeuner rue Talaat Harb coûte le salaire
mensuel d’un modeste fonctionnaire, on peut se remplir le
ventre rue Maarouf pour deux piastres, si ce n’est pour
une seule : un pain fourré de fèves, de falafel et
de salade, ou bien un bon morceau de patate douce, chaude,
appétissante et roborative. On va ensuite s’asseoir
à l’un de ses cafés ou de ses nombreux buffets
à ciel ouvert pour siroter un thé au lait et fumer un narguilé
pour deux piastres et demie ! Sans parler du fait qu’on
peut s’y rincer l’œil au spectacle d’une foule de femmes
de tous les âges, formes et couleurs. C’est comme si toutes
les demeures de la ville expédiaient leurs honorables maîtresses
de maison dans cette rue particulière en simple tenue d’intérieur,
révélant ainsi leurs charmes — et particulièrement
ces régions qu’on prend tant soin de dissimuler. Elles marchent
librement, sans la moindre retenue, sans l’ombre du soupçon
d’être observées par des regards parasites ; elles
se meuvent comme à la maison, leurs poitrines se déversent
sur les étals, les seins se mêlent aux poussins et aux lapins
qui se tiennent traîtreusement immobiles, prêts à bondir,
les joues frôlent grenades, pommes et pêches, les aisselles
blanches et roses, juste épilées, se fondent dans les gigots
et les cuisseaux de veau suspendus aux crocs des bouchers,
les perches du Nil, les poissons-chats et les anguilles
dans les paniers des poissonniers frétillent quand les touchent
du bout des doigts ces belles perches humaines.
Le soir aussi a son charme particulier,
rue Maarouf. L’affluence diminue une fois le soleil couché.
Le sol boueux de la rue se purifie, des filets d’eaux usées
passent entre les dalles souillées du trottoir. L’air est
imprégné d’une odeur lourde, proche de la transpiration
qu’ont exsudée tous les fronts sur le sol de la rue, tout
au long de la journée. L’air se revivifie avec le parfum
des grillades au charbon de bois, de foie et de cervelle
frite dans les grandes poêles sur des étals ambulants d’un
blanc immaculé, aux vitres peintes décorées de lumières
multicolores. Les fruits parfumés ont des couleurs stridentes,
comme un dégradé de fleurs, comme un festival de teintes
naturelles. On entend le sifflement des capsules des bouteilles
de bière ou de limonade Spatis que partout on ouvre,
le claquement des jetons de trictrac, le cliquetis des pinces
à braises sur le marbre des cafés. La voix d’Oum Kalsoum
résonne dans les radios, répétée en différents points de
la rue, elle se répand dans toutes les directions et son
écho est rapidement répercuté par toutes les surfaces. La
vie ici paraît simple, relâchée, heureuse, gorgée d’une
confiante résignation à son sort. Les néons criards créent
comme une tente réjouissante de réconfort partagé, sous
laquelle l’imagination se débride, dans l’extase de sentiments
pleins d’une humanité moite, verte et chaude en même temps.
Particulièrement si vous venez juste de sortir du périmètre
des fumeries de haschich, qui est dissimulé dans les entrailles
de ce festival géant.
Le passage
Il y a plusieurs entrées possibles pour
rejoindre la fumerie de Hakim. On peut y accéder par la
rue Ramsès. Mais il faut alors passer par la fumerie de
Galal, ce qui est évidemment embarrassant : c’est la
fumerie concurrente de celle que nous préférons. C’est une
sorte de café bâti de bois et droseau, au milieu d’un large
éboulis. Les maisons alentour — que ce soit le long
de la rue Ramsès ou de la rue Maarouf — menacent de
s’effondrer, et sont officiellement reconnues comme telles
dans les registres de l'Etat. Elle ont achevé leur vie il
y a plus d’un demi-siècle, et des ordres très stricts ont
été promulgués afin qu’elles soient évacuées. Mais en dépit
de leur âge, elles n’ont pas perdu le charme de leur architecture
glorieuse : chacune est un petit bijou, une aristocrate
déchue qui n'aurait trouvé aucune âme clémente dans cette
humanité abjecte pour l'épargner. Les habitants, n'ayant
aucune alternative, y sont demeurés à leurs risques et périls,
tandis que l'Etat considère leurs maisons comme des ruines
abandonnées, en dépit de leur effondrement effectif et répété
sur la tête de leurs occupants, au vu et au su de tous.
De nouveaux habitants viennent alors s'emparer des vestiges,
arrachent bois et métaux, et construisent avec dans les
terrains vagues des cabanes pour y habiter, des boutiques
pour commencer, des fumeries pour se droguer, des ateliers
de peinture automobile, de serrurerie et de plomberie. Le
maallem3 Galal est le chef de file de tout ce monde-là.
Il possède la plus célèbre fumerie de haschich du centre-ville,
si ce n'est de la ville, banlieues comprises : le peuple
égyptien éprouve une étrange passion pour les hors-la-loi
autoritaires et sans pitié, et beaucoup trouvent une jouissance
particulière à se soumettre à ses ordres et à se plier à
son influence. Ils se font même parfois concurrence pour
entrer dans ses petits papiers, peut-être pour se prémunir
de sa capacité de nuisance, ou pour pouvoir se prévaloir
de son assistance dans une quelconque affaire.
Le maallem Galal est le plus célèbre
perceur de coffres-forts en Egypte. Il sort d'une condamnation
à perpétuité, et il est prêt à ouvrir le ventre du premier
officier de police qui se placerait en travers de son chemin,
le gênerait dans l'exercice de son gagne-pain ou l'asticoterait
tout simplement un peu trop. Tous les officiers redoutent
sa violence et son désespoir, ils préfèrent le voir ouvrir
une fumerie de haschich plutôt que les tripes ou les coffres
des citoyens. Sa fumerie est effectivement toute pimpante,
bien organisée, elle a l'aspect d'un café avec les nombreuses
chaises qu'elle propose et ses petites tables recouvertes
de nappes de couleur, alignées à l'intérieur d'un baraquement
aussi vaste qu'un stade de football, et même en dehors.
Il y a un comptoir en marbre et en céramique, avec des théières
et des verres luxueux, des plateaux en cuivre, des cendriers,
des narguilés — qui ne sont alimentés qu'avec du tabac
au miel — en plus des gozas4 qu'on utilise pour
la pure consommation du haschich. Les garçons qui servent
les clients sont plus ou moins propres et bien élevés, mais
ils renferment une rudesse, une arrogance et une morgue
intérieures qu'ils tirent de leur confiance dans la force
et l'autorité du patron. Ils vendent la recharge de narguilé
à une piastre au lieu d'une demi-piastre comme dans les
autres fumeries, et le thé est à deux piastres, tout cela
— selon eux — pour conserver un certain niveau
de clientèle et éliminer les parasites.