Le Moine
est un roman picaresque, simple à première vue, mais éminemment
subtile et délicieux, une fois abordés les différents
épisodes du récit. Récit du voyage initiatique du jeune
moine trinitaire Lucas, parti à la recherche de la fugitive
Marie, femme d’un grand argentier de Palestine et amante
d’un seigneur ottoman, Jaafar. Le périple de Lucas lui
fera traverser une Europe en pleine secousse, agitée par
l’insurrection et la révolte. Abolitionnistes et nationalistes
s’étripent vaillamment et de concert, les uns pour une
idéologie réformiste, les autres pour sauvegarder l’Inquisition.
Madrid est une ville éventrée où Lucas ne s’attardera
pas dans son trajet vers le sud et le Maghreb : « Il
hait les moines qui tuent au nom de la religion, hait
les soldats qui massacrent au nom de l’ordre »,
écrit la romancière. Il rencontre quand même Goya, le
grand peintre espagnol, dans une auberge, espagnole aussi,
qui lui fait découvrir le visage de celle dont il suit
la trace et que l’artiste a peint quelque temps auparavant.
Le moine tombe immédiatement et irrémédiablement amoureux
de la femme, son initiation commence plutôt douloureusement,
comme il se doit. Il continue son chemin, traverse la
Méditerranée à la découverte des villes mythiques de l’Orient :
Fez, Tlemcen, Oran, Alger : « Deux climats
différents s’opposent à travers le détroit de Gibraltar,
l’hiver sur l’Europe, l’été sur l’Afrique. Deux mondes
différents se regardent par-dessus un bras de mer. D’un
côté les églises, les palais, les rues dallées, de l’autre
les minarets, les ruelles en terre battue, les maisons
en pisé », écrit Khouri-Ghata. Phrase ô combien
d’actualité, quasi prophétique des rapports, tour à tour,
de fascination et de rejet qui sous-tendent les relations
entre ces deux mondes. Des relations que l’écrivain va
décortiquer tout au long du livre, donnant une peinture
des deux cultures d’une justesse chirurgicale, sans jamais
tomber ni dans l’orientalisme ni dans l’anti-occidentalisme.
Une foule de personnages et de situations souvent rocambolesques
amènent le jeune initié à la connaissance de plus en plus
profonde des Arabes, de l’islam, mais aussi des femmes
et du sexe. Il rencontre l’astrologue Amirzaman, fiancé
de la Lune et ennemi invétéré de la femme. Occasion pour
Lucas de discuter de la condition féminine avec un cadi
et un cheikh avec qui il partage un moment de prière dans
une mosquée où il invoque la Sainte Vierge. Il découvre
le plaisir avec Amina, une veuve, et fouille les nécropoles
avec les ouvriers de Briha, où il entend pour la première
fois parler des invisibles et des malaykas (anges
en arabe).
Lucas est
comme une éponge qui absorbe tout, son innocence et l’œil
tout neuf qu’il porte sur le monde donnent une dimension
toute de fraîcheur et d’épiphanie au récit. Omar Khayyam,
Djalaleddine Rumi, Halaj, sont cités pêle-mêle. Lucas
découvre le soufisme au travers d’un Français converti
à la branche spirituelle de l’islam, Sidi Alphonse de
Breteuil. Rappel que le mot soufisme provient du mot arabe
« souf », ou laine, Halaj ayant été cadreur
de mouton. Il est impressionné par les soufis qui ne se
privent pas de se « colleter » avec Dieu
et par la lévitation des derviches tourneurs qui « se
vident de toute pensée pour que leurs âmes puissent s’élever
vers Dieu ». L’un des épisodes les plus exquis
et les plus significatifs du livre est la rencontre de
Lucas avec le cheikh Ahmad Daabous dans une cellule de
prison. Ce dernier ayant été arrêté parce qu’il avait
fait faire l’appel de la prière par un âne. En effet,
soupçonnant les fidèles de dormir à l’heure de la prière,
il a voulu éprouver leur hypocrisie en laissant un âne
faire son travail de muezzin. Il les avait d’ailleurs
confondus car personne n’avait remarqué le subterfuge
à part un homme qui avait vu la tête de l’animal dépasser
du minaret. Dans la cellule, l’imam explique les préceptes
de l’islam à un Lucas subjugué, et insiste sur la différence
révélatrice de la représentation de Jésus dans les évangiles
et dans le Coran. Il lui fait comprendre sa propre religion
et la nature de Jésus avec un éclairage nouveau. Lucas
dira plus tard que c’est grâce à cet homme qu’il a le
mieux compris l’islam, une religion « faite pour
le confort de l’homme, son bien-être ».
Le récit
abandonne ensuite Lucas épuisé et dans le doute le plus
amer, pour suivre Marie jusqu’en Turquie où elle se rend
en compagnie de Yakout, une esclave noire, pour retrouver
son amant. La fin est tragique pour tout le monde. Un
livre écrit de main de maître, qui révèle au lecteur,
au travers d’un langage truculent et d’archétypes mythiques
de personnages, toutes les subtilités de la civilisation
arabo-musulmane tout en faisant des parallèles tout à
fait éclairants entre les civilisations arabe et européenne
et leurs religions respectives. |