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Festival de Cannes . 56 films sont en compétition durant cette 57e édition, du 12 au 23 mai. Une panoplie bien dosée qui tente de pallier les lacunes de l'année dernière.
Le politique prime

Par Rafiq Al-Sabbane

Apparemment, toutes les parties déploient un effort monstre afin de faire réussir cette édition de Cannes, après les débats houleux de l'an dernier. La direction du festival tente d'éviter à tout prix les problèmes soulevés lors de l'édition passée concernant le choix des films, les lauréats, le nombre de stars et le niveau artistique des films de la compétition qui laissait à désirer. Il s'agit donc de réhabiliter le festival considéré comme La Mecque des cinéastes

La présence arabe cette année est beaucoup plus marquante. Si seul un film marocain a été projeté l'an dernier via la section Un certain regard, cette fois-ci quatre fictions arabes sont au programme. D'abord, il y a deux films égyptiens : Bab al-chams (La Porte du soleil), le film de Yousri Nasrallah, sur la Palestine, d'après un roman d'Elias Khouri, faisant partie de la sélection officielle (hors compétition). Et Alexandrie-New York, de Youssef Chahine qui sera projeté à la clôture d'Un certain regard. Ensuite, il y a deux coproductions qui seront projetées dans le cadre de la Semaine des critiques : l'une italo-marocaine, Casablanca. Les Anges ne s'envolent jamais, de Mohamad Al-Assali et l'autre israélo-palestinienne, La Soif, de Tewfiq Abou-Waël. D'ailleurs, c'est difficile de prévoir si ce dernier qui porte deux nationalités contradictoires ressemblera aux œuvres de Rachid Machrawi ou d'Elia Suleiman.

Cette année également, le festival semble favoriser la catégorie des dessins animés. Deux films du genre participeront à la compétition officielle, à savoir Shrek 2 (Etats-Unis) et L'Innocence ( Japon).

Autre tendance-clé cette année, c'est la prédilection pour les films autobiographiques. Plusieurs fictions présentent des personnages historiques sous un angle nouveau, dont Che Guevara, Salvador Allende et Peter Sellers. Le réalisateur américain audacieux, Michael Moore, présente sa version des faits dans Fahrenheit 911 et Frédéric Sojcher parle des comédiens dans Cinéastes à tout prix. Alors que le Français Jean-Luc Godard participe hors compétition, avec Notre musique.

Les films d'amour se taillent à leur tour une place de choix avec notamment La Vie est un miracle d'Emir Kustarica, La Femme est avenir de l'homme de Hong Sang Soo et La Nia santa de Lucrecia Martel. Le film de Wong Kar wai, 2046, sera sans doute l'un des plus doux et des plus importants du festival. Le célèbre réalisateur asiatique y anticipe l'amour imaginé des années à venir.

Le film d'Almodovar, La Mala educaci (Mauvaise éducation), inaugurera le festival, chassant à cor et à cri les souvenirs d'enfance et d'adolescence, dans une école religieuse très stricte.

Dans Exils, le Français Tony Gatlif raconte lui aussi son adolescence passée en Algérie avant de retourner en France après l'indépendance.

La France, cette année, est moins représentée que l'année dernière où elle a présenté cinq films signés tous par de grands noms. Cette fois-ci, elle se contente de trois films tournés par la génération moyenne, encore sous le choc de n'avoir remporté aucun prix l'an dernier.

D'ailleurs, la direction du festival tente d'attribuer aux pays des portions égales, ne favorisant aucun continent et ne laissant pas de place aux affinités. Cette nouvelle politique sera-t-elle vouée au succès ?

Le politique se pose plus que jamais à cette édition de Cannes, compte tenu du nombre de films à penchant politique présentés cette année, même si auparavant le festival évitait ce genre en toute justesse, contrairement à celui de Berlin. En quelque sorte, le festival semble avoir compris qu'il fallait aller de pair avec la nouvelle tendance pour assurer son succès populaire. Il a ouvert ainsi ses portes aux divers points de vue, en provenance des quatre coins du monde. Ainsi, la cause palestinienne, la Révolution algérienne, la guerre de l'ex-Yougoslavie et le mouvement de libération en Iran se veulent des thèmes récurrents.

Des réalisateurs de renom côtoient d'autres plus jeunes (12 parmi eux participent à la compétition pour la première fois dont 9 signent leurs premiers longs métrages). Et il semble que la valeur esthétique et les techniques nouvelles ont été les principaux critères de la sélection. Seuls 56 films sur 3 562 ont été choisis dans une tentative de combler les lacunes de Cannes 2003.

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Destins enchevêtrés
Le dénominateur commun des films arabes présentés à cette édition de Cannes est évidemment politique.

Certes, le plus important de ces films sera celui de Youssef Chahine, 78 ans, maître incontesté du cinéma arabe. Alexandrie New York, qui sera présenté lors de la clôture de la section « Un Certain regard », s'inscrit dans une série autobiographique entamée il y a plus de trente ans et jalonnée par Alexandrie pourquoi ?, La Mémoire, une histoire égyptienne et Alexandrie encore et toujours. Ce dernier-né de toute une série devait d'abord s'intituler La Colère ou La Rage au cœur, mais Chahine a finalement opté pour Alexandrie New York. Car, dit-il, « il fallait distinguer entre mon point de vue sur l'homme américain ordinaire et celui sur l'Administration américaine qui soutient totalement les positions d'Ariel Sharon et des factions extrémistes israéliennes ». Et d'ajouter lors d'un entretien accordé à l'hebdomadaire égyptien Al-Moussawar : « Maintenant, je déclare aux Etats-Unis qu'il est très difficile de vous aimer à cause de ce qui se passe en Palestine et à cause de l'occupation directe de l'Iraq ». « Le film n'est pas contre le peuple américain. J'ai de nombreux amis américains pour lesquels j'avais très peur lors des attentats du 11 septembre (2001) », poursuit Chahine, déjà lauréat du Festival de Cannes pour l'ensemble de ses œuvres. Dans Alexandrie New York, Chahine raconte, de manière touchante, un amour de jeunesse qu'il a connu en Californie avec une jeune Américaine, au milieu des années 1940, alors qu'il était étudiant à l'Institut du cinéma. « J'ai aimé cette Amérique-là à travers ses films, sa musique admirable, ses revues gigantesques, ses créatures de rêve ... Un beau rêve américain de liberté et d'initiative personnelle. Mais la réalité actuelle contredit tout cela. Le rêve américain est devenu cauchemar. Il suffit de voir la différence entre la magie de Fred Astair et Jane Kelly, et la brutalité de Silvester Stallone et Bruce Willis. En 60 ans, les Etats-Unis ont connu un bouleversement grave », continue Chahine. Le film est financé notamment par France 2, Canal+, et les sociétés Ognon, le Fonds Sud et Misr International. Yousra y joue Ginger, l'amour californien de Chahine, lui-même campé par Mahmoud Hémeida, tandis qu'Ahmad Yéhia, premier danseur de l'Opéra du Caire, tient deux rôles : celui de Chahine, étudiant, et celui du fils que Chahine aurait aimé avoir avec Ginger et qu'il n'a jamais eu.

Le cinéma égyptien sera à l'honneur également par un film épique de qualité : Bab Al-Chams (La Porte du soleil), de Yousri Nasrallah, lequel raconte la catastrophe palestinienne, la perte d'un pays. Le film commence par narrer l'histoire de Younès, dit Abou-Salem, dit l'Homme, dit le père d'Ibrahim. Il s'agit d'un militant qui a combattu les Anglais à 16 ans, et qui a continué à combattre depuis ... et qui s'est retranché au Liban. Commence alors, entre-temps, l'histoire de Nahila, sa femme depuis voilà 12 ans. Celle-ci allaitera son premier bébé, en marchant parmi d'autres villageois en route vers le Nord, fuyant leurs maisons incendiées. C'est aussi l'histoire du docteur Khalil, abandonné par sa mère dans l'anarchie des camps de réfugiés, etc. Cette longue saga qui dure quatre heures et demie représente un grand retour aux films d'art. Ce film, dont le casting regroupe différentes nationalités arabes et dont la production est le fruit d'une coopération multi-arabe, sera projeté en sélection officielle hors compétition.

Mais le film qui engagera probablement une véritable polémique est Atach (Soif), du Palestinien Tewfiq Abou-Waël. La raison : le film est présenté dans la section La Semaine de la critique du festival portant l'étiquette de films palestino-israéliens. Tewfiq Abou-Waël est né en 1976 à Um Al-Fahem, ville palestinienne située en Israël et a été diplômé de l'Université de Tel-Aviv. De 1996 à 1998, il a travaillé aux archives du film de cette même université. Il enseigne également la comédie jusqu'en 1999 à l'Ecole Hassan Arafe, à Jaffa. Et depuis 1997, il travaille en tant que producteur et réalisateur free-lance. Son film raconte l'histoire d'Abou-Choukri et sa famille, qui habitent depuis dix ans dans un ancien camp de l'armée israélienne. Ils vivent en autarcie et fabriquent du charbon de bois. Le père et le fils sont les seuls à avoir un contact avec le monde extérieur. Le père va vendre son charbon au village et le fils s'échappe régulièrement pour se rendre à l'école. Un jour, le père décide de canaliser la source voisine jusqu'à leur enclave. Ainsi, l'arrivée de l'eau courante va réveiller leur instinct de liberté et précipiter le drame familial qui se noue depuis déjà trop longtemps.

Le quatrième film, présenté également à La Semaine de la critique, porte le titre de A Casablanca les anges ne volent pas, du Marocain Mohamad Asli. Le film retrace la vie de Saïd, contraint de s'exiler à Casablanca, où il travaille dans un restaurant. Dans ses lettres, son épouse le supplie de revenir auprès d'elle car Casablanca est une mangeuse d'hommes. Et puis, Saïd reçoit une nouvelle lettre de sa femme l'exhortant à rentrer pour la naissance de son enfant. Au fur et à mesure, Casablanca apparaît comme un leurre : A Casablanca les anges ne volent pas, seuls les vautours et les rapaces planent haut. Mohamad Asli est né en 1957 à Casablanca. Après des études de cinéma à Milan, il entame une carrière variée : d'abord assistant cameraman, assistant réalisateur, puis régisseur général, il se spécialise dans la production. En 2003, il crée un centre de formation cinématographique au sein des studios Kanzaman en partenariat avec CinéCittà. En 2004, il réalise et produit A Casablanca les anges ne volent pas.

Le dernier film arabe à Cannes est libanais, signé par la réalisatrice Danielle Arbid. Comme la plupart des films libanais récents, les événements se déroulent pendant la guerre civile, à Beyrouth, en 1983. Il dévoile la vie secrète de Lina, douze ans, qui tourne autour de Siham, la bonne de sa tante, âgée de six ans. La petite cautionne les amours clandestins de son aînée et défend ses intérêts. Pourtant, elle passe inaperçue aux yeux de la bonne et aux yeux de toute la famille, notamment le père : destructeur, aventurier et flambeur, sans cesse recherché et menacé par ceux à qui il doit de l'argent. Dans un quotidien incertain, celui de la guerre, des bombardements, des passions et des frustrations, Lina accède au monde des adultes, sans conscience du bien ou du mal.

Essentiellement politiques et audacieux, ces films redorent le blason du cinéma arabe souffrant depuis quelques années du règne du commercial.

Ahmed Atef
 

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