En
moins de deux semaines, les services de sécurité ont annoncé
deux nouvelles importantes se rapportant à deux grands leaders
du mouvement égyptien du Djihad islamique. La première
concerne Ahmad Hussein Eguiza, ancien dirigeant de l'organisation
islamiste Talaie Al-Fath Al-Islami (Avant-garde de
la conquête islamique). Condamné en 1999 par contumace à perpétuité
par le tribunal militaire, Eguiza a été extradé vers l'Egypte
par la Suède il y a deux ans. Le président Moubarak, en sa
qualité de gouverneur militaire, a décidé cette semaine d'accepter
sa requête d'annuler l'ancien verdict et de le faire comparaître
à nouveau devant le tribunal.
La
seconde nouvelle est que les services de sécurité yéménites
ont extradé vers l'Egypte le dirigeant islamiste Sayed Emam
Al-Chérif connu dans les milieux du Djihad sous le
nom de Dr Fadel ou Abdel-Qader bin Abdel-Aziz. Al-Chérif était
l'émir du mouvement du Djihad jusqu'en 1993 avant que
ce même poste ne soit confié à Aymane Al-Zawahri, cet islamiste
de renom recherché partout dans le monde au même titre qu'Ossama
bin Laden. Al-Chérif fut lui aussi condamné à la prison à
perpétuité dans le même procès d'Eguiza.
Ces
deux dirigeants, malgré certaines différences, ont de nombreux
points communs ayant trait à leur parcours, à leur engagement
dans l'action islamiste et probablement enfin au sort qui
les attend en Egypte après ces dernières évolutions. Eguiza
est né en 1962 alors qu'Al-Chérif est né en 1950. Les deux
sont originaires du gouvernorat de Béni-Souef situé au nord
de la Haute-Egypte à environ 100 km du Caire. Les deux ont
fait des études scientifiques presque similaires. Al-Chérif
est gradué de la faculté de médecine en 1974 spécialisé dans
la chirurgie et Eguiza est gradué de la faculté de pharmacologie.
Les deux hommes figuraient parmi les 302 islamistes inculpés
dans le grand procès du Djihad qui a suivi l'assassinat
du président Sadate en 1981 et les deux ont été acquittés.
Un autre point commun est leur séjour à l'étranger pendant
de longues années. Al-Chérif s'était déplacé entre de nombreux
pays avant de s'installer au Yémen où il a été arrêté alors
qu'Eguiza n'a commencé à séjourner à l'étranger qu'à partir
de 1991. Il a fini par s'installer en Suède.
Pourtant,
chacun des deux hommes a une expérience à part dans le domaine
de l'action islamiste clandestine. Al-Chérif s'était engagé
tôt dans cette action. Il était membre d'un des groupuscules
du Djihad qui ont été formés en 1968 dans la banlieue
de Maadi au sud du Caire avec entre autres Aymane Al-Zawahri,
Nabil Al-Bourai et Ismaïl Tantawi qui sont devenus plus tard
des figures de proue du mouvement du Djihad. Quant
à Eguiza, il ne s'est engagé dans ce mouvement qu'à la fin
des années 1980 lorsqu'il a adhéré à l'organisation élargie
du Djihad formée en 1981 suite à l'arrestation de plusieurs
groupuscules et a joué un rôle tranchant dans l'assassinat
du président Sadate.
Ce
n'est qu'en 1993 que l'itinéraire de ces deux hommes s'est
croisé. Au cours de la seconde moitié des années 1980, de
nombreux dirigeants du Djihad (comme Aymane Al-Zawahri),
après avoir purgé leur peine de prison en Egypte, ont quitté
le pays à destination de l'Afghanistan et du Pakistan. Ils
se sont ensuite réunis pour choisir un émir. Ce dernier n'était
que Sayed Emam Al-Chérif à qui ils ont donné le nom d'Abdel-Qader
bin Abdel-Aziz. Et ce pour maintenir secrète son identité.
Mais de nombreux membres du mouvement avaient la conviction
que l'émir était Aymane Al-Zawahri. C'était Al-Zawahri et
non pas Al-Chérif que l'ancienne génération du mouvement connaissait.
En
1993, un grand événement a secoué l'organisation. C'était
la découverte par les autorités de l'aile militaire de Talaie
Al-Fath (l'un des groupes de l'organisation) et l'arrestation
d'environ 1 000 personnes parmi ses membres. C'est alors
qu'une grande crise a éclaté au sein de l'organisation. Certains
de ses dirigeants, dont Eguiza, ont réclamé des comptes à
la direction du groupe, notamment Aymane Al-Zawahri que les
membres ordinaires croyaient être le véritable émir. Ils ont
réclamé la démission d'Al-Chérif et le choix d'un nouvel émir
à même de mieux gérer le quotidien de la Gamaa. C'est
ce qui a conduit Al-Chérif à présenter sa démission. Il fut
alors remplacé par Aymane Al-Zawahri qui a imposé sa mainmise
sur le groupe. Al-Chérif n'était pas le seul à quitter le
groupe. Eguiza également l'a quitté suite à des désaccords
qui l'ont opposé au nouvel émir. Ensuite, chacun des deux
hommes a emprunté un chemin différent. Eguiza a créé une organisation
dont le caractère est plus médiatique qu'autre chose. Il l'a
baptisée Talaie Al-Fath Al-Islami. Al-Chérif lui s'est
consacré à la recherche et l'écriture et est devenu l'un des
grands personnages à faire circuler les idées de djihad
dans le monde.
L'arrestation
et la remise à l'Egypte de ces deux militants importants reflètent
la détresse des cadres des mouvements islamistes radicaux
après les événements du 11 septembre. Les services de sécurité
ont mis à profit le nouveau contexte et intensifié leurs contacts
avec les autorités de certains pays abritant des islamistes
recherchés.
La
décision de rejuger Ahmad Eguiza a suscité un grand intérêt
étant la première en son genre dans l'histoire des procès
des membres des organisations islamistes en Egypte. Selon
certains, il pourrait s'agir d'un accord entre les autorités
égyptiennes et suédoises. Et que le rejuger était une condition
posée par la Suède pour accepter son extradition vers l'Egypte
malgré le fait qu'il ait obtenu le droit d'asile politique.
Il
pourrait s'agir aussi d'une tactique des autorités visant
à donner l'occasion à Eguiza d'attaquer et de condamner Al-Zawahri
au cours du nouveau procès (étant donné l'animosité connue
et continue entre les deux hommes).
Reste
à dire que ce ne sera pas Eguiza uniquement qui sera rejugé
mais il y aura peut être en sa compagnie d'autres islamistes
dont probablement Al-Chérif.