Grande
amoureuse de la vie et des gens, mais aussi artiste talentueuse,
Eatimad Al-Tarabolsi, décédée en juin 2003, n'a laissé chez
son fils, Mohamad Al-Alfi, que quelques portraits, un paysage,
celui de Sidi Béchr, une nature morte, un énorme tableau sur
le Traité de retrait des troupes britanniques, le tableau de
Dounchouaï et un superbe autoportrait de l'artiste défunte.
La perspicacité
avec laquelle elle relève les traits de ses personnages, ainsi
que la façon hautement sophistiquée avec laquelle elle reproduit
l'effet de la lumière, mais surtout la force avec laquelle elle
traduit la nature évoquent un artiste au travail recherché.
Son tableau Sidi Béchr, où elle a peint la mer
et les cabanes en bois qui existaient sur cette plage d'Alexandrie
au début des années cinquante, a remporté le Premier prix de
la biennale de Sao Paulo, au Brésil. Le tableau témoigne d'un
dur travail où l'artiste a largement utilisé les coups de pinceau
à la manière instinctive, et parfois nerveuse, des impressionnistes
pour « traduire » les multitudes effets de
la lumière plutôt que de les « copier ». L'artiste
a remporté également, vers cette même date, le Premier prix
du Salon d'Egypte pour son tableau intitulé Dounchouaï,
où elle a mis en scène le drame de ce petit village du nord
du Delta dont les paysans ont été durement réprimés par les
forces d'occupation anglaises. Dans ce dernier tableau, Eatimad
excelle dans la peinture des visages des bons paysans effrayés
par le feu qui a envahi les pigeonniers, tout en essayant de
l'éteindre.
Mais même si elle
a remporté son prix le plus important pour son art du paysage,
Eatimad est surtout connue en tant que portraitiste. Le premier
portrait, qui a été largement connu, fut celui du zaïm Gamal
Abdel-Nasser. Ce dernier, que l'artiste a peint comme pour saluer
le leader de la Révolution qui concrétisait les aspirations
des Egyptiens est la première image publiée en couleurs dans
l'histoire des journaux arabes. Le coté patriotique d’Eatimad
a beaucoup influencé ses œuvres, même après la nationalisation
des biens de sa famille par le conseil de la Révolution. Après
ce drame, l'artiste a été obligée d'ouvrir une petite industrie
de textile pour gagner sa vie, profitant de sa longue expérience
dans le traitement des couleurs. « C'est ainsi qu'elle
s'est retirée peu à peu de sa carrière de peintre professionnel »,
raconte son fils.
Mais le désir de
peindre chez Eatimad ne s'est jamais éteint, bien qu'on doit
admettre que le travail, ainsi que les obligations familiales,
ont limité de sa créativité qui apparaît dans toute son effervescence
dans le tableau de Sidi Béchr. Elle a préféré dès lors peindre
les portraits de ses amis, de ses connaissances et leur donner
le fruit de son travail comme signe d'amitié. Ainsi, des dizaines,
voire des centaines de portraits signés par l'artiste défunte
sont éparpillés dans les maisons de ses connaissances.
Poussé une seconde
fois par son sentiment patriotique, elle a peint un superbe
portrait du président et commandant général de l'armée égyptienne,
Anouar Al-Sadate, en 1973 lorsqu’il décide le début de la guerre
du 6 Octobre, et elle lui en a fait cadeau. Le président, ému,
lui a demandé de peindre les personnalités qui visitaient l'Egypte,
surtout après les accords de paix de Camp David, en 1979. Ainsi
commença une étrange relation qui ressemblait à celle qui liait
les peintres des cours européennes à leurs rois.
Henry Kissinger,
Jimmy Carter, Valéry Giscard d'Estaing, le roi Fayçal et d'autres
personnages politiques figuraient parmi ces portraits.
« Parfois
même, ces personnages appelaient ma mère pour la remercier.
Helmut Schmidt, par exemple, s'est incliné devant elle pour
baiser sa main alors que Giscard d’Estaing lui a dit lors de
sa seconde visite que son portrait était accroché sur l'un des
murs du palais de l’Elysée », raconte Mohamad
Al-Alfi, qui garde chez lui un album de photos de ces portraits,
mais également de sa mère posant avec ces grands personnages
politiques. Dans l'album, on trouve également des vers écrits
par le grand poète Ahmad Rami, que ce dernier a laissé dans
le registre de visite d'une des anciennes expositions d’Eatimad.
Une année est passée
maintenant depuis la mort de cette peintre disparue sans que
les milieux artistiques ne s'en aperçoivent. Pourquoi ne pas
rassembler quelques-unes des œuvres d’Eatimad pour organiser
une exposition en son hommage ?
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