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La vie mondaine
Crise . Avec des salaires qui ne bougent pas, la classe moyenne doit faire preuve de débrouillardise pour garder la tête hors de l'eau.

Histoires d'ingéniosité

En ce début du mois de mai, plusieurs journaux ont annoncé que certains produits de consommation allaient connaître une hausse des prix, à savoir 5,5 % pour la viande, 7,5 % pour le poisson, 12,3 % pour les huiles et 5 % pour le lait. Une flambée de prix qui n'est pas la première, mais qui suscite une onde de choc au sein de la société. Si pour les pauvres, acheter de tels produits superflus est du luxe, pour la classe moyenne, ils sont essentiels. Cette couche habituée à un certain niveau de vie est contrainte de recourir à plusieurs astuces pour faire face à la crise sans trop se priver. Une sorte de roublardise de leur part pour préserver l'image de façade. Entre un salaire qui n'augmente pas et des prix qui ne cessent de grimper, chaque famille a trouvé la formule qui correspond à ses conditions de vie.

Règle n°1, la plus courante ces derniers temps dans les milieux de la classe moyenne : le retour à la logique du rationnement et aux produits faits maison. Une formule longtemps pratiquée. Ce n'est que pendant les années 1970, époque de l'ouverture économique, que nos habitudes de consommation ont changé. Aujourd'hui et avec la crise, les belles recettes de nos grands-mères reviennent en force.

Mervat travaille comme secrétaire dans une usine du 10 Ramadan et son mari est représentant dans une agence d'assurances. Le montant de leurs salaires atteint les 3 000 L.E. Une somme qui jadis les faisait vivre correctement, mais plus aujourd'hui. N'ayant pas eu d'augmentation de salaires depuis trois ans, ils résistent difficilement à cette hausse des prix. Ceci a obligé Mervat à recourir aux méthodes d’antan. « Je prépare moi-même les choses qui peuvent se faire à la maison au lieu d'aller les acheter au supermarché. Un changement dans notre style de vie qui a eu un effet magique sur mon budget », dit Mervat.

Du ketchup, en passant par toutes les sauces salées ou sucrées, confitures, flans, yaourts et même conserves de cornichons, piments et olives, aucune recette ne lui échappe. « En faisant mes calculs, j'ai réalisé que le coût réel de chaque préparation ne dépasse pas les 10 % de son prix sur le marché. Ainsi, j'arrive à économiser 90 % du coût du produit et j'ai l'avantage d'offrir à mes enfants une alimentation de qualité et surtout plus saine », dit-elle non sans fierté. Sa cuisine ressemble à un petit laboratoire. Mervat a aussi mis une croix sur les restaurants de fast-food qui absorbaient une grande part de son budget tout en prenant la peine d'expliquer à ses enfants qu’ils sont mauvais pour leur santé.

Sa voisine, Safi, est encore plus futée. Cette femme au foyer mariée à un ingénieur a opté pour la congélation ménagère des légumes et fabrique même des conserves « maison ». Elle consacre donc un jour pour aller au marché, un autre pour nettoyer ses légumes et les emballer dans des sachets en plastique spéciaux, et concocte des conserves d'olives, de piments, de citrons et de concombres. Elle a même commencé à vendre ses légumes congelés à des voisines. Cela lui permet de gagner un peu d'argent tout en offrant un produit de bonne qualité et à moitié prix à son voisinage. Aujourd'hui, Safi est en train d'apprendre comment fabriquer du savon et certains détergents. « Ce sont deux produits qui me reviennent cher et qui me coûtent au moins 100 L.E. par mois. Si j'arrive à en fabriquer, je me passerai des produits vendus sur le marché et j'essayerai aussi d'en vendre ».


La politique du boycott

Règle n°2 : le boycott des produits chers et qui n'apportent aucun élément nutritif. Amani et Youssef sont un couple qui a le sens de l'épargne et connaît ses besoins en biens de consommation. Elle est présentatrice de programme à la télé et son mari est dentiste. Ils ont tenu à revoir la liste de leurs priorités après la hausse des prix. « Nous avons annulé tous les produits (extravagants) tels que mayonnaises, sauces pour assaisonner les salades, purée et soupes en sachet, fromages et chocolats importés. Nous avons réalisé que nous pouvions nous en passer et ceci nous a permis d'économiser une belle somme pour acheter d'autres produits bien plus utiles ». Ce couple a même décidé de bouder certains supermarchés.

« Nous n'allons plus chez Métro, où l'on vend le kilo de viande à 36 L.E. au lieu de 28. Je vais à Al-Hawari ou Abou-Zékri et j'économise environ 150 L.E. par mois en faisant toutes mes courses ». Pour comparer les prix, Amani a dressé une liste des prix de trois supermarchés durant trois mois successifs. C'est ainsi qu'elle a réussi à trouver le plus économe.

Le couple a aussi renoncé à certaines habitudes. « Nous ne mettons le climatiseur en marche que durant les jours de forte chaleur. Et en hiver, nous éteignons le chauffage électrique juste avant de dormir. Nous préférons le métro à la voiture pour économiser l'essence. Nous avons réduit le nombre des cadeaux que nous avions l'habitude d'offrir lors des occasions car nous avons constaté que nous en recevions de moins en moins ». Un boycott de produits qui a permis à ce jeune couple de mieux profiter de son budget. D'ailleurs, le boycott peut avoir des effets surprenants. Hala Yousri est une économiste et une experte dans les modes de consommation. Elle a constaté que le boucher de son quartier avait augmenté le prix de la viande sans même l'aviser. « Il me vendait la même quantité à 6 L.E. de plus et quand je me suis plainte, il a commencé à réduire la quantité en me vendant les 900 grammes au prix du kilo ». Mais il ignorait qu'il avait affaire à une cliente bien consciente de ses droits. Hala a sensibilisé toutes les femmes de son quartier, les incitant à boycotter le boucher. Elle a fait appel à une ONG de protection du consommateur qui, à son tour, a fait des investigations. En faisant pression sur lui, le boucher a fini par afficher les anciens prix.


Révolue, l'époque du gaspillage

Acheter de petites quantités qui couvrent les besoins de la famille pendant une courte durée est l'astuce adoptée par plusieurs familles. Elle convient mieux à ceux qui vivent en solitaires. Tahani est une femme à la retraite. Après la mort de sa mère, cette femme célibataire s'est retrouvée seule dans sa grande maison, à Daher. Sa retraite étant sa seule source de revenus, elle ne peut se permettre aucun excès. Elle a donc appris à faire une liste d'achats hebdomadaires. Une liste qui couvre ses besoins pour la semaine et qui lui permet de contrôler ses dépenses. Tahani a aussi appris à se rendre dans les coopératives pour acheter des produits bon marché. « Riz, pâtes, huile et beurre se vendent moins cher, 50 piastres de moins par kilo, même si la qualité est moyenne ». Tahani a aussi renouvelé sa carte d'approvisionnement pour couvrir ses besoins en sucre et farine. Les détergents, elle les achète au litre chez l'épicier du coin. En ce qui concerne le poulet, le poisson et la viande, elle n'hésite pas à acheter par demi-kilo, ce qui suffit amplement à ses besoins de la semaine. Et pour les fruits, elle a appris à en acheter en petites quantités. « Nous avions l'habitude d'acheter cinq ou six kilos de fruits qui finissaient par se gâter. Aujourd'hui, je n'éprouve aucune honte à acheter un demi-kilo de pommes ou d'oranges. Les gens aimaient vanter leur richesse, mais les temps ont changé ». Aujourd'hui, au lieu d'acheter quatre ou cinq sortes de fromages, comme elle le faisait auparavant, Tahani opte pour une ou deux. « Quand je pars à l'étranger, je ne me sens pas gênée d'acheter une pomme ou une orange chez le marchand de fruits, pourquoi cela serait-il humiliant dans mon quartier ? », s'interroge-t-elle.


A la recherche d'une offre spéciale

Rusée, Hala a une toute autre philosophie. Cette enseignante dans une école privée a l'art de cogiter avant de remplir son panier. Devant les étalages, elle fait ses comptes, compare les prix, fait tout le tour du supermarché avant de se décider à acheter. Elle a aussi cet art de rechercher les offres spéciales. « Il ne faut pas tomber dans le piège de la consommation, ces promotions sofaites aussi pour inciter les gens à acheter », dit-elle.

Et avec le temps, elle est devenue experte en la matière. Elle donne même des conseils à ses collègues.

« Au début, mes amies voyaient cela d'un mauvais œil, aujourd'hui, elles ont fini pas faire comme moi ». Pour le Nescafé, elle opte pour l'offre spéciale : soit une grande tasse, une sucrière ou un réveil. Elle choisit le détergent liquide avec un sachet de javel ou de liquide vaisselle et le grand carton de lessive avec une bouteille d’adoucissant. Et pour le ketchup, elle choisit l'offre spéciale avec le concentré de tomates et la sauce tobaco, et pour quatre yaourts, elle profite d'un bol en plastique qui lui servira à mesurer le riz ou la farine. « Je n’achète jamais n'importe quoi, seulement les choses dont j'ai besoin à la maison. Avec ma liste en main, j'annule les articles que j'ai réussi à avoir gratuitement grâce aux offres spéciales. Non seulement j’ai constaté que j'avais économisé de l'argent, mais je me trouve aussi avec des choses en plus qui me serviront un jour ». Pour 120 L.E., cette femme arrive à acheter tous ses besoins du mois en riz, pâtes, sucre huile, légumes secs, Nescafé, produits laitiers et produits d'entretien. Elle a aussi opté pour un lait demi-écrémé moins cher de 20 piastres. « 20 pts par ci, 15 pts par là, et dans le tas, j'arrive à économiser pour acheter une boîte de sardines que j'adore ou une tablette de chocolat noir pour napper mes gâteaux ».

Amira Doss

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