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Quand, au début
des années 1960, Alfred Farag écrit son Soleiman Al-Halabi,
la guerre d'Algérie touche à sa fin. Dans ces années soixante,
il plaisait aux écrivains de théâtre — ou bien étaient-ils
forcés par la censure — d'avoir recours à d'autres temps
de l'histoire de manière à ce que le public projette les faits
et l'action du texte sur leur quotidien propre. Alfred Farag
donc, avec très peu d'informations concernant Al-Halabi puisqu'il
n'a que quelques 24 ans quand il tue Kléber et qu'il est exécuté
à la fleur de l'âge, écrit plutôt une pièce sur la vie de la
ville du Caire, ses paysans, ses collaborateurs, ses intellectuels
opposants, etc., et quand apparaît Al-Halabi, il se présente
dans une longue tirade en tant que personnage shakespearien
en conflit intérieur : assassiner l'occupant assassin est
bien un décret de juge rendant justice aux opprimés occupés.
Assassiner le colon est l'acte ultime et irréversible du colonisé.
Ainsi, A. Farag crée un personnage fictif, pseudo-historique
(mais toutefois historique) qui se pose les questions relatives
au droit et à la justice.
Mahmoud
Al-Losey, quant à lui, décide d'adapter la pièce en coupant
les scènes inutiles et « de ne pas tomber dans le piège
de la fresque historique sans être subtil non plus, car c'est
un peu être lâche. A des moments, il faut dire autant que possible
les choses comme elles sont sans sombrer dans la vulgarité ».
Al-Losey ne veut pas voir dans la pièce une consécration, une
célébration de la résistance contre le colonialisme européen,
« non, je veux y puiser aujourd'hui la vision amère
de la réalité que l'on voit à la télé, que l'on vit et qui nous
touche tous ». Et pour ce, il va remplir les
« vides » du texte par une extrême contemporanéité :
une bande son avec bombardements, hélicoptères, roulement de
chars, etc. et chanson fasciste chantée par Paul Macartney au
WTC à la veille de la guerre d’Afghanistan, « This is
my Right, a Right Given by God to Fight for Freedom »,
des scènes visuelles, presque de cinéma, comme celle de tracts
collés aux murs ou celle du suicide du militaire, un chœur pris
dans la foule des spectateurs et jeté en prison, un chœur à
trois voix qui raconte notre conscience, l'histoire du passé
reliée avec le présent (similitude de la déclaration de Bonaparte
— sauver les Egyptiens de la barbarie et de l'injustice
des Mamelouks — et celle prononcée par Bush, Blair et Cie
lors de l'invasion de l'Iraq, à deux noms près : « C'est
le même argument du colonialisme traditionnel que d'autres appellent
mondialisation », dit Al-Losey. Une personnification
des voix anonymes citées dans les didascalies, plusieurs niveaux,
multiples entrées et sorties, un ciel, un check point ...
autant d'éléments pour actualiser et contextualiser la pièce,
pour dire « les mécanismes, la dialectique et la dynamique
du colonialisme ». Mais chose étrange, toutes les pièces
et celle d’Al-Losey, qui nous montre les atrocités politiques
d'aujourd'hui, justement une fresque du présent, ne pourront
jamais atteindre l'atrocité de la torture vue sur une photo-vérité :
l'officier qui pisse sur la tête d'un détenu iraqien. Il faudrait
peut-être pouvoir nous raconter ce que la censure interdit :
la vérité sur nos gouvernements locaux, sur les mécanismes de
notre aliénation et notre dépendance. Notre vraie amertume.
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