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Syrie . Les sanctions, sévères mais sans grande portée, finalement imposées par Washington, ont un double objectif. Détourner l'attention de la communauté internationale de la crise iraqienne et matérialiser les menaces américaines pour obtenir de Damas de plus amples concessions.
L'épouvantail américain

Le bâton sans la carotte ... C'est ainsi que se comporte Washington avec les Arabes. Au moment où ces derniers s'attendaient à une attitude conciliante de la part de l'Administration américaine, après le scandale de la torture des prisonniers en Iraq, George Bush a imposé des sanctions contre la Syrie. Des sanctions qui ressemblent dans une certaine mesure à l'embargo imposé à Cuba. Ainsi, elles prévoient l'interdiction d'exporter vers la Syrie tout matériel figurant sur la nomenclature américaine des munitions et soumis à des restrictions commerciales. En gros, il s'agit d'équipement à double usage civil et militaire comme des produits chimiques, ou liés à la technologie nucléaire, laser ...

Ces sanctions autorisent en outre le Trésor américain à geler les avoirs syriens aux Etats-Unis, y compris les comptes de la Commercial Bank of Syria. La liste ne s'arrête pas là : tout appareil possédé ou contrôlé par les autorités syriennes serait interdit de décoller des Etats-Unis ou d'atterrir sur le territoire américain.

Cette décision américaine était attendue d'un moment à l'autre depuis le 11 novembre 2003, date à laquelle le Congrès a adopté le « Syria Accountability Act » ou « Loi pour la responsabilité de la Syrie ». Mais le maître de la Maison Blanche n'a ratifié ces sanctions que ces derniers jours. Klovis Maksoud, ancien ambassadeur de la Ligue arabe aux Nations-Unies et à Washington, estime que ce timing « est dû à la grande confusion par laquelle passent les Américains en Iraq. Leur échec, peut-être pas militaire mais moral, éthique et politique, avec le scandale de la prison Abou-Gharib et le retrait des forces de certains pays et donc la fin de la dite coalition ». Il fallait donc aux Américains quelque chose pour détourner l'attention et les sanctions contre la Syrie sont une bouée de sauvetage. A ceci Abou-Emad Al-Rifaï, représentant du Djihad palestinien au Liban, ajoute une autre raison : Bush voudrait tenter « d'imposer sa vision pour un règlement du conflit israélo-palestinien. Washington veut sauver l'entité sioniste qui traverse les moments les plus durs aujourd'hui à Gaza ». En effet, l'Administration américaine, qui a soutenu complètement la vision de Sharon pour un retrait unilatéral de la Bande de Gaza, s'est vue infliger un coup sévère avec le refus du Likoud de ce plan. Elle a en outre été incapable de convaincre le Quartette international de laisser les ficelles du conflit entre ses mains. Le moment était donc adéquat, surtout avec une « position arabe qui ne donne même pas l'impression d'être sérieuse ou dissuasive envers Israël et les Etats-Unis », dit Maksoud.


Messages multiples

Et à la veille des élections américaines, de telles sanctions, si elles portent un message politique envers les Arabes et Israël, portent aussi un autre message sur le plan intérieur, au moins pour les juifs américains. C'est pourquoi les observateurs qualifient de symboliques ou encore de faibles ces sanctions. A Damas, le premier ministre, Mohamad Naji Otri, en les jugeant injustifiées, a indiqué qu'elles « n'auront aucun effet sauf sur ceux qui les imposent ». Preuve en est, le président Bush n'a pas choisi les sanctions qui affectent les investissements dans le secteur pétrolier syrien et qui s'élèvent à 600 millions de dollars. Au moins 300 sociétés américaines travaillant dans ce domaine ont des représentations en Syrie. Au niveau des exportations, leur échelle est très limitée. Selon Nabil Al-Semmane, stratège syrien, « la Syrie importe des produits américains pour environ 300 millions de dollars, dont 180 millions de dollars de graines de coton ou autres produits agricoles et presque 30 millions pour les médicaments ». Les échanges commerciaux seront donc affectés dans une moindre mesure, puisque les produits alimentaires et les médicaments ont été exclus de ces sanctions. Quant aux exportations syriennes vers les Etats-Unis, elles ne représentent que 1 % du total des exportations de la Syrie. Quant à l'aviation, Damas ne dispose pas de vols en direction des Etats-Unis et la ligne Damas-Stockholm-New York a été vendue il y a une vingtaine d'années à la compagnie jordanienne Alya ; de plus, les sanctions ne touchent pas les pièces de rechange des avions, ni les équipements de communication. Bush n'a pas non plus choisi des sanctions affectant les représentations diplomatiques ou le dialogue syro-américain comme le permet la loi.

Al-Semmane affirme que les Américains ne veulent pas couper tous les ponts avec les Syriens, d'autant plus que la Syrie coopère pleinement avec Washington dans le domaine de la lutte contre le terrorisme. C'est pourquoi les service secrets américains ou le conseil de sécurité nationale étaient tout à fait contre des mesures sui pourraient affecter cette coordination. Dans un entretien publié par le New York Times, le président syrien Bachar Al-Assad a indiqué que son gouvernement avait aidé Washington à déjouer au moins sept attaques terroristes contre des objectifs américains. La Syrie a également extradé 22 suspects vers la Turquie après les attentats terroristes d'Istanbul. Mais pour Washington, la lutte contre le terrorisme implique d'autres positions. L'Administration américaine veut que Damas chasse les organisations de résistance palestiniennes ou leurs représentants de son territoire et qu'il arrête de soutenir le Hezbollah au Liban. C'est-à-dire que la Syrie prenne des mesures à l'encontre de tous ceux qui sont responsables d'attentats contre Israël ou empêchent sa domination sur la région. Mais la Syrie, qui avait annoncé la fermeture des bureaux politiques palestiniens opérant sur son territoire, ne peut pas se permettre de telles expulsions, et provoquer le Hezbollah serait une ligne rouge qu'elle ne peut pas franchir. « Ce que demande Washington serait un suicide politique de la Syrie », dit Nabil Al-Semmane, qui affirme que son pays n'a plus la même influence sur la résistance libanaise et que le Hezbollah dispose maintenant d'une autosuffisance financière et politique. Une décision à son encontre provoquerait l'hostilité des 40 % de la population libanaise partisans de la Syrie.

Quant aux Palestiniens, Damas ne peut pas faire taire le demi-million de réfugiés qui se trouvent en Syrie et les pousser à accepter ce que veulent les Israéliens et les Américains. « Aucun gouvernement syrien n'oserait prendre de telles mesures, qui sont à l'opposé du principe de soutien de la résistance », précise le stratège syrien.


Les enjeux iraqiens

Il est vrai que si le conflit isarélo-arabe est à la base de la décision américaine, Washington veut aussi une coopération de la Syrie en Iraq. Nabil Al-Semmane estime qu'en dépit des différends entre les dirigeants du Baas syrien et iraqien, les idéologies ont été toujours les mêmes. En outre, la Syrie a abrité des opposants et exilés iraqiens, qui aujourd'hui font parti du Conseil du gouvernement transitoire. La Syrie dispose donc de beaucoup d'amis en Iraq, outre les liens entre les tribus des deux pays. L'Administration américaine veut que Damas appuie l'intervention militaire en Iraq et qu'il use de son influence pour faire pression sur les Iraqiens. Les Américains usent de l'histoire des frontières comme excuse. Ils demandent aux Syriens d'assurer la protection des frontières syro-jordano-iraqiennes, soit 480 kilomètres, pour empêcher les présumées infiltrations de combattants. Al-Rifaï, le responsable du Djihad, estime que Washington veut que la Syrie « retire son armée du front sud face à Israël et le déploie du côté de l'Iraq ». Demandes américaines qui portent l'empreinte israélienne, mais impossibles à être admises du côté syrien.

Un dialogue de sourds donc ? Al-Rifaï estime que la Syrie dispose toujours d'une marge de manœuvre et qu'elle n'est pas prête à amplifier l'affaire ni à couper les ponts avec les Etats-Unis. Il pense qu'« une attituinchangée de Damas pousserait Washington à revoir ses positions ». Dans le même temps, la Syrie, qui a entamé la diplomatie la plus active depuis des années avec les Américains, pourrait continuer sur le même chemin pour alléger, selon l'ex-ambassadeur de la Ligue arabe, le ton des menaces. Mais la diplomatie n'a pas réussi à empêcher Bush d'imposer les sanctions. Pourrait-il, sous la pression des membres pro-sionistes de son administration, prendre le risque d'une mesure à l'iraqienne contre la Syrie ? Klovis Maksoud affirme que « l'opinion américaine ne croit plus en les aventures militaires vers lesquelles poussent Dick Cheney ou Rumsfeld. Des mensonges à l'instar de ce qui s'est passé en Iraq ne sont plus de mise ». Le président syrien, tout en soulignant l'importance du dialogue avec les Américains, a averti que « la Syrie n'est pas l'Iraq. Il n'y a aucun point commun pour commencer en Syrie ce qui s'est passé en Iraq ». Mais si le bâton opérait de nouveau, à défaut de carottes ?

Samar Al-Gamal

Des sanctions qui pourraient s'accroître

Voici le détail des sanctions imposées contre la Syrie. D'autres seraient édictées également si Damas n'obtempère pas.

— Interdiction d'exporter vers la Syrie tout matériel figurant sur la nomenclature américaine des munitions et soumis à des restrictions commerciales (équipement à double usage comme des produits chimiques, technologie nucléaire, équipements de propulsion, laser, etc.)

— Interdiction d'exporter tout produit des Etats-Unis vers la Syrie à l'exception de nourriture et de médicaments.

— Interdiction faite à tout appareil possédé ou contrôlé par les autorités syriennes de décoller des Etats-Unis ou d'atterrir sur le territoire américain. Les Etats-Unis ont toutefois décidé de suspendre l'application de ces sanctions lorsqu'elles concernent l'aide humanitaire et des pièces et équipements nécessaires à la sécurité de l'aviation civile et certains matériels de télécommunications « nécessaires aux échanges d'informations ». Les appareils syriens transportant des fonctionnaires du gouvernement et des dirigeants syriens seront également admis dans l'espace aérien américain.

— Le département du Trésor va geler les comptes de la Commercial Bank of Syria en raison d'opérations présumées de blanchiment d'argent. Seront également gelés des avoirs appartenant à « certaines personnes et entités gouvernementales syriennes » qui ont des relations avec des organisations considérées comme terroristes par les Etats-Unis comme notamment le Hamas et le Djihad islamique palestiniens, le Front populaire de libération de la Palestine, le Hezbollah libanais ou des groupes qui sont associés à la présence militaire syrienne au Liban. La Maison Blanche a également indiqué qu'elle « étudiera d'éventuelles sanctions supplémentaires contre les autorités syriennes si elles ne prennent pas de mesures concrètes pour arrêter de soutenir des groupes terroristes, pour mettre fin à leurs programmes de développement d'armes de destruction massive, pour retirer leurs troupes du Liban et pour coopérer pleinement avec la communauté internationale pour aider à la stabilisation et à la reconstruction de l'Iraq ».

Les sanctions appliquées l'ont été dans le cadre du « Syria Accountability Act » voté par le Congrès américain en novembre 2003. Il prévoit également, si la Maison Blanche le décide, de réduire la représentation diplomatique américaine à Damas, de limiter la liberté de circulation des diplomates syriens aux Etats-Unis et d'interdire toute relation commerciale entre des ressortissants américains et la Syrie.

 

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