Festival
de Cannes . L'édition
2004 a débuté par la projection de films aussi
différents que remarquables. Par le passé
les grandes œuvres étaient plutôt réservées
aux derniers jours. |
Démarrage
en trombe |
| Par
Rafiq Al-Sabbane |
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Pour
la première fois, le Festival de Cannes va
à l'encontre d'une tradition de longue date,
laquelle consiste à laisser les meilleurs
films pour la fin. Et cela pour terminer toujours
en beauté et retenir l'attention du public
jusqu'à la dernière minute. Ce qui a fait
naître la rumeur selon laquelle les films
primés à Cannes sont toujours parmi les derniers
projetés. Cette année, la règle est inversée.
Le festival a présenté, dés sa première semaine,
une panoplie des meilleures productions cinématographiques
les plus récentes. La Mala educacion (La
Mauvaise éducation), le film d'ouverture du
réalisateur espagnol Pedro Almadovar, a inauguré
le festival en grandes pompes et engagé les
discussions. Almadovar y a poussé son imagination
au délire. Certains détails de l'histoire
sont inspirés de la vie estudiantine du réalisateur
lui-même. La Mauvaise éducation est
en effet celle qu'il a reçue, encore enfant
de 10 ans, dans une école religieuse catholique.
Celle-ci l'a marquée à vie. Le film abonde
de sexe, homosexualité et travestissement.
Il n'y a quasiment pas de rôle féminin important.
Toutes les relations s'enchaînent entre hommes,
à travers un cercle clos très bien défini
par le génial scénario d'Almadovar. Il n'est
d'ailleurs pas sans rappeler les œuvres de
Jean Genet, de Pirandello et de James Joyce.
Le tout imprégné d'une atmosphère policière,
proche des thrillers américains des années
1950.
L'intrigue de génie d'Almadovar
a lancé ensuite une veine de films projetés
d'affilée, mettant le scénario en avant. Le
film italien, Les conséquences de l'amour,
en est un exemple. Il narre l'histoire d'un
homme de plus de 50 ans, vivant en solitude
dans une petite ville. Il tente depuis toujours
de préserver un secret. Mais son amour pour
une serveuse de bar chamboulera son existence
et le mènera à une mort héroïque dont il a
souvent rêvé. Il s'agit d'un film qui se démarque
de par sa réalisation de tout le cinéma italien
contemporain. Le comédien qui y tient le premier
rôle masculin mérite — pour ne pas
dire plus — la palme d'or de la
meilleure interprétation. Il en est de même
pour les protagonistes du film japonais No
Body Knows, lequel évoque l'histoire de
quatre frères délaissés par leur mère. Seul
l'aîné est en contact avec le monde extérieur,
faisant les provisions pour ses confrères.
L'histoire paraît étrange, mais aussi coutumière.
Grâce au scénario, l'intrigue de petits détails
merveilleux.
Le péplum américain, La
Guerre de Troie, n'a pas rencontré pour
autant le succès espéré, malgré les millions
dépensés, les nombreux figurants et les scènes
de bataille dont seul le cinéma américain
est capable. Mais l'adaptation de l'Iliade
de Homère est froide, à l'exception de quelques
scènes interprétées par Peter O'tool et Brad
Pitt.
Le film afghan, Terre
et poussière, est une véritable surprise.
Une deuxième pour le cinéma afghan qui nous
a éblouis l'an dernier avec Oussama.
Cette fois-ci, il s'agit d'un grand-père qui
emmène son petit-fils pour voir son père travaillant
dans une mine lointaine. Les cadres ne sont
en effet que des paysages agréables du désert,
marqués par les séquelles de la guerre, sans
chahut ni convulsion. Bien que le film contienne
un peu de longueurs, il recrée néanmoins une
ambiance dramatique intense, appuyée par l'aide
d'un photographe talentueux. Autre chose imprévue,
c'est que le film montre une femme toute nue,
en train d'échapper au feu. Acte audacieux
pour un cinéma en provenance d'un pays comme
l'Afghanistan. Terre et poussière nous
fait sentir jusqu'à l'odeur de cette terre
ainsi que les rêves brisés de ce pays lointain ;
il n'est d'ailleurs pas sans rappeler un film
russe ayant fait date, à savoir Mon père
est soldat.
La fiction chinoise, Lucheng
(Passages), esquisse une image dentelée de
la jeunesse chinoise, à travers la relation
entre deux étudiants qui aspirent à se libérer
du poids de leur société. Elle porte donc
un regard assez critique sur les traditions
chinoises et rappelle que les problèmes des
jeunes sont quasiment les mêmes en Europe,
en Asie ou en Afrique. Elle est du genre à
nous plonger dans une profonde réflexion sans
exagération ni explicitation.
L'Iranien Abbas Kirostami,
dans Ten to Ten , donne au public une
leçon de dix parties, où il explique à travers
un long monologue ses opinions sur le cinéma,
la réalisation, le scénario, le décor ...
dans son style particulier qui lui est tout
à fait propre. Ten to Ten n'est pas
forcément un film commercial, comme l'avoue
directement son réalisateur, durant son cœur
à cœur cinématographique. Il rompt ainsi avec
la narration traditionnelle optant plutôt
pour un domaine très nouveau.
Enfin le film impatiemment
attendu par le public de Cannes est celui
du Bosniaque Kostaritza. Un poème d'une grande
musicalité où se mêlent la nature, les animaux
et les hommes sur fond complexe de guerre
civile. Il y est question d'une amourette
entre une musulmane bosniaque et un Serbe
marié, qui vivent les atrocités de la guerre,
au-delà de toute logique. Le film est digne
de remporter la Palme d'or, mais se serait
une première de l'histoire de Cannes. Car
Kostaritza a déjà reçu le premier prix au
Festival de Berlin.
Avec déjà une première semaine
partie sur les chapeaux de roue, le Festival
de cannes semble bien part pour se refaire
une réputation.
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« Je
ne me réfère ni au progrès ni à la modernité,
je parle de libération des consciences » |
| Avec
son film Atash (Soif), le réalisateur
palestinien Tawfik Abou Wael est l'une des
découvertes de cette édition du Festival de
Cannes. |
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Cannes,
De notre envoyé spécial —
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Al-Ahram
Hebdo : Comment est né Atash ?
Tawfik Abou Wael : J'étais
dans une voiture avec un ami, sur une des
collines qui surplombe mon village, Um El-Fahem.
Il pleuvait et il faisait sombre. Seuls les
phares de la voiture éclairaient le paysage.
Pour passer le temps, on parlait. Il m'a raconté
l'histoire d'un conflit entre deux familles
dans le village. Il s'agissait d'un conflit
autour d'une conduite d'eau. Ce sujet m'a
frappé. J'ai tout de suite vu un film sur
un homme qui passerait son temps à protéger
sa conduite d'eau d'un mystérieux élément
qui risquerait de venir la détruire. C'est
le point de départ d'Atash.
— Le sort des films
palestiniens est-il d'être politique ?
— Il n'y a pas de film
qui ne soit pas politique, mais ce sont les
relations entre les êtres humains qui m'intéressent.
Je n'ai pas voulu utiliser le conflit pour
faire un film, j'ai fait un film sur des êtres
humains. Les relations entre les êtres humains
sont politiques. C'est là que je situe mon
enjeu politique.
— Mais où
est le conflit ? Où sont les Israéliens ?
— Le conflit est présent
entre les personnages, dans leur âme, dans
la complexité de leurs relations, dans leur
conscience. J'ai situé mon film dans une vallée
près du village où j'habite, Um El-Fahem.
Un village où l'Israélien est un étranger.
Pour nous, l'Israélien c'est l'Etat, c'est
le patron pour qui on travaille, l'université
dans laquelle on étudie. Dans Atash,
j'ai représenté le monde d'où je viens.
— Pourquoi
avoir choisi de tourner le film dans ce lieu
désertique ?
— Je connais ce lieu
depuis toujours. Il fait partie du paysage
dans lequel je vis. J'ai voulu tourner là,
car c'est un endroit très cinématographique
avec des possibilités esthétiques illimitées.
On se croirait au milieu de nulle part. C'est
un endroit où Tsahal (l'armée israélienne)
s'entraînait au combat en zone urbaine, un
village palestinien complètement artificiel.
En hébreu, ça s'appelle une ZCU, Zone de Combats
Urbains. La terre sur laquelle cette base
a été implantée appartenait aux habitants
d'Um El-Fahem jusqu'en 1948, date où elle
a été définitivement confisquée par l'Etat
d'Israël. En 1988, il y a eu de violentes
altercations entre les habitants et les forces
de sécurité israéliennes qui s'étaient déployées
sur une zone bien plus large. A la suite de
ces confrontations, un accord a été signé
avec l'armée qui a cessé de s'entraîner sur
ces terres. Ce lieu a été abandonné.
— Dans la
culture et la langue arabes, eau est synonyme
de vie. Dans votre film, l'eau est aussi le
point de départ du conflit, l'accès à une
modernité qui va précipiter la tragédie ...
— Je n'aime pas le symbolisme.
Progrès et modernité sont des notions occidentales.
Personnellement, je ne me réfère ni au progrès
ni à la modernité, je parle de libération
des consciences. Abu Shukri et Shukri, le
père et le fils ne peuvent pas se libérer,
car ils sont incapables de changer, même si
Shukri, le fils, se retrouve dans une situation
où il a le choix, le choix du changement.
— Pourtant,
il choisit la tradition, la continuité. Est-ce
une vision pessimiste ?
— Ce n'est pas une vision
pessimiste, c'est comme cela que je vois le
monde. Le personnage n'a pas d'autre choix
que de se cogner contre un mur parce qu'il
n'a pas les outils pour lutter. Ma position
n'est pas pessimiste, c'est un appel à la
libération, mais cette libération ne peut
pas venir de l'homme.
— Cela nous
conduit à parler du statut de la femme dans
le film ...
— Au premier abord,
les femmes du film semblent réprimées et impuissantes
mais, en fait, c'est une femme qui est à l'origine
du conflit et de l'intrigue du film. Sans
Gamila, il n'y aurait pas de film. Selon la
culture masculine dépeinte dans le film, l'honneur
de la famille repose sur l'attitude de la
fille qui se doit de respecter les règles
de cette culture. Abu Shukri est déchiré entre
son devoir moral — qui, selon sa
culture voudrait qu'il tue sa fille — et
son amour pour elle. Il choisit une troisième
voie : il exile sa famille. Abu Shukri
n'arrive pas à tuer sa fille ni à la laisser
mourir. Abu Shukri est un être moral, un héros.
Gamila lui donne l'opportunité de devenir
ce héros.
— On retrouve
dans le film le modèle de la tragédie antique.
Pourquoi ?
— J'aime beaucoup la tragédie car elle
place les héros face à un choix absurde. Dans
une tragédie, quel que soit le choix du héros,
il souffrira. En général, il choisit la solution
qui correspond à son éthique. Mais c'est ce
même choix qui le conduit à la situation tragique.
Cela dit, le fait de regarder le film dans
cette perspective demeure un choix des spectateurs,
pas le mien.
— Pourquoi
le titre Soif ?
— Soif n'est pas seulement
un titre mais aussi une atmosphère, celle
dans laquelle baigne le film. Je parle de
soif d'eau, de nourriture, de liberté, de
sexe, d'érotisme, d'amour, de désir … Soif
de vie.
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| Propos
recueillis par Ahmed Atef |
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