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Qui a créé ce climat ?
Par Mohamed Salmawy

Malgré la colère provoquée par les photos qui montrent les sévices infligés aux prisonniers iraqiens par les forces d'occupation américaine, ces traitements inhumains ne doivent pas nous surprendre. Car c'est une évolution naturelle de la politique de l'Administration américaine qui repose sur une diabolisation de l'adversaire arabe. Et ce, à travers une campagne organisée qui le présente comme un être sauvage, sanguinaire et arriéré voulant détruire la civilisation occidentale par des attentats terroristes et s'approprier des armes de destruction massive, nucléaires, biologiques et chimiques. Selon cette même logique, les Etats-Unis croient devoir contrer ces visées pour protéger leurs idéaux de liberté, de démocratie et de sauvegarde des droits de l'homme. C'est cette vision, nourrie par l'Administration américaine depuis le 11 septembre et avec la contribution — pour quelque temps — des médias américains, qui détermine la manière d'agir avec les prisonniers iraqiens, même en l'absence d'ordres clairs de les maltraiter.

Le scandale provoqué par la publication des photos qui montrent les violations inhumaines de la dignité des prisonniers iraqiens à la prison d'Abou-Gharib a choqué les membres du Congrès qui ont posé à plusieurs reprises la même question au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, lors de la séance d'audience du vendredi dernier : ces traitements étaient-ils une politique générale ou des actes isolés ? Certains ont parlé de la nécessité de punir les responsables de ces actes odieux et immoraux. D'autres ont réclamé que soient également punis les supérieurs et non seulement ceux qui ont commis les actes. Néanmoins, le responsable réel de telles pratiques inhumaines est celui ou ceux qui ont ancré dans la conscience des forces américaines qu'elles affrontaient un ennemi inhumain. Comment alors leur réclamer de les traiter dignement ? Il suffit tout simplement de se rappeler que Georges Bush en personne qualifiait ceux qui résistent à l'occupation américaine de l'Iraq de « voyous » et d'« assassins ». A quel traitement doivent s'attendre ces « voyous » et « assassins » ? Sinon aux pires traitements.

C'est le président américain lui-même qui avait décrit les résistants à l'occupation de partisans de l'ancien régime du président déchu Saddam Hussein. Celui qui, selon Bush, violait les droits de l'homme, développait des armes de destruction massive pour détruire le monde, faisait partie de l'« axe du mal » et taxé de terrorisme après le 11 septembre. Quel traitement peut-il être réservé à ceux qui sont accusés de tous ces torts ? Quelle serait la manière d'agir avec ceux qui ont asséné le coup de 11 septembre à la dignité américaine ?

L'administration a exploité de manière immorale la colère du peuple américain après les événements du 11 septembre, même si les renseignements américains n'ont établi aucun lien entre l'Iraq et les attentats. Le résultat en a été que le soldat américain en Iraq s'imaginait qu'il se vengeait du coup asséné à son peuple le 11 septembre. Une manière de faire regagner au peuple américain la confiance qu'il avait perdue ce jour-là.

Cela ne veut pas dire que le haut commandement américain soit disculpé de la responsabilité de ces humiliations infligées aux prisonniers iraqiens. Il est évident que ces pratiques ne sont pas des cas isolés. La Croix-Rouge a d'ailleurs exprimé son inquiétude vis-à-vis de ce qui se passe dans les prisons iraqiennes. Elle a indiqué avoir alerté à plusieurs reprises les autorités militaires américaines de ces exactions depuis avril de l'an dernier.

Robert Fisk, le journaliste britannique du quotidien The Independant, a écrit la semaine dernière qu'il avait rencontré la lieutenante Janice Karpinski, parue sur l'une des photos du scandale. Karpinski a défendu les conditions de détention à la célèbre prison de Guantanamo en disant qu'elle l'avait visitée et trouvé que tout allait bien. Le journaliste a écrit alors : « A ce moment-là, j'ai réalisé que la situation dans les prisons militaires en Iraq, où travaille cette dame, ne va pas du tout ».

C'était bien Janice Karpinski qui avait fait visiter à un groupe de journalistes occidentaux la prison d'Abou-Gharib en septembre dernier, dont Robert Fisk, pour leur montrer comment le régime de l'ex-président iraqien détenait les Iraqiens sans jugement et comment il les torturait. Karpinski a montré aux journalistes comment les forces américaines ont « libéré » cette prison.

Bush a été récemment interrogé sur sa célèbre phrase qu'il avait lancée le 1er mai dernier, affirmant que la mission de la libération de l'Iraq a été accomplie. Bush a alors répondu : « J'avais voulu dire que nous avons achevé un objectif extrêmement important, le renversement du régime de Saddam Hussein. Résultat : il n'y a plus en Iraq de chambres de tortures ou de viols ni des charniers ».

Mais la réalité qui a été récemment dévoilée c'est que les tortures se produisent toujours dans la même prison qui, dit-on, a été libérée.

Cette prison d'Abou-Gharib renferme aujourd'hui plus de la moitié des prisonniers iraqiens sur un total de 8 080, selon les statistiques américaines officielles. Mark Dugett, l'un des porte-parole des forces américaines, interrogé sur la prison d'Abou-Gharib, a assuré qu'elle est aujourd'hui conforme aux règles occidentales.

Conformément à la convention de Genève, ce qui s'est passé à l'intérieur de la prison d'Abou-Gharib est un crime de guerre qui ne peut être traité tout simplement par le seul Département de la défense américain. Un tribunal est nécessaire, à l'instar de celui de Nuremberg ou celui consacré aux criminels de la guerre en Bosnie. Le procès ne doit pas viser uniquement les jeunes militaires qui ont exécuté les ordres, mais doit s'étendre aux contractuels, dont la mission était d'affaiblir la résistance des prisonniers avant qu'ils ne soient interrogés par les militaires. Ces derniers sont des civils qui s'occupaient aussi de traduction. Etaient-ils des Iraqiens, originaires de pays voisins ou bien des Israéliens, comme l'ont publié certains journaux étrangers ? Enfin, ceux qui ont créé le climat propice à cet état de fait doivent répondre de leurs actes, même s'ils ne comparaissent pas devant la justice.

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