Dimanche
dernier, dans plusieurs villes iraqiennes, des chiites
se sont opposés aux forces de la coalition. La principale
cause du déclenchement des violences : l’arrestation
samedi de Moustapha Yacoubi, assistant du Moqtada Al-Sadr,
leader chiite que les Américains soupçonnent d’être impliqués
dans le meurtre d’un autre leader chiite en avril 2003.
La réponse des partisans d’Al-Sadr ne s’est pas fait attendre :
des manifestations ont éclaté pour protester contre l’arrestation
et le bilan fut lourd. D’abord près de Nadjaf, les forces
de la coalition,
notamment les Espagnols, ont tiré sur les manifestants,
faisant 22 morts et 200 blessés côté iraqien tandis que
deux soldats américain et salvadorien ont trouvé la mort.
Plus tard dans la nuit, à Sadr City, principal quartier
chiite de Bagdad, 7 Américains et 28 Iraqiens ont été
tués lors de heurts entre manifestants chiites et forces
américaines. A Amara, quatre manifestants iraqiens ont
été tués par les forces britanniques. Lundi, les partisans
de Sadr se sont emparés du siège du gouverneur de Bassora.
Une situation sécuritaire qui risque de se détériorer
davantage. Car pour le leader chiite, les manifestations
sont devenues désormais « inutiles ».
« Je vous demande de ne plus manifester, car c’est
inutile à partir du moment où votre ennemi aime terroriser,
fait taire les opinions et méprise les peuples »,
a déclaré Al-Sadr, qui a par conséquent appelé ses partisans
à « terroriser l’ennemi ».
De son côté,
Paul Bremer, administrateur américain en Iraq, a déclaré
le leader chiite hors-la-loi. « Nous avons un
groupe mené par Moqtada Sadr qui s’est placé en dehors
de la légalité de la coalition et des responsables iraqiens »,
a-t-il déclaré. Autrement dit, entre les deux parties,
la guerre est belle et bien déclarée. Les Américains se
retrouvent donc dans une situation encore plus difficile.
Jusque-là, ils s’étaient convaincus que leurs opposants
étaient issus principalement de la communauté sunnite
qui a énormément perdu de son pouvoir à la suite de la
chute du régime baasiste. Ils doivent désormais compter
une partie des chiites parmi les rebelles, même si l’Ayatollah
Ali Al-Sistani, autre leader chiite, a pour sa part appelé
au « calme et au sang-froid », et à la
résolution du conflit par les négociations.
Preuve des
difficultés sécuritaires des Américains, la semaine dernière,
à Falloujah, ville sunnite, quatre gardes américains avaient
été tués et deux des corps mutilés par une foule en colère.
Un acte qui a été largement condamné par les imams des
mosquées de la ville comme étant en contradiction avec
la religion et les valeurs musulmanes, mais qui montre
sans équivoque la haine ressentie par une partie de la
population envers l’occupation américaine et l’insécurité
qui continue à régner dans le pays. L’incident a surtout
rappelé aux Américains un acte similaire qui a eu lieu
en Somalie en 1993, qui avait poussé les forces américaines
à se retirer du pays. C’est la raison pour laquelle Washington
s’est empressé de déclarer que les Américains ne seraient
en aucun cas intimidés par cet acte et que la présence
américaine perdurerait jusqu’au transfert de souveraineté
le 30 juin prochain. |
Or cette
date a été mise en doute cette semaine par un certain
nombre de sénateurs américains. Le président de la commission
des relations extérieures du Sénat, Richard Lugar, a ainsi
déclaré que le transfert pourrait devoir être reporté
car la situation sécuritaire est préoccupante et que la
police iraqienne n’était pas prête à l’assumer. Plus encore,
il estime que les troupes américaines en Iraq sont insuffisantes
et ont besoin de renforts. Une suggestion reprise par
le principal sénateur démocrate de la commission, Joseph
Biden, qui a déclaré que la formation des forces iraqiennes
nécessiterait des années et non pas des mois, et qu’un
transfert prochain pourrait engendrer une guerre civile
avec toutes les milices armées du pays.
Des déclarations
qui pourraient sans aucun doute compromettre la crédibilité
de Washington et alimenter les craintes des opposants
iraqiens qui n’ont jamais cru à un départ proche des forces
américaines. D’où le fait que les Américains encouragent
un rôle plus poussé de l’Onu dans la crise iraqienne.
Après avoir fait cavalier seul durant la guerre contre
l’Iraq l’année dernière, Washington mise aujourd’hui beaucoup
sur l’émissaire de l’Onu, Lakhdar Brahimi, en mission
actuellement en Iraq, espérant que l’Onu donnera une légitimité
au transfert de souveraineté au nouveau gouvernement iraqien
ainsi qu’à un éventuel prolongement de la présence des
forces de la coalition dans le pays. La tâche de Brahimi,
arrivé dimanche à Bagdad, est donc très lourde. Il doit
aider les Iraqiens à organiser des élections et à former
un gouvernement. Mais le plus dur reste de trouver une
structure qui pourrait aider à surmonter les rivalités
intercommunautaires qui ont émergé après la chute de l’ancien
régime en proposant une répartition du pouvoir qui satisferait
les différents partis et surtout donnerait une crédibilité
à un gouvernement transitoire dont beaucoup d’Iraqiens
mettent en doute la légitimité.
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