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Malgré
la colère provoquée par les photos qui montrent les sévices
infligés aux prisonniers iraqiens par les forces d'occupation
américaine, ces traitements inhumains ne doivent pas nous surprendre.
Car c'est une évolution naturelle de la politique de l'Administration
américaine qui repose sur une diabolisation de l'adversaire
arabe. Et ce, à travers une campagne organisée qui le présente
comme un être sauvage, sanguinaire et arriéré voulant détruire
la civilisation occidentale par des attentats terroristes et
s'approprier des armes de destruction massive, nucléaires, biologiques
et chimiques. Selon cette même logique, les Etats-Unis croient
devoir contrer ces visées pour protéger leurs idéaux de liberté,
de démocratie et de sauvegarde des droits de l'homme. C'est
cette vision, nourrie par l'Administration américaine depuis
le 11 septembre et avec la contribution — pour quelque
temps — des médias américains, qui détermine la manière
d'agir avec les prisonniers iraqiens, même en l'absence d'ordres
clairs de les maltraiter.
Le
scandale provoqué par la publication des photos qui montrent
les violations inhumaines de la dignité des prisonniers iraqiens
à la prison d'Abou-Gharib a choqué les membres du Congrès qui
ont posé à plusieurs reprises la même question au secrétaire
à la Défense, Donald Rumsfeld, lors de la séance d'audience
du vendredi dernier : ces traitements étaient-ils une politique
générale ou des actes isolés ? Certains ont parlé de la
nécessité de punir les responsables de ces actes odieux et immoraux.
D'autres ont réclamé que soient également punis les supérieurs
et non seulement ceux qui ont commis les actes. Néanmoins, le
responsable réel de telles pratiques inhumaines est celui ou
ceux qui ont ancré dans la conscience des forces américaines
qu'elles affrontaient un ennemi inhumain. Comment alors leur
réclamer de les traiter dignement ? Il suffit tout simplement
de se rappeler que Georges Bush en personne qualifiait ceux
qui résistent à l'occupation américaine de l'Iraq de « voyous »
et d'« assassins ». A quel traitement doivent
s'attendre ces « voyous » et « assassins » ?
Sinon aux pires traitements.
C'est le président
américain lui-même qui avait décrit les résistants à l'occupation
de partisans de l'ancien régime du président déchu Saddam Hussein.
Celui qui, selon Bush, violait les droits de l'homme, développait
des armes de destruction massive pour détruire le monde, faisait
partie de l'« axe du mal » et taxé de terrorisme
après le 11 septembre. Quel traitement peut-il être réservé
à ceux qui sont accusés de tous ces torts ? Quelle serait
la manière d'agir avec ceux qui ont asséné le coup de 11 septembre
à la dignité américaine ?
L'administration
a exploité de manière immorale la colère du peuple américain
après les événements du 11 septembre, même si les renseignements
américains n'ont établi aucun lien entre l'Iraq et les attentats.
Le résultat en a été que le soldat américain en Iraq s'imaginait
qu'il se vengeait du coup asséné à son peuple le 11 septembre.
Une manière de faire regagner au peuple américain la confiance
qu'il avait perdue ce jour-là.
Cela ne veut pas
dire que le haut commandement américain soit disculpé de la
responsabilité de ces humiliations infligées aux prisonniers
iraqiens. Il est évident que ces pratiques ne sont pas des cas
isolés. La Croix-Rouge a d'ailleurs exprimé son inquiétude vis-à-vis
de ce qui se passe dans les prisons iraqiennes. Elle a indiqué
avoir alerté à plusieurs reprises les autorités militaires américaines
de ces exactions depuis avril de l'an dernier.
Robert Fisk, le
journaliste britannique du quotidien The Independant,
a écrit la semaine dernière qu'il avait rencontré la lieutenante
Janice Karpinski, parue sur l'une des photos du scandale. Karpinski
a défendu les conditions de détention à la célèbre prison de
Guantanamo en disant qu'elle l'avait visitée et trouvé que tout
allait bien. Le journaliste a écrit alors : « A
ce moment-là, j'ai réalisé que la situation dans les prisons
militaires en Iraq, où travaille cette dame, ne va pas du tout ».
C'était bien Janice
Karpinski qui avait fait visiter à un groupe de journalistes
occidentaux la prison d'Abou-Gharib en septembre dernier, dont
Robert Fisk, pour leur montrer comment le régime de l'ex-président
iraqien détenait les Iraqiens sans jugement et comment il les
torturait. Karpinski a montré aux journalistes comment les forces
américaines ont « libéré » cette prison.
Bush a été récemment
interrogé sur sa célèbre phrase qu'il avait lancée le 1er mai
dernier, affirmant que la mission de la libération de l'Iraq
a été accomplie. Bush a alors répondu : « J'avais
voulu dire que nous avons achevé un objectif extrêmement important,
le renversement du régime de Saddam Hussein. Résultat :
il n'y a plus en Iraq de chambres de tortures ou de viols ni
des charniers ».
Mais la réalité
qui a été récemment dévoilée c'est que les tortures se produisent
toujours dans la même prison qui, dit-on, a été libérée.
Cette prison d'Abou-Gharib
renferme aujourd'hui plus de la moitié des prisonniers iraqiens
sur un total de 8 080, selon les statistiques américaines
officielles. Mark Dugett, l'un des porte-parole des forces américaines,
interrogé sur la prison d'Abou-Gharib, a assuré qu'elle est
aujourd'hui conforme aux règles occidentales.
Conformément à
la convention de Genève, ce qui s'est passé à l'intérieur de
la prison d'Abou-Gharib est un crime de guerre qui ne peut être
traité tout simplement par le seul Département de la défense
américain. Un tribunal est nécessaire, à l'instar de celui de
Nuremberg ou celui consacré aux criminels de la guerre en Bosnie.
Le procès ne doit pas viser uniquement les jeunes militaires
qui ont exécuté les ordres, mais doit s'étendre aux contractuels,
dont la mission était d'affaiblir la résistance des prisonniers
avant qu'ils ne soient interrogés par les militaires. Ces derniers
sont des civils qui s'occupaient aussi de traduction. Etaient-ils
des Iraqiens, originaires de pays voisins ou bien des Israéliens,
comme l'ont publié certains journaux étrangers ? Enfin,
ceux qui ont créé le climat propice à cet état de fait doivent
répondre de leurs actes, même s'ils ne comparaissent pas devant
la justice.
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