| La
ville est une allégorie, mais pas une simple allégorie. A l'instar
des poètes méditerranéens qui, autrefois ont été les premiers
à considérer ensemble la dimension terrestre et celle du firmament,
ce qui relève du réel et ce qui découle du mystérieux, le peintre
Farghali Abdel-Hafiz poursuit sa quête inlassable d'horizons
nouveaux. Il investit ces trois dimensions picturales, encore
une fois de manière insolite, afin de rendre à son Al exandrie
son passé, son présent et son avenir. Bref, ce qu'il s'accorde
à appeler « la présence continue », ayant déjà
marqué ses expositions consacrées à Florence, au Caire ou à
Assouan. Et finalement, il en ressort une ville qui, comme Le
Caire et Assouan peints à des phases antérieures, interroge
la personnalité de l'Egypte entière. Cette personnalité cumulative
qui se présente tel un long parchemin sur lequel est transcrit
l'Evangile au-dessus d'Hérodote, au-dessus se trouve le Coran
et derrière tout cela l'ancien hiéroglyphe ou l'histoire d'Hipathia.
Car dans les peintures d'Abdel-Hafiz, le passé subsiste toujours
dans le présent, avec sans doute la mer comme élément principal
du paysage. L'architecte grec Dinocrate de Rhodes n'a-t-il pas
conçu Alexandrie suivant le modèle des anciennes villes grecques,
avec des rues orthogonales menant toutes à la mer ?
Mais
le paysage a changé depuis. En l'an 332 av. J.-C. lors de la
fondation de la ville, on ne pouvait voir cette dame en noir
couverte de la tête au pied par son hidjab tournant le dos aux
baigneurs, ni le train estudiantin ayant amené le peintre de
Daïrout (en Haute-Egypte) vers Alexandrie, ni le café Farouq
et ses clients las parmi les tables en train de fumer, ni la
nouvelle Bibliotheca Alexandrina en forme de disque solaire
sur la corniche de Chatbi. Ces éléments de la ville flottent
à la surface des tableaux ; certains motifs se répètent
comme la colonne romaine, le train, le disque solaire de la
bibliothèque, le phare de Pharos, les poissons ou le visage
de la femme-Alexandrie. L'inconscient de l'artiste déborde.
Ses arrière-fonds regorgent d'infimes détails tissés dans le
plus grand soin afin de créer des liens, de stresser sur la
continuité ou la discontinuité de cet héritage égyptien, hellénique,
antéislamique. Et le peintre, épris de voyage, parcourt les
flots des contes tel un Sindbad. Il mêle le passé à son imaginaire
personnel pour donner lieu à un mythe aux traits contemporains
et éternels. Sur les tableaux, il y a sans doute l'Alexandrie
mythologique : un petit bateau oscillant, à la proue allongée,
Cléopâtre, les figures charnelles des filles d'Alexandrie, les
pêcheurs d'Anfouchi. Mais au-deçà se fait sentir une sorte de
peur latente chez l'artiste qui semble refouler ce sentiment
en mettant l'accent sur son optimisme quant à l'avenir d'Alexandrie
à travers les titres de ses tableaux. Une peur imperceptible
quant à cette ville créée pour devenir le cœur du monde, pour
réagir et coexister avec la mer, comme il la dépeint avec de
l'acrylique et du sable sur canevas : une Egyptienne à
la peau mate et une Gréco-romaine à la peau claire en train
de siroter un thé.
|