Un poète du VIIIe siècle a écrit :
« Le suicide est dans son acte définitif et
ultime une dénonciation de la plus profonde et grande générosité
de cœur ».
Celui qui se dépouille de sa vie accomplit
un acte dont les plus généreux sont incapables.
Elle marchait le précieux serré dans ses
bras, freinant son envie de courir. Il ne fallait pas se
faire remarquer de la sentinelle qui arpentait les parties
du trottoir défoncées par les tanks. Le cœur battant, elle
arriva devant leur maison dont il ne restait que des murs
branlants et poussa la porte entrouverte. Un bruit de voix
l'accueillit. Trois mois déjà que les forces israéliennes
avaient détruit leur village ; seuls les murs de quatre
maisons avaient vaillamment résisté au poids des bulldozers.
La plupart des habitants vécurent sous des tentes, et d'autres
plus chanceux furent accueillis selon l'antique tradition
d'hospitalité arabe par les rares voisins dont les logis
avaient été épargnés. Ainsi, les parents de Khaoula avaient
hébergé trois familles. Trois générations, trois grands-pères,
deux grands-mères, leurs filles dont plusieurs étaient enceintes,
leurs maris et leurs enfants dont l'âge s'échelonnait de
vingt-sept à un an. Quinze Palestiniens solidaires dans
le malheur qui partageaient tout avec les parents de Khaoula
et ses frères. Ils apprirent à vivre ensemble, à s'entraider,
et les femmes à aider à mettre au monde les enfants qui
rallieraient peut-être un jour les rangs de la résistance.
La porte d'entrée de la maison s'ouvrant sur la salle de
séjour, les femmes et leurs enfants s'y installèrent pour
former un rempart en cas de rafle. Les hommes se réservèrent
les deux chambres du fond. La coexistence de cette grande
famille, faite de nombreux désagréments qu'ils avaient appris
à surmonter, était somme toute harmonieuse. Pour tous, l'incertitude
du lendemain planait sur eux sans qu'ils en parlent, la
disparition d'un mari ou d'un fils faisait couler des larmes
et la douleur se trouvait partagée, apaisée. Un lien de
solidarité très fort les unissait tissé du but sacré vers
lequel convergeaient leurs cœurs et leurs âmes : recouvrir
la libération de la Palestine.
« Salut à vous ! »,
lança la jeune fille sans s'arrêter. Elle passa sous l'arc
formé par les crêtes de deux pans de murs qui s'appuyaient
l'un contre l'autre au-dessus du couloir, témoin singulier
de l'irruption des soldats qui recherchaient ses deux frères
plus jeunes qu'elle ; dix-huit et seize ans. N'ayant
aucune nouvelle d'eux depuis deux mois, sa mère et elle
se doutaient qu'ils avaient rejoint l’Intifada. Khaoula
se glissa au travers de l'étroite ouverture du cagibis qui
avait échappé à la hargne des forcenés. Elle y rangeait
les objets inutiles, dont une valise contenant de vieux
vêtements. Ceux du père foudroyé par une crise cardiaque
quelques jours avant la naissance de son dernier-né. Ceux
des deux aînés, dont la veste grise que portait Mohamad
quand il avait été mitraillé ; troué de balles, le
tissu gardait encore les traces noires de sang séché. Elle
déplia la veste, y coucha doucement l'objet, la replia pour
le recouvrir avec une étrange tendresse. De son frère cadet
assassiné en prison et jeté dans la fosse commune, il restait
quelques chemises et le costume neuf qu'il devait porter
pour ses noces, Khaoula et sa mère s'étaient désistées du
costume en faveur d'un membre de leur nouvelle famille.
Restait enfin un vieux pantalon au bleu délavé que Hussein
avait oublié en partant pour Naplouse le lendemain de ses
vingt ans. Il leur avait envoyé un mot à la naissance du
dernier de ses frères, et puis plus rien, le silence.
La naissance de Khaoula dix-huit ans auparavant
avait été accueillie par des youyous de joie. Le père et
ses quatre fils avaient accouru auprès de l'heureuse mère
pour admirer la nouvelle venue. Alors que l'aîné frappait
des mains, entraînant le père et ses frères dans une danse
endiablée, le bruit d'une fusillade retentissait au loin.
Signe prémonitoire ? Ils s'arrêtent, attendirent, immobiles
un instant et reprirent leur danse. Le soir, la famille
organisa une fête pour cette naissance tant attendue. Et
Khaoula fut une petite fille choyée, entourée d'affection.
Son père et ses frères se relayaient pour la veiller et
plus tard pour la conduire à l'école. Ils lui apprirent
aussi à réprimer ses peurs. Sa grand-mère la prenait dans
ses bras, chantonnait une chanson en la berçant pour la
calmer. La petite fille adorait la vieille dame qui avait
toujours une histoire à raconter. Assise en tailleur sur
le vieux canapé, Oum Moustapha se pliait aux injonctions
des enfants de la tribu dont Khaoula faisait partie. Contes
fantastiques, légendes ou histoires vécues, Oum Moustapha
savait accrocher son jeune auditoire auquel souvent se mêlaient
des aînés. La fillette et ses camarades apprirent ainsi
l'histoire de leur pays, son partage inhumain. « Tout
le monde n'est pas méchant, disait-elle en hochant la
tête, il y a des hommes qui n'acceptent pas l'injustice …
La haine est stérile, ne la laissez pas dessécher vos cœurs ».
Elle riait doucement devant les yeux écarquillés, les lèvres
en formes d'O. « Alors, s'il y a de bons juifs ?
Pourquoi nous tuent-ils ? Explique-nous grand-mère … ».
Khaoula grandissait dans les bruits de
guerre. Avec les pertes successives de son père et de ses
deux frères, et un peu plus tard celle de sa chère grand-mère,
la fillette découvrit ce que la mort avait d'inéluctable.
Les uns après les autres, le sens des mots occupation, résistance,
libération, destruction, humiliation, dignité, colère, vengeance,
défi pénétrait, imprégnait insidieusement son être. A plus
d'une reprise, elle avait défoulé sa colère en rejoignant
ses jeunes frères et leurs camarades pour lancer des pierres
contre des soldats israéliens qui essayaient d'abattre leurs
oliviers. L'absurdité de penser à l'avenir commençait de
l'habiter, projets et rêves se bousculaient en elle pour
avorter au bout d'un couloir sombre dont elle ne parvenait
pas à trouver l'issue. Chaque jour lui offrait son pesant
de morts, et les hommes de bonne volonté avec leurs promesses
ne réussissaient pas à vaincre les monstres implacables
qui abattaient leurs maisons, volaient leurs terres, détruisaient
tout sur leurs passages et n'hésitaient de tuer leurs enfants
avec la plupart des Palestiniens, Khaoula avait misé sur
les accords de Madrid, puis d'Oslo. Mais il avait fallu
déchanter. Repousser une fois de plus l'espoir. Rien n'avait
changé. Pour traverser les zones qui permettaient d'entrer
en Israël, y chercher du travail, il fallait obtenir le
laissez-passer magique qui offrait aux chômeurs l'occasion
de gagner quelques sous ; on partait à l'aube pour
travailler, et on rentrait chez soi le soir tard épuisé.
Et maintenant, il y avait ce mur de séparation que l'on
élevait tout le long des frontières d’Israël. Un haut mur
qui empiétait sur leurs champs dont la superficie avait
déjà bien diminué quand les autorités les saisissaient en
faveur des nouveaux colons. Avec ce mur de la honte, les
Palestiniens se trouvaient dans une vaste prison !
Lentement, Khaoula, qui avait été une brillante
élève à la faculté, perdait tout intérêt pour ses études ;
devenir avocate lui paraissait un but dérisoire. Qui aurait-elle
défendu ? Un malheureux résistant qu'un tribunal s'empresserait
de condamner à la prison en faisant fi de ses plaidoiries ?
Elle sortit du cagibis et se résigna à
s'asseoir sur le matelas taché de sang. Elle devait attendre
le coucher du soleil avec la faim qui lui tiraillait l'estomac,
elle n'avait rien mangé depuis la veille. Après les funérailles,
hébétée, elle s'était laissé conduire par Oum Ahmad jusque
chez elle. La grande salle aux meubles défoncés, aux chaises
disloquées qui avaient assisté au massacre s'était remplie
de voisins, et Khaoula avait reçu leurs condoléances. Assises
en tailleur par terre, les femmes avaient évoqué les événementsde
la veille et la jeune fille avait écouté avidement ;
c'était un miracle qu'elle y avait échappé. Un miracle pour
qui ? Pour Khaoula avec ses dix-huit ans, avec ses
yeux dont les larmes avaient tari, pour Khaoula que le sourire
avait abandonnée ? Khaoula, qui était tombée au fond
de l'abysse ? Ils avaient fait irruption hier matin,
surprenant sa mère qui allaitait son fils alors que Khaoula
était sortie chercher du pain et du lait. Après avoir terrorisé
les habitants qui s'étaient tapis dans les coins, ils s'étaient
acharnés sur sa mère, l'avaient battue, insultée, pour la
contraindre à avouer où se cachaient ses fils, de « dangereux
terroristes ». Le mutisme de sa mère qui protégeait
son bébé de ses bras, l'attitude fière de son visage, les
avaient provoqués. Ils s'étaient mis à démolir les quelques
meubles qui avaient échappé à l'incursion précédente. Ils
s'étaient alors jetés sur sa mère, l'avaient éventrée et
pour parachever leur crime, ils avaient porté un coup de
crosse à la tête du nourrisson. Les pleurs et les gémissements
avaient accueilli Khaoula à son retour. Les femmes l'avaient
entourée, l'avaient serrée dans leurs bras. Comme elles
essayaient de cacher les corps étendus sur un matelas recouvert
d'un drap blanc, Khaoula, qui les avait aperçus, se dégagea
du bras qui entourait ses épaules et s'agenouilla pour les
caresser. Les femmes se turent. Elles la regardaient avec
respect et compassion. Elles portaient la même douleur,
la même peur du lendemain. Et celles qui pouvaient encore
pleurer laissaient couler leurs larmes devant cette jeune
fille dont le lot était encore plus lourd que le leur. Elles
ne s'étonnaient pas de voir que les yeux miel restaient
secs. Agenouillée devant le matelas, Khaoula priait à voix
basse sans se lasser de caresser la masse blanche sculptée
dans l'immobilité du néant.
Démunie de tout, elle avait tenu à suivre
les funérailles, les yeux rivés sur les corps recouverts
du drapeau palestinien, le grand et le petit si absurdement
petit avec ses trois mois de vie, une bien courte vie pour
toutes les espérances dont sa mère et elle l'avaient paré.
Elle avait marché derrière eux. Elle aurait tellement aimé
la présence de ses frères auprès d'elle. Mais Hussein, Ziyad
et Amr avaient disparu dans les obscurs méandres de la résistance
et elle ne savait pas comment les prévenir. Elle se trouvait
devant l'énormité d'une solitude irréversible. Elle ne voyait
plus au bout de son chemin qu'une issue. Ce fut alors qu'elle
prit sa décision. Habitée par une certitude qui infusait
dans tout son corps une force neuve qu'elle ne se connaissait
pas et lui donnait une joie acide, elle attendit la fin
des funérailles. Elle parvint à se faufiler à travers la
foule et se pressa vers le bâtiment où siégeait une cellule
de l'OLP. Elle se présenta et se porta volontaire. Evaluant
le poids de sa détresse et de son abnégation, ils renoncèrent
à la dissuader. Sans un mot, ils lui remirent l'objet de
mort. Elle sourit alors, doucement, découvrant le goût de
la fierté.
Khaoula défit le chignon qui pesait sur
son cou et secoua ses cheveux libérés de la barrette qui
les serrait ; des cheveux châtain clair, épais, soyeux.
Elle s'étendit et ferma les yeux ; il lui fallait oublier
sa faim et attendre le coucher du soleil.
Khaoula, avec ses dix-huit ans, était vide
de rêves, d'avenir. Seule la désespérance l'habitait.