Certes,
le plus important de ces films sera celui de Youssef Chahine,
78 ans, maître incontesté du cinéma arabe. Alexandrie
New York, qui sera présenté lors de la clôture de
la section « Un Certain regard », s'inscrit
dans une série autobiographique entamée il y a plus de
trente ans et jalonnée par Alexandrie pourquoi ?,
La Mémoire, une histoire égyptienne et Alexandrie
encore et toujours. Ce dernier-né de toute une série
devait d'abord s'intituler La Colère ou La Rage
au cœur, mais Chahine a finalement opté pour Alexandrie
New York. Car, dit-il, « il fallait distinguer
entre mon point de vue sur l'homme américain ordinaire
et celui sur l'Administration américaine qui soutient
totalement les positions d'Ariel Sharon et des factions
extrémistes israéliennes ». Et d'ajouter lors
d'un entretien accordé à l'hebdomadaire égyptien Al-Moussawar :
« Maintenant, je déclare aux Etats-Unis qu'il
est très difficile de vous aimer à cause de ce qui se
passe en Palestine et à cause de l'occupation directe
de l'Iraq ». « Le film n'est pas contre
le peuple américain. J'ai de nombreux amis américains
pour lesquels j'avais très peur lors des attentats du
11 septembre (2001) », poursuit Chahine, déjà
lauréat du Festival de Cannes pour l'ensemble de ses œuvres.
Dans Alexandrie New York, Chahine raconte, de manière
touchante, un amour de jeunesse qu'il a connu en Californie
avec une jeune Américaine, au milieu des années 1940,
alors qu'il était étudiant à l'Institut du cinéma. « J'ai
aimé cette Amérique-là à travers ses films, sa musique
admirable, ses revues gigantesques, ses créatures de rêve ...
Un beau rêve américain de liberté et d'initiative personnelle.
Mais la réalité actuelle contredit tout cela. Le rêve
américain est devenu cauchemar. Il suffit de voir la différence
entre la magie de Fred Astair et Jane Kelly, et la brutalité
de Silvester Stallone et Bruce Willis. En 60 ans, les
Etats-Unis ont connu un bouleversement grave »,
continue Chahine. Le film est financé notamment par France
2, Canal+, et les sociétés Ognon, le
Fonds Sud et Misr International. Yousra
y joue Ginger, l'amour californien de Chahine, lui-même
campé par Mahmoud Hémeida, tandis qu'Ahmad Yéhia, premier
danseur de l'Opéra du Caire, tient deux rôles : celui
de Chahine, étudiant, et celui du fils que Chahine aurait
aimé avoir avec Ginger et qu'il n'a jamais eu.
Le cinéma
égyptien sera à l'honneur également par un film épique
de qualité : Bab Al-Chams (La Porte du soleil),
de Yousri Nasrallah, lequel raconte la catastrophe palestinienne,
la perte d'un pays. Le film commence par narrer l'histoire
de Younès, dit Abou-Salem, dit l'Homme, dit le père d'Ibrahim.
Il s'agit d'un militant qui a combattu les Anglais à 16
ans, et qui a continué à combattre depuis ... et
qui s'est retranché au Liban. Commence alors, entre-temps,
l'histoire de Nahila, sa femme depuis voilà 12 ans. Celle-ci
allaitera son premier bébé, en marchant parmi d'autres
villageois en route vers le Nord, fuyant leurs maisons
incendiées. C'est aussi l'histoire du docteur Khalil,
abandonné par sa mère dans l'anarchie des camps de réfugiés,
etc. Cette longue saga qui dure quatre heures et demie
représente un grand retour aux films d'art. Ce film, dont
le casting regroupe différentes nationalités arabes et
dont la production est le fruit d'une coopération multi-arabe,
sera projeté en sélection officielle hors compétition.
Mais le film
qui engagera probablement une véritable polémique est
Atach (Soif), du Palestinien Tewfiq Abou-Waël.
La raison : le film est présenté dans la section
La Semaine de la critique du festival portant l'étiquette
de films palestino-israéliens. Tewfiq Abou-Waël est né
en 1976 à Um Al-Fahem, ville palestinienne située en Israël
et a été diplômé de l'Université de Tel-Aviv. De 1996
à 1998, il a travaillé aux archives du film de cette même
université. Il enseigne également la comédie jusqu'en
1999 à l'Ecole Hassan Arafe, à Jaffa. Et depuis 1997,
il travaille en tant que producteur et réalisateur free-lance.
Son film raconte l'histoire d'Abou-Choukri et sa famille,
qui habitent depuis dix ans dans un ancien camp de l'armée
israélienne. Ils vivent en autarcie et fabriquent du charbon
de bois. Le père et le fils sont les seuls à avoir un
contact avec le monde extérieur. Le père va vendre son
charbon au village et le fils s'échappe régulièrement
pour se rendre à l'école. Un jour, le père décide de canaliser
la source voisine jusqu'à leur enclave. Ainsi, l'arrivée
de l'eau courante va réveiller leur instinct de liberté
et précipiter le drame familial qui se noue depuis déjà
trop longtemps.
Le quatrième
film, présenté également à La Semaine de la critique,
porte le titre de A Casablanca les anges ne volent
pas, du Marocain Mohamad Asli. Le film retrace la
vie de Saïd, contraint de s'exiler à Casablanca, où il
travaille dans un restaurant. Dans ses lettres, son épouse
le supplie de revenir auprès d'elle car Casablanca est
une mangeuse d'hommes. Et puis, Saïd reçoit une nouvelle
lettre de sa femme l'exhortant à rentrer pour la naissance
de son enfant. Au fur et à mesure, Casablanca apparaît
comme un leurre : A Casablanca les anges ne volent
pas, seuls les vautours et les rapaces planent haut.
Mohamad Asli est né en 1957 à Casablanca. Après des études
de cinéma à Milan, il entame une carrière variée :
d'abord assistant cameraman, assistant réalisateur, puis
régisseur général, il se spécialise dans la production.
En 2003, il crée un centre de formation cinématographique
au sein des studios Kanzaman en partenariat avec
CinéCittà. En 2004, il réalise et produit A
Casablanca les anges ne volent pas.
Le dernier
film arabe à Cannes est libanais, signé par la réalisatrice
Danielle Arbid. Comme la plupart des films libanais récents,
les événements se déroulent pendant la guerre civile,
à Beyrouth, en 1983. Il dévoile la vie secrète de Lina,
douze ans, qui tourne autour de Siham, la bonne de sa
tante, âgée de six ans. La petite cautionne les amours
clandestins de son aînée et défend ses intérêts. Pourtant,
elle passe inaperçue aux yeux de la bonne et aux yeux
de toute la famille, notamment le père : destructeur,
aventurier et flambeur, sans cesse recherché et menacé
par ceux à qui il doit de l'argent. Dans un quotidien
incertain, celui de la guerre, des bombardements, des
passions et des frustrations, Lina accède au monde des
adultes, sans conscience du bien ou du mal.
Essentiellement
politiques et audacieux, ces films redorent le blason
du cinéma arabe souffrant depuis quelques années du règne
du commercial. |